Société

L’urbanisme situationniste : une notion à la dérive

Guy Debord a toujours su s’entourer de jeunes autodidactes afin de bricoler une démarche révolutionnaire et un arsenal théorique atypique en dehors des partis et idéologies orthodoxes. Au fil des années, ils construisent une légende internationale en se mettant en scène. C’est par leur positionnement esthétique qui est aussi politique qu’ils veulent subvertir l’art pour créer une pratique politique — artistique exercée par tous. L’urbanisme vu par Debord et les siens : une notion en recomposition constante.

L’Internationale lettriste, une amorce bon enfant

La ville façonnée par l’urbanisme moderne était déjà l’objet d’une critique radicale et vigoureuse de l’Internationale lettriste (née en 1952 de la rupture avec le Mouvement lettriste dirigé par Isidore Isou depuis 1946) exprimée dans leur revue Potlatch (1954-1957) sur son caractère fonctionnaliste qui détruit les vieux quartiers et impose de nouveaux modes de vie.

Ne se limitant pas à l’opposition franche, l’Internationale lettriste propose un renouvellement : « nous travaillons à l’établissement conscient et collectif d’une nouvelle civilisation ». Sa ligne générale vise à « établir une structure passionnante de la vie (…) et provoquer des situations attirantes ». De nouveaux concepts émergent : la revue propose « le jeu psychogéographique de la semaine » et explicite la notion de « dérive ».

Dans l’optique du remplacement d’une civilisation du travail par une nouvelle civilisation articulée autour des loisirs et du jeu — dans la lignée et en s’inspirant de l’ouvrage Homo ludens : essai sur la fonction sociale du jeu de Johan Huizinga —, les lettristes Ivan Chtcheglov (avec pour pseudonyme Gilles Ivain), Debord, Straram et Mohamed Dahou arpentent Paris avec ces méthodes.

Guy Debord – Village-défendu, 1953.

Cette orientation urbaine du mouvement vient essentiellement de Chtcheglov qui rédige le célèbre rapport Formulaire pour un urbanisme nouveau en 1953 dans lequel il proscrit la ville banalisée vue comme ennuyeuse car peu qualitative pour lui préférer une ville aux quartiers sentimentaux : quartier sinistre, quartier heureux, quartier noble…

Cet arsenal méthodologique permet d’observer l’incidence croisée de la composition sociale d’un quartier, de ses typologies architecturales et de son ambiance sur l’existence qu’on y mène et les rencontres que l’on y fait afin de pouvoir, in fine, les transformer. La pratique actuelle du diagnostic territorial fait la part belle à ces concepts en les intégrant dès le moment de l’exploration. De son côté, en 1954, Debord définit la « dérive » comme une méthode d’analyse urbaine consistant en une déambulation rapide sans but parmi les différentes ambiances urbaines avec une forte influence du décor.

Les Lèvres Nues et the « The Naked City » : l’évolution des concepts

Debord utilise les procédés « situationnistes » dans la revue belge Les Lèvres Nues. Il y définit la psychogéographie comme « l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus ». Il y précise à nouveau la notion de dérive qui est « indissolublement liée à la reconnaissance d’effets de nature psychogéographique et à l’affirmation ludique-constructif, ce qui l’oppose en tous points aux notions classiques de voyage et de promenade ». En 1956, la revue publie le texte fondateur Mode d’emploi du détournement, écrit conjointement avec Wolman, qui amorce le passage de l’lnternationale lettriste à l’Internationale situationniste.

DEBORD, The Naked City

Debord – The Naked City

Avant de lancer l’Internationale situationniste, entre février et mai 1957, Guy Debord réalise « The Naked City » soit la représentation SUBJECTIVE de morceaux de villes vus comme des « unités d’ambiances » (quartiers, quelques rues, ou enfin espace vert comme le square des Missions étrangères…) raccordées par des connecteurs-parcours symbolisés par des flèches rouges qui sont les « tendances spontanées d’orientation d’un sujet qui traverse ce milieu sans tenir compte des enchaînements pratiques – à des fins de travail ou de distraction — qui conditionnent habituellement sa conduite  »[i]. Il s’agit donc le plus souvent de pentes douces et de fronts bâtis.

Cette cartographie sentimentale des lieux est la retranscription de l’orientation spontanée du dériveur sur de longues distances avec, pour Nord, uniquement son affectivité puisque cette direction et l’échelle en sont absentes. Il en résulte « un labyrinthe inscrit dans un temps contingent et appréhendé par l’expérience [ii] » : un espace vécu !

C’est une invitation à prendre conscience de l’environnement urbain à contre-courant de la rationalité et du productivisme de l’urbanisme d’après-guerre. On peut y voir une critique de l’ultra-modernité et de la rationalisation oppressive de l’aménagement du territoire. Cette figuration est surtout le relevé graphique des dérives personnelles de Debord à Paris. À cette époque de dictature urbaine fonctionnaliste, le groupe introduit ainsi la question des usages et la possibilité d’une subjectivité dans la perception de l’espace urbain.

L’Internationale situationniste : la politisation de la critique et des concepts

L’acte de naissance de l’Internationale situationniste est rédigé à Cosio d’Arroscia (Italie) le 28 juillet 1957 à trois mains : l’Internationale lettriste, le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste mené par Asger Jorn depuis 1953 et enfin le Comité psychogéographique de Londres (Ralph Rumney). Ce mouvement restera un groupe élitiste à géométrie variable qui fluctue au fil des exclusions et des arrivées avant l’autodissolution en 1972.

En adoptant la grille de l’analyse marxiste, l’internationale situationniste imprime une conception matérialiste de la création artistique vue comme une production parmi d’autres à réinsérer dans les rapports de production. En enracinant l’esthétique dans le terreau social, le mouvement espère détruire la superstructure dominante afin de rejoindre le prolétariat dans un élan révolutionnaire qui sera aussi culturel.

Gilles Ivain – Formulaire pour un urbanisme nouveau

Dans le domaine de l’urbanisme, cela se traduit par la création de « situations » définies dans leur bulletin n°1 en juin 1958 comme un « moment de la vie, concrètement et délibérément construit par l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements ». La « situation » embrasse l’ensemble des circonstances matérielles et morales autour d’un moment de vie à la fois unique et éphémère. Cela recouvre la localisation d’une personne, sa place dans l’espace qu’elle occupe à ce moment mais aussi son état affectif intérieur dans le parcours de sa vie. Il s’agit de changer de concert l’espace et la vie du dériveur. La situation est donc un moment isolé lors d’un enchaînement spatio-temporel qui s’insère dans une temporalité active (la marche) et une temporalité longue appartenant à l’individu. C’est en particulier le cas lors d’une « dérive » qui est une déambulation urbaine non soumise à l’impératif du gain de temps, temps qui devient personnel selon l’écho du paysage urbain qui résonne en soi : le cadastre devient imaginaire. Ce bulletin n°1 reprend le Formulaire pour un urbanisme nouveau de Chtcheglov montrant l’importance de l’espace au sein du mouvement.

Plan schématique des finalités et des méthodes de l’Internationale situationniste

Les situationnistes et Guy Debord critiquent un urbanisme de la reconstruction fonctionnel, technocratique et utilitaire qui génère de l’isolement et de la séparation à travers une parcellisation accrue du territoire menée de concert par la logique économique et la propriété privée. Ils sentent que sa finalité est une dissolution de l’urbanité, une destruction de l’urbain et la multiplication des fractures socio-spatiales. Pour eux, ce programme permet l’appropriation de l’espace par quelques-uns et, en conséquence, l’exclusion et la séparation avec autrui à travers des non-lieux imperméables, et donc morts. En définissant la forme, l’urbanisme encourage ou prévient la rencontre des individus en répartissant dans l’espace les quatre fonctions définies par Le Corbusier (la vie, le travail, les loisirs et les infrastructures de transports) mais aussi les générations, les classes sociales, les professions… Là où l’urbanisme moderne parle d’habitat, l’internationale situationniste met en avant la prééminence de « l’habiter ».

Leur contre-modèle d’« urbanisme unitaire » découle de La Déclaration d’Amsterdam rédigée en 1958 par Debord et Constant Niewenhuys. Le terme unitaire s’impose car l’urbanisme situationniste veut réunir tous les arts et toutes les techniques pour édifier une ville qui sera unitaire en abolissant la séparation entre artistes et population et en mettant ainsi un terme à la figure de l’urbaniste spécialisé.

L’internationale situationniste propose de fonder à nouveau l’espace social en réactivant le lien entre la ville, le désir et la vie à travers un espace approprié par tous. Ce programme de transformation révolutionnaire des vies comprend trois volets : l’agglomération et la multiplication des espaces collectifs, la participation créative et permanente de tous les citadins devenus des individus actifs engagés, et enfin le perpétuel renouvellement de l’environnement urbain. Cette dernière orientation est paradoxale car elle est partagée par les tenants de l’urbanisme moderne qui s’opposent aussi à « la fixation des villes dans le temps » et croient en leur « transformation permanente ». C’est pourtant contre les CIAM, le mouvement moderne et la spéculation immobilière qu’ils dirigent leurs tirs de semonces théoriques. Unitaire enfin dans son ambition, cet urbanisme situationniste tisse une interaction permanente entre formes urbaines, styles de vie, lieux, comportements et évolutions sociales comme sociétales.

Hans Peter Zimmer – Dépliant – Le groupe Spur (section allemande de l’IS)

Au-delà des concepts, leur arsenal théorique autour des pratiques situationnistes se renouvelle avec un approfondissement des notions de jeu permanent, de dérive, de psychogéographie, de comportement expérimental, de détournement, d’urbanisme unitaire et de construction des situations. L’étude de l’évolution du concept de dérive psycho-géographique permet de l’illustrer : elle dépasse le stade existentialiste sartrien de déambulation ludique à la quête d’ambiances urbaines pour se teinter d’une radicalité nouvelle à la fois politique et sociologique. La différence entre les quartiers est maintenant vue comme le marqueur de partitions socioculturelles évoquées précédemment. La dérive devient une forme renouvelée de nomadisme appliquée au cœur de la ville moderne. Cette notion raisonne au plus profond de nos habitudes par l’usage quotidien de transports d’un quartier à l’autre qui fait de nous quotidiennement des dériveurs qui s’ignorent.

Le compagnonnage entre 1960 et 1963 avec Henri Lefebvre, qui professe son Droit à la Ville, a marqué le groupe de la même manière que ce dernier influence le professeur. Très vite, ils ne partageront que le déni de cette acculturation mutuelle sous la forme d’accusations croisées de plagiat.

La New Babylon

« Symbolic representation of New Babylon », 1969

Associé à Debord et à l’internationale situationniste, et après être passé par les groupes Reflex et Cobra, Constant Niewenhuys (1920-2000) démissionne en 1960 (après un désaccord avec Debord). Il veut dépasser l’abstraction de l’urbanisme unitaire situationniste pour l’expérimenter via le projet social collectif : the New Babylon, ville ludique construite pour dériver en continu. Cette ville est d’abord une agrégation d’îlots reliés entre eux et adoptant une structuration en archipel. Ces îlots sont en évolution permanente suivant le rythme d’une création ininterrompue réalisée par l’esprit créatif des masses.

Le travail est remplacé par l’automatisation intégrale de la production industrielle en souterrain et des ressources naturelles infinies. Cette automatisation est le support matériel d’un mode de vie intégralement nomade et d’une pratique des loisirs exercés par tous.

Pour ce qui est de sa forme urbaine et de ses typologies architecturale, New Babylon est une ville-nomade montée sur pilotis qui évolue conjointement avec l’espace social et la volonté des habitants : les murs, les niveaux, les couloirs, les sas sont modulables et pris dans un mouvement continu.

La structure de New Babylon – Constant Niewenhuys

Ce mouvement ininterrompu se retrouve dans l’architecture avec le refus de la construction d’un bâti immobile et inaltérable dans un paysage figé pour lui privilégier l’idée d’un labyrinthe modulable suspendu. The New Babylon préfigure les actuelles mégalopoles en extension constante à mesure qu’elles tissent des transports et attirent des flux, se diluant de plus en plus dans un espace urbain qui n’est pas la ville.

Les réactions de Debord et des situationnistes face à cette concrétisation de leur urbanisme unitaire ont dû être négatives, si on se base sur le point 179 de La société du spectacle dans lequel Debord affirme que l’urbanisme unitaire est davantage un instrument critique permettant de renverser l’organisation actuelle de la vie de tous, plutôt qu’un programme ou une doctrine architecturale, même utopique : « la plus grande idée révolutionnaire à propos de l’urbanisme n’est pas elle-même urbanistique […]. C’est la décision de reconstruire intégralement le territoire selon les besoins du pouvoir des Conseils de travailleurs ».

Vue sur New Babylon – Constant Niewenhuys

D’autant plus, cette séparation de la discipline urbaine avec les autres arts va à l’encontre de l’objectif initial d’un urbanisme unitaire et de la meilleure prise « en charge la totalité de l’existence humaine ».

Constant a voulu dépasser l’objectif principal de l’urbanisme unitaire qui est de transformer l’urbain par une pratique de l’espace mettant l’art au cœur de la vie quotidienne de chacun. Rapidement, Constant entrera dans le système qu’il dénonçait en acceptant des marchés de construction ou en représentant la Hollande à la Biennale de Venise de 1966.

La société du spectacle (1967), l’ultime synthèse

C’est dans le chapitre VII de sa société du spectacle consacrée à « L’aménagement du territoire » que Debord aborde principalement les questions urbaines.

Lucide, Debord met en avant la banalisation-unification de l’environnement humain et naturel par le capitalisme tuant la qualité des lieux. Cette banalisation s’accompagne par une réduction des distances par la vitesse des flux de marchandises et de personnes qui dé-spatialise et sort les êtres humains de leur temporalité. François Ascher montrera la dynamique de cette ville mobile.

Debord perçoit tout à fait l’enclavement, les barrières, les fabriques de l’entre-soi qu’a pu générer l’urbanisme des Trente Glorieuses. Une division qui pérennise le pouvoir en place. Il perçoit déjà la déconcentration industrielle qui tua le mouvement ouvrier. Il partage d’ailleurs les constats que Lewis Mumford émet sur l’atomisation des citadins dans sa Cité à travers l’histoire. S’inspirant de ce dernier, il met en avant le danger de l’association entre consommation, étalement urbain et voiture, danger pour la ville puisqu’il crée une dissolution croissante et instaure le règne de l’urbain comme espace informe avec des centralités périphériques (les villes nouvelles) sans aucune histoire urbaine antérieure. Il note la mise en conformité de la ville avec la voiture qui détruit, par ses autoroutes, les centres-villes au nom du progrès.

« Debord n’a pas mené de révolution urbaine, n’a pas construit d’utopie urbaine mais a patiemment miné la pratique de l’urbanisme pour générer une qualité trop souvent absente et une vitalité dans un espace urbain en phase d’agonie terminale par sa banalité. »

Dépassant la dérive, Debord a compris que le seul moyen de réenchanter une ville en délitement est de revisiter son histoire pour façonner un territoire appropriable par tous. L’ensemble de ces positions sont dans l’air du temps et les échos sont nombreux avec l’enseignement actuel de l’urbanisme : Debord serait fier d’avoir, par ses écrits, subverti la pratique, la matière et l’enseignement de l’urbanisme. Dans son point 179 précité, il va plus loin en dressant le portrait d’un urbanisme essentiellement social et centré sur la reconstruction intégrale du territoire « selon les besoins du pouvoir des Conseils de travailleurs, de la dictature anti-étatique du prolétariat, du dialogue exécutoire. Et le pouvoir des Conseils, qui ne peut être effectif qu’en transformant la totalité des conditions existantes, ne pourra s’assigner une moindre tâche s’il veut être reconnu et se reconnaître lui-même dans son monde ».

Les concepts comme la critique ont évolué au fil du parcours intellectuel de Debord. Il intégra souvent sans vergogne les apports des membres de l’Internationale situationniste avant de les exclure, comme ceux des compagnons de route tels que les membres de « Socialisme ou Barbarie » mené par Cornelius Castoriadis, le sociologue Henri Lefebvre et Jacques Ellul dans les dernières décennies de sa vie. En retour, il inspira ces derniers mais aussi Jean Baudrillard, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Paul Verilio et  Claude Parent.

En ce qui concerne ses méthodes et sa vision de prospectiviste, trop peu d’urbanistes savent combien les concepts de Debord ont infusé dans leurs pratiques et leurs visions du fait urbain : sur les concepts de la nécessaire participation de tous, sur la notion d’expertise d’usage, sur le renouveau de la spatialisation en géographie, sur la prise en compte des mouvements et des flux, sur l’adaptation des formes selon le contexte, sur la notion de nomadisme et de mobilité…

Debord n’a pas mené de révolution urbaine, n’a pas construit d’utopie urbaine mais a patiemment miné la pratique de l’urbanisme qui interdit trop souvent la qualité et la vitalité dans un espace urbain qui, par sa banalité, est en phase terminale.

Si la captation de la totalité de son héritage n’est pas souhaitable, ignorer certains de ses apports serait se priver de ce qui fonde une pratique renouvelée et désirable d’un urbanisme qui gagnerait à devenir intégral, unitaire, partagé.

Nos Desserts :

Notes :

[i] Asger Jorn, Pour la forme, Paris, 1958
[ii] Guide psychogéographique de Paris, Discours sur les passions de l’amour, 1957

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