Les temps sont hostiles. Les fronts se dressent de toute part. Le monde retient son souffle. Une aubaine pour l’artiste en mal d’inspiration. Les conditions de son génie sont enfin restaurées. Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. L’art a bien davantage à nous apporter que transcender son sujet. Il s’agit de nous sauver plutôt. Car aujourd’hui la tâche est immense. Nombre de pères Ubu ont mis la barre très haut, annonçant l’apocalypse économique, scientifique, morale, culturelle.
Et il y a urgence, car si l’art peut nous sauver, lui–même est aujourd’hui menacé. L’esthète Donald Trump sonne une charge contre l’architecture douteuse de certains édifices. Une critique à peine voilée du brutalisme et du de-constructivisme, ces courants jugés trop universalistes, « n’exaltant pas assez l’identité nationale ou un passé fantasmé » pour reprendre les termes de Mickaël Labbé, maître de conférences en esthétique et philosophie de l’art. Alors n’attendons pas l’arrivée des premières œuvres sur commandes, ce qui sera probablement la prochaine étape. On imagine le libertarien magnifique ou le messie de Mar-a-Lago… Faisons plutôt preuve d’un « catastrophisme éclairé », en art comme ailleurs, pour emprunter l’expression du philosophe Jean-Pierre Dupuy.
Mais comment l’art pourrait-il nous sauver ? De mille façons. Il l’a déjà fait par le passé. Il y a fort longtemps d’ailleurs. Celui qui peignait son rhinocéros dans la grotte Chauvet ne pouvait pas être en même temps exposé aux contingences hostiles de l’extérieur. Il fut le premier sauvé par l’art en quelque sorte… Depuis, combien de fois l’art nous a t’il évité la phtisie programmée par les codes, académismes, ou autre police de la pensée ? Combien de fois l’art a-t-il sauvé nos âmes d’une zombification imposée par de sombres oukases ? Nous sommes des survivants. Mais il nous faut survivre encore. Et l’art peut nous aider.
Rappelons quelques pistes. L’effet waouh par exemple, quand nous voilà ébaubis face à l’œuvre, notre attention se rend alors indisponible à toute tentative de corruption. L’art engagé aussi, bien qu’il constitue une attaque frontale plus risquée, car il expose son sujet. En effet, « les dictateurs craignent les livres plus que les bombes », nous rappelle l’écrivain péruvien Alfredo Bryce Echenique.
Il y a alors plus subtil, afin de passer sous les radars. L’artiste et le spectateur peuvent déjouer le cadre formel et rigide dans lequel ils opèrent. D’abord l’artiste, il voit bien la forme marchande qui travestit son œuvre. Mais il sait « piéger le colis », pour reprendre la formule du philosophe Gilles Deleuze. La célèbre madeleine de Proust ne serait qu’un prétexte, l’essentiel passant sous les codes par une ligne de fuite dressée par l’auteur… Quant au spectateur, il détournerait les règles sans les enfreindre, exécutant le programme imposé mais à sa manière. Il s’agit là de véritables « arts de faire », tels que nous l’explique le philosophe historien et prêtre Michel de Certeau dans L’invention du quotidien. L’auteur citera l’exemple de ces indiens d’Amérique faisant « des actions rituelles, représentations ou lois qui leur étaient imposées autre chose que ceux que les colonisateurs espagnols croyaient obtenir par elles ». Ruse de l’art, toujours.
Bach est–il encore possible ?
L’art, réputé inutile, serait donc une arme à tranchants multiples. Mais il existe une profonde inquiétude. Car si l’art peut nous sauver, deux conditions sont absolument requises. D’abord, il nous faut être en capacité de produire de véritables œuvres. Ensuite, il nous faut être en capacité de les apprécier. En avons-nous encore les moyens ? Le doute est permis.
Concernant notre capacité à produire des œuvres, il suffit de nous poser la question suivante pour déjà tiquer. Bach est–il encore possible ? Déjà le Bach originel sembla une anomalie pour l’ensemble de son œuvre musicale, inégalable. Aujourd’hui, les conditions ne semblent plus être réunies pour qu’émerge un tel génie. La production n’a pourtant jamais été aussi importante, mais corrompue par des exigences ou critères qui récusent toute possibilité du miracle artistique. Osons l’expression, la productivité artistique serait en proie aux mêmes démons que celle de la productivité du travail en économie : un flétrissement progressif. Comme si les meilleures œuvres possibles avaient déjà été saisies, il ne resterait que les plus difficiles, pour reprendre l’image proposée par l’économiste Robert Gordon. Nous produisons des œuvres, certes de plus en plus, mais que de gâchis.
« Si l’art peut nous sauver, deux conditions sont absolument requises. D’abord, il nous faut être en capacité de produire de véritables œuvres. Ensuite, il nous faut être en capacité de les apprécier. »
Notre capacité à apprécier des œuvres est également en péril. Le goût est encore là probablement, mais nos sens ont été confisqués par le tumulte du quotidien et de ses gadgets omni–présents. Notre attention n’est plus disponible, mobilisée par les nouvelles technologies notamment. Nous n’avons plus le temps, plus les moyens, plus l’énergie pour être réceptifs. Nous sommes gavés, saturés, surchargés d’un réel ready made. Et quand il reste un peu de bande passante, les politiques zélés ou autres créateurs de contenu se chargent de nous confisquer le reste d’attention.
Peut être un regain d’espoir ? En bon Samaritain, l’IA nous propose un coup de main. Nous lui délèguerions notre capacité à produire des œuvres, et l’IA nous proposerait des créations inspirées de nos propres errances artistiques puisées dans la toile. Il existerait quelques versions optimistes, où la répétition aléatoire de figures par l’IA serait interprétée comme une forme de style… Du Andy Warhol en langage binaire en quelque sorte. Pourquoi pas.
Mais une autre lecture, plus sceptique, propose que l’IA artiste soit condamnée à son statut de perroquet stochastique, reproduisant invariablement la même idée, sans rien saisir de ce qui se produit sous ses yeux. Cet art là pourrait nous distraire, nous étonner même. Mais de là à nous sauver. Mieux vaut compter sur nos errances, notre capacité à nous cogner contre le réel, pour paraphraser le psychanalyste Lacan.
« L’art est une résistance. Il résiste à l’oubli, à la laideur, au silence », Tzvetan Todorov
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