Société

Guy Debord et le spectacle médiatique

S’il est faux de réduire la société du spectacle à l’avènement du système médiatique, cet aspect reste cependant bel et bien englobé dans ce que Guy Debord définissait comme « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande »[i]. Le penseur ne manque d’ailleurs pas de préciser que le spectacle est également un « rapport social entre des personnes, médiatisé par des images »[ii]. Nous avons souhaité restituer une partie de l’analyse du situationniste : à cette fin, nous reproduisons ici des extraits des premières pages de son essai intitulé « Commentaires sur la société du spectacle ».

« Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien ; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre ; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun ; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes ; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même. »
Sun Tse (L’Art de la guerre)

Le spectacle, règne autocratique de l’économie marchande

I/ Ces Commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou soixante personnes ; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons, et quand on traite de questions si graves. Mais aussi c’est parce que j’ai, dans certains milieux, la réputation d’être un connaisseur. Il faut également considérer que, de cette élite qui va s’y intéresser, la moitié, ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et l’autre moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire. Ayant ainsi à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidemment parler en toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui.

« Le spectacle a donc continué partout de se renforcer, c’est-à-dire à la fois de s’étendre aux extrêmes par tous les côtés, et d’augmenter sa densité au centre. »

Guy Debord

Le malheur des temps m’obligera donc à écrire, encore une fois, d’une façon nouvelle. Certains éléments seront volontairement omis ; et le plan devra rester assez peu clair. On pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. À condition d’intercaler çà et là plusieurs autres pages, le sens total peut apparaître : ainsi, bien souvent, des articles secrets ont été ajoutés à ce que des traités stipulaient ouvertement, et de même il arrive que des agents chimiques ne révèlent une part inconnue de leurs propriétés que lorsqu’ils se trouvent associés à d’autres. Il n’y aura, d’ailleurs, dans ce bref ouvrage, que trop de choses qui seront, hélas, faciles à comprendre.

II/ En 1967, j’ai montré dans un livre, La Société du Spectacle, ce que le spectacle moderne était déjà essentiellement : le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne. Les troubles de 1968, qui se sont prolongés dans divers pays au cours des années suivantes, n’ayant en aucun lieu abattu l’organisation existante de la société, dont il sourd comme spontanément, le spectacle a donc continué partout de se renforcer, c’est-à-dire à la fois de s’étendre aux extrêmes par tous les côtés, et d’augmenter sa densité au centre. Il a même appris de nouveaux procédés défensifs, comme il arrive ordinairement aux pouvoirs attaqués. Quand j’ai commencé la critique de la société spectaculaire, on a surtout remarqué, vu le moment, le contenu révolutionnaire que l’on pouvait découvrir dans cette critique, et on l’a ressenti, naturellement, comme son élément le plus fâcheux. Quant à la chose même, on m’a parfois accusé de l’avoir inventée de toutes pièces, et toujours de m’être complu dans l’outrance en évaluant la profondeur et l’unité de ce spectacle et de son action réelle. Je dois convenir que les autres, après, faisant paraître de nouveaux livres autour du même sujet, ont parfaitement démontré que l’on pouvait éviter d’en dire tant. Ils n’ont eu qu’à remplacer l’ensemble et son mouvement par un seul détail statique de la surface du phénomène, l’originalité de chaque auteur se plaisant à le choisir différent, et par là d’autant moins inquiétant. Aucun n’a voulu altérer la modestie scientifique de son interprétation personnelle en y mêlant de téméraires jugements historiques.

« La logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques. »

Je vais évoquer quelques conséquences pratiques, encore peu connues, qui résultent de ce déploiement rapide du spectacle durant les vingt dernières années. Je ne me propose, sur aucun aspect de la question, d’en venir à des polémiques, désormais trop faciles et trop inutiles ; pas davantage de convaincre. Les présents commentaires ne se soucient pas de moraliser. Ils n’envisagent pas ce qui est souhaitable, ou seulement préférable. Ils s’en tiendront à noter ce qui est.

Spectacle et « excès médiatiques »

Yann Barthès

Yann Barthès. Si la société du spectacle avait un nom, ce serait celui-là.

III/ […] La discussion creuse sur le spectacle, c’est-à-dire sur ce que font les propriétaires du monde, est ainsi organisée par lui-même : on insiste sur les grands moyens du spectacle, afin de ne rien dire de leur grand emploi. On préfère souvent l’appeler, plutôt que spectacle, le médiatique. Et par là, on veut désigner un simple instrument, une sorte de service public qui gérerait avec un impartial « professionnalisme » la nouvelle richesse de la communication de tous par mass media, communication enfin parvenue à la pureté unilatérale, où se fait paisiblement admirer la décision déjà prise. Ce qui est communiqué, ce sont des ordres ; et, fort harmonieusement, ceux qui les ont donnés sont également ceux qui diront ce qu’ils en pensent.

Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire, centralisateur par la force même des choses, et parfaitement despotique dans son esprit, s’indigne assez souvent de voir se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d’aussi surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle ne serait rien d’autre que l’excès du médiatique, dont la nature, indiscutablement bonne puisqu’il sert à communiquer, est parfois portée aux excès. Assez fréquemment, les maîtres de la société se déclarent mal servis par leurs employés médiatiques ; plus souvent ils reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s’adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité. De même que la logique de la marchandise prime sur les diverses ambitions concurrentielles de tous les commerçants, ou que la logique de la guerre domine toujours les fréquentes modifications de l’armement, de même la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques.

Le changement qui a le plus d’importance, dans tout ce qui s’est passé depuis vingt ans, réside dans la continuité même du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stade de développement très avancé : c’est tout simplement que la domination spectaculaire ait pu élever une génération pliée à ses lois. Les conditions extraordinairement neuves dans lesquelles cette génération, dans l’ensemble, a effectivement vécu, constituent un résumé exact et suffisant de tout ce que désormais le spectacle empêche ; et aussi de tout ce qu’il permet.

Philosophe et journaliste média, Clara-Doïna Schmelck est aujourd’hui rédactrice en chef-adjointe d’Intégrales Productions.

En quoi la pensée de Guy Debord est-elle essentielle pour décrypter le système médiatique actuel ?

Debord a su penser les médias en termes de système. Il a su penser les connexions qui se font entre le discours de l’information et le débat sur ce discours, qui prend une place de plus en plus importante. Debord a aussi prévenu le phénomène de l’infobésité : tant d’images, de toutes parts, en continu.

Aujourd’hui, l’œuvre de Debord est largement reprise dans divers domaines, comme la critique médiatique ou dans la publicité. Est-ce que le situationniste ne fait-il pas système, lui qui se rêvait révolutionnaire ?

ClaraSi actuellement le situationnisme « fait système », au sens d’un échafaudage intellectuel préfabriqué, c’est qu’il est convoqué à tort et à travers dans les débats sur l’information, en lieu et place d’une réflexion novatrice. Tout le contraire de l’esprit de Debord, qui voulait renouveler la pensée de l’ordre social.

L’apparition des médias numériques et des réseaux sociaux, qui contrebalancent le poids des médias traditionnels ont-ils réduit ou accentué le rôle aliénant de la « société du spectacle » mis en évidence par Debord ?

Je vais être provocatrice par mon optimisme, mais à mon avis, les médias numériques et les médias sociaux se sont en partie construits en tant que critique du rôle aliénant de la société du spectacle. Participatifs par essence, ils refusent tout rapport de subjugation. Ils sont en train de restituer la valeur médiatrice du média.

 

Nos Desserts :

Notes :
[i] Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Édition Gérard Lebovici, 1988 ; réédition éditions Gallimard, 1992
[ii] Guy Debord, La société du spectacle, Buchet/Chastel, 1967 ; réédition Champ libre, 1971 ; réédition Gallimard, 1992

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