Société

Les femmes, les enfants et la carrière d’abord !

Après avoir présenté l’iPhone 6 et le retour de la vengeance du nouvel iPad Air 2, voilà qu’Apple nous dévoile le dernier cri en matière de high tech: l’ovocyte congelé. C’est petit comme un point sur un i (0,2 mm), c’est résistant et ça permet enfin aux femmes de concilier vie professionnelle et vie familiale. Eh oui, rien que ça… on s’attendrait presque à ce qu’on nous en fasse un keynote. Mais voilà, Apple n’a pas la primeur de cette brillante idée : il y a un an, notre respectable Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) avait déjà donné son aval pour le développement de cette technique. Avec la proposition d’Apple et de Facebook qui souhaitent financer le programme aux bénéfices de leurs employées, la machine s’accélère. Le progrès est en marche, mais sommes-nous sûrs qu’il ne va pas finir par nous passer sur le corps ?

Cet article du 1er novembre 2013 était plus ou moins tombé aux oubliettes : congeler ses ovocytes pour lutter contre le tic-tac infernal de l’horloge biologique. Il s’agit de « l’autoconservation sociétale des ovocytes », autrement dit, les ovocytes seront congelés non plus pour des raisons médicales mais pour les raisons d’un prétendu « confort social». Les ovocytes congelés pourront êtres réutilisés plus tard, au choix de leur propriétaire, pour les féconder. En congelant ses ovocytes, éternellement jeunes, une femme pourra décider de sa grossesse, être enceinte « à coup sûr » en fonction de son parcours professionnel, à 40, 45 ans et plus… En 2013, la procédure a reçu la bénédiction de la CNGOF qui souhaite cependant la mise en place d’une limite d’âge et le fait que le législateur s’empare de la question. Ouf…?

Je ne veux pas être une mère sous cellophane

Cependant, le problème du financement de cette technique se pose. Les tarifs annoncés font d’ailleurs le grand écart : de 2750 € investis au départ, il s’ajoute 250€/an en Espagne et jusqu’à 20 000 $ aux États-Unis.

Et voilà, le 14 octobre de cette année, on remet le couvert. Plusieurs articles de presse font mention de leur développement au sein d’entreprises de la Silicon Valley. Ces dernières proposent de subventionner le coût de la congélation sous couvert de favoriser l’accession des femmes à des professions majoritairement masculines, tout en leur préservant la possibilité de fonder une famille.

« Ovocytes : cellules sexuelles féminines des métazoaires que nous sommes et qui sont susceptibles de donner les ovules. Ils sont présents avant même la naissance dans le corps des futures petites filles. »

Loin de moi l’idée de condamner en bloc et sans argument cette piste qui nous est offerte… Mais tout de même, je trouve hasardeux de la comparer à la contraception, qui nous a apporté une réponse claire (ne pas subir des grossesses à répétition, non désirées). Parce que, quand on prétend ici tenir une solution au défilement de l’horloge biologique et pouvoir enfin rendre compatible carrière et maternité, il y a tout de même tromperie sur la marchandise.

 Vouées soyons-nous à notre Sainte Mère l’Entreprise

L'ovocyte c'est fantastique

L’ovocyte c’est fantastique !

Pouvoir mener sa carrière et avoir des enfants. Cela part tellement d’un bon sentiment… Ne plus devoir choisir, ne plus sacrifier l’un pour l’autre. Ah, oui, ça fait vraiment, vraiment rêver. Mais réveillons-nous, si on décode bien, est-ce que, là, on nous propose bien de mener les deux de front ? Pas du tout. Il s’agit bien de privilégier la carrière pour faire passer en second les enfants. Quand votre employeur vous paie pour congeler vos ovules, c’est bien pour que vous soyez utile à l’entreprise, pendant vos belles années, pour optimiser votre capital physique. « Sois gentille maintenant, va au boulot et les enfants, plus tard, hein ? Plus tard… »

Quand on vous aura gratifié de 20 000 dollars pour transformer vos ovocytes en paillettes, vous voyez-vous subitement (disons au terme d’une à cinq années) annoncer une grossesse naturelle à votre patron ? Et puis après, quand à 45 ans et plus vous déciderez de faire un enfant, chère madame, vous serez une vieille déjà sur la touche, qu’une jeunette aux dents longues aura tôt fait d’évincer pendant que vous pouponnerez. Vous pensez que j’exagère ? Mais nous sommes en 2014. N’est-ce pas comme cela que fonctionne le monde du travail désormais, on vous prend, on vous demande de tout donner et ? et ? Eh ben c’est bien, merci d’être venue.

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© Lily La Fronde

Allez, admettons qu’au sein de votre entreprise, on soit reconnaissant des services rendus… Vous avez une bonne place, comme on disait naguère. C’est bien, ça peut arriver. Soyons donc OPTIMISTES. Alors posons la seconde question qui fâche : allons-nous vraiment lutter contre l’horloge biologique avec cette technique ? Certes, les précieux ovocytes, Graal du Gamète femelle, nobles objets de tous nos espoirs résisteront aux outrages du temps, transformés en Mister Freeze pour les siècles des siècles. Oui, mais voilà, nos corps à nous, continueront d’évoluer dans la répugnance de ce monde qui nous laisse vieillir… Vieillir, ce mot que le XXIe siècle ne veut pas entendre. Un corps de 45-50 ans, avec un ovule tout neuf, implanté après fécondation, sera toujours un corps de 45-50 ans… Inutile de disserter sur les risques d’une grossesse tardive (juste comme ça, l’amniocentèse est fortement recommandée dès 38 ans). Peut-être est-il utile de préciser par contre, que, pour élever un enfant en bas âge, une énergie et une santé de fer sont fortement recommandées. Et l’énergie n’est pas la qualité principale d’un être qui vieillit. Quoi qu’on veuille obtenir à toute force, il est des réalités physiologiques contre lesquelles on ne peut rien.

Enfin, pourquoi s’obstiner sur l’enfantement ? Pourquoi ne pas développer des solutions telles que les crèches d’entreprise ? Ce sont de vraies solutions pour concilier maternité et travail. Pas besoin de chercher désespérément la nounou idéale dès le troisième mois de grossesse, ni celle qui va bien accepter de se caler sur vos horaires et vos jours de congés. Personnellement, là où je travaille, nous avons, non pas une crèche mais un centre aéré, et c’est vraiment une solution qui apporte un réel confort !

L’enfant, cet investissement à hauts risques et à (très) long terme

Maintenant, admettons qu’on soit allé au bout du « processus ». Comment vont grandir ces enfants toujours plus sur-programmés, sur-désirés ? Leurs mères auront-elles plus de temps à leur consacrer parce que leur carrière sera bien assise et bien avancée ? Un enfant, qu’on l’ait à 25, 30 ou 50 ans, demande du temps. Est-ce si sûr , encore une fois, que ces entreprises pleines de bons sentiments accepteront davantage que leurs employées lèvent le pied à 50 ans plutôt qu’à 30 ? À 50 ans, un employeur vous trouve déjà tellement de défauts… Si en plus il faut que vous vous absentiez parce que le petit dernier a de la fièvre… Et puis une femme qui a investi tout sa vie dans sa carrière sera-t-elle prête à la mettre en standby alors qu’elle en atteint la quintessence ? Sera-t-elle prête à se donner enfin du temps ?

Le problème qui se pose de concilier enfant et carrière à 30 ans se posera de la même façon à 45 ou 50. Avoir un enfant… L’aventure ne s’arrête pas aux portes de la salle de travail. Il faut être prêt/prête à la prendre, cette grande claque qui fait de vous un parent. Après l’avoir tant attendu, tant rêvé peut-être, la confrontation avec l’enfant réel peut se révéler brutale. Parce que, oui, on attend toujours beaucoup d’eux, de façon plus ou moins prononcée, de façon plus ou moins consciente. Un enfant n’est pas qu’un petit être doux et dodu qu’on prend en photo pour mettre sur son bureau ou son profil Facebook. Un enfant est un être humain, imparfait : les relations avec lui sont faites d’intenses moments de bonheur mais aussi de doute, de crainte, de peur, de fatigue et parfois de crises de nerfs. Il faut être en mesure d’aller à la rencontre de son propre enfant. Et cela demande du temps, de la disponibilité et de la sérénité en quantité nécessaire et suffisante.

Pour les enfants eux-mêmes, le fait d’avoir été l’objet de temps de calculs, de fantasme ne sera sans doute pas facile à vivre. Ne pas être l’enfant idéal qu’attendait maman, être pourtant celui qu’elle a tant voulu au point de le mettre sur son agenda, c’est une chose qu’il faut être capable d’encaisser pour se construire.

© Lily La Fronde

Tout choix est mutilant

Cette course aux réponses médicales et techniques « toutes faites », c’est aussi le miroir d’une société peureuse, frileuse qui veut absolument tout contrôler, ne rien rater. Si je m’engage dans ma carrière, je ne veux pas pour autant risquer de ne pas pouvoir fonder une famille. Je veux TOUT. Pourtant, avoir des enfants n’est pas une fin en soi. Privilégier sa carrière n’est pas une honte, du moment que c’est un choix réel et assumé. De même, privilégier sa famille, faire un choix de vie qui n’est peut-être pas celui que la société vous dicte, est tout autant respectable. Une femme sans enfant est-elle forcement inaboutie ? À l’opposé, est-on absolument obligée d’être corps et âme à son travail pour être heureuse ? Aucune solution n’est la solution unique. Chacune de nous a sa solution et se faire dicter une voie par une société d’exploitation et de mercantilisme n’est pas vraiment ce qu’on peut qualifier de « moderne ». La vie est faite de choix, bons ou mauvais, mais on ne peut exclure que le choix est une partie intégrante de nos vies. Faire un choix c’est évidemment se priver d’une partie des possibles, mais c’est aussi s’autoriser à s’engager pleinement dans la voie que l’on a choisie.

Contrôler la vie, contrôler sa vie

© Lily La Fronde

© Lily La Fronde

S’affranchir de cette mutilation qu’est le choix est tentant, se libérer des contraintes liées à notre condition humaine l’est encore bien davantage. Car ici, il est question de cela aussi, de dompter toujours un peu plus les limites de notre condition pour tout avoir sous notre contrôle et notre volonté. Or, l’origine de la vie même, est faite de nécessités. Le système vivant est né de contraintes extrêmement strictes auxquelles nous-mêmes sommes soumis. Je pense aux principes physiques et chimiques qui ont pré-conditioné une voie générale à la vie, elle ne pouvait pas être « n’importe quoi ». Partant de cette voie principale, on peut considérer une part de hasard dans les variantes exprimées dans le monde vivant, dont nous sommes. Ce qui fait parfois dire que les choses de la nature sont le fruit à la fois du hasard et de la nécessité. Le terme de « hasard » étant à nuancer et sujet à débats qui ne sont pas ici notre propos. L’homme répond lui aussi à une série de « lois » physico-chimiques, biologiques, physiologiques… même si le fait que les mammifères se soient développés au point que nous connaissons est le fruit sans doute d’événements imprévus au fil de l’évolution, même si notre intellect nous a permis d’améliorer note condition, il n’en reste pas moins que notre corps reste et restera soumis aux contraintes « de bas » contre lesquelles on ne pourra rien ou pas grand chose. Le vieillissement de notre corps puis sa mort font partie de contraintes inéluctables. Ici, c’est contre notre propre sénescence qu’on nous propose lutter. L’idée est tentante, mais sans renier l’avancée technologique, il est impératif de garder le recul nécessaire juste pour se poser cette question : « En quoi cela est-il vraiment une avancée de notre condition humaine ? » Ce désir de contrôle se heurtera forcement à des contraintes liées aux lois fondamentales de l’univers.

Au-delà du problème de concilier travail et maternité, il y a cette peur compulsive dans laquelle notre société tend à nous maintenir : celle de tout contrôler, de tout éviter, même l’inévitable, de tout anticiper ; peur compulsive associée à celle de tout être en même temps. Il ne s’agit pas d’être réfractaire au progrès mais d’être acteur et décideur de ce que progrès est. Si le progrès est accepter tout ce qui est nouveau avec béatitude et en se disant que « oué, wahou mais c’est carrément trop top » alors j’accepte avec joie d’être taxée d’archaïque. Tout ce qui est nouveau est-il progrès ? Le raccourci nouveauté = progrès, c’est le diktat en vogue pour nous faire accepter tout et n’importe quoi. Mais avons-nous l’envie et le temps de nous demander si tout ce qui nous arrive de neuf est nécessairement bon ? Faut-il toujours renier ce qui était avant ?

Le progrès ne vaut que s’il apporte une réelle amélioration et si celle-ci ne va pas à l’encontre de notre humanité. Il ne s’agit pas de renier les avancées technologiques, il s’agit de les raisonner au regard d’un humanisme qui semble faire défaut à notre époque.

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© Lily La Fronde

Papa, l’éternel second rôle

Être payée pour congeler des ovules ? Un pas vers la parité ? Vous m’excuserez mais c’est encore bien tout mettre sur le dos des mères ! Et les pères dans tout ça ? Les éternels seconds ? Cette solution me semble relativement violente pour eux aussi. On ne leur demande pas leur avis.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » Rabelais

La vraie société moderne pourrait un peu, aussi, regarder du coté des pères. Pourquoi ne pas donner le choix d’aménager le temps de travail pour la mère OU le père. Parce que dans cette histoire, les voilà tout de même réduits à peu de choses. Quelle est cette archaïque pensée qui laisse croire que les pères se désintéressent de leur progéniture, que pour eux cela ne pose pas de problèmes de n’être jamais présent auprès de leurs enfants ? C’est quasiment un fait acquis qu’à trente ans, un homme ne se consacre qu’à sa carrière. Finalement, les hommes ont encore moins le choix que nous : messieurs, c’est la carrière ou la carrière !

Il est des hommes qui, sans les bouleverser nécessairement, réorientent leurs choix professionnels à la venue de leurs enfants !

Hommes ou femmes nous devrions avoir le même parcours de vie, tous, tout le temps. Standard, normaux, tous pareils. Mais, chère société, nous n’avons pas envie d’être tous à l’identique. Je ne suis pas en tous points l’égale d’un homme ! Et j’en suis fort aise. Mais je ne vois pas en l’homme un ennemi héréditaire. Cela ne m’empêche pas d’affirmer avec détermination qui je suis et ce que je veux faire de ma propre vie. Mais je veux garder les rennes, je ne veux pas qu’on me guide sur des voies auxquelles je n’adhère pas au prétexte de mon propre bien.

Je connais les contraintes de ma condition humaine, mais parallèlement, je ne veux pas être un standard et je ne veux pas qu’on me dicte mes choix.

Quitte à être définitivement en contradiction avec mon temps, je finirai en affirmant qu’il est des êtres qui valent la peine qu’on bouleverse son plan de carrière pour eux. Il est d’ailleurs parfois plus sûr de faire confiance à un être cher qu’à une entreprise du CAC 40 pour laquelle on se démène du matin au soir. Cela peut être un bon investissement sur l’avenir. Il n’est pas totalement déraisonnable de révolutionner sa vie pour un homme et/ou pour ses enfants. Parce que la vie est révolution, surprise et imprévu et parce que tout vouloir contrôler est terriblement mortifère.

Par Docksée, Docteur ès Sciences, qui a toujours exercé des métiers dits «masculins » et qui cumule ses diplômes et nombreuses charges avec le grade « maman ».

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1 réponse »

  1. Merci, super article!!! J’ai 33 ans, je suis entrain de finir une thèse. Je suis pleines de doutes sur quel chemin à prendre après, du coup c’est chouette de te lire, il remet les pieds sur terre, loin de ce qu’il est « attendu qu’on fasse ». Et il rappelle que « la vie est révolution, surprise et imprévu et parce que tout vouloir contrôler est terriblement mortifère. »

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