Culture

« La Belle Jeunesse » gâchée par la crise, vue par Jaime Rosales

 

Paris. Mardi 3 décembre 2014, il est 20 H au Centre Pompidou. Dehors, le froid gèle les mains, à l’intérieur se remplit le Cinéma 1. Il accueille ce soir, Jaime Rosales, venu présenter son cinquième film en avant-première ; un docu-fiction, La Belle Jeunesse (Hermosa Juventud), seul film espagnol sélectionné au Festival de Cannes 2014, dans la catégorie Un Certain Regard, et qui sortira en salles le 10 décembre prochain.
On arrive en retard, comme d’habitude, mais le film n’est pas commencé. Quand on connaît la précarité, pour l’avoir vécue, on sait d’avance que ce film, qui décrit une jeunesse rongée par la crise économique espagnole, va nous parler. On ne sait juste pas encore à quel point.

Amour, jeunesse et crise économique

Natalia et Carlos, 20 ans, noyés dans les yeux l’un de l’autre, rêvent d’une maison au bord de la mer et d’une Ferrari. Mais dans une Espagne sclérosée par la crise économique, ces deux Madrilènes qui n’ont pas fait d’études, ne s’en sortent pas.

Un père absent des deux côtés, une mère forte et bienveillante, mais fatiguée d’assumer la charge de 3 enfants, pour Natalia ; une autre impotente et résignée, qu’il faut laver au gant de toilette, pour Carlos. Ils n’ont pourtant pas d’autre choix que de rester cloués au domicile parental, les ailes brisées par le chômage, véritable fléau de la jeunesse espagnole. Pourtant, déterminés, du travail, ils en veulent, et en cherchent comme s’il s’agissait du Graal. Quand Natalia fait le tour de la ville pour distribuer son CV à des entreprises qui n’embauchent pas, Carlos travaille sur un chantier pour 10 euros la journée.

Enfermés dans une bulle de grisaille, les personnages désœuvrés s’évadent comme ils peuvent. Pris parfois d’une nécessaire insouciance, ils enchaînent les sorties entre amis au centre commercial, les séances de jeux vidéos, les discussions triviales dans des parcs déserts et les soirées alcoolisées sur des parkings vides, au son dépouillé des basses d’une voiture tunée.

Le jeune couple évolue dans ce décor linéaire, la brutalité en sourdine. Pas de grosses effusions de sang, mais une violence parfois, dont la simple suggestion fait déjà mal à la chair, parce qu’elle est réaliste. Un mauvais coup entre amis qui dérape, la banalisation de la pornographie… Gagner 600 euros en une heure, pour livrer leur intimité devant la caméra d’un pornographe de série Z : de l’argent facile, une aubaine que Natalia et Carlos vont accepter, comme s’il s’agissait d’un jeu, pour les jeunes en perte de repères qu’ils sont.
Et puis, telle une fatalité annoncée dès la scène d’ouverture, alors qu’elle urinait sur un test de grossesse, Natalia finit par tomber enceinte. La question de l’avortement, si elle se pose pour des raisons pratiques évidentes, est éludée rapidement. Le couple garde l’enfant, alors même qu’il n’a pas de chez-soi, et comme le dit le synopsis du film : « les petits arrangements ne suffisent plus ».

« Ils n’ont pourtant pas d’autre choix que de rester cloués au domicile parental, les ailes brisées par le chômage, véritable fléau de la jeunesse espagnole. »

Et pourtant, ils sont beaux

Beaux d’amour et de lumière. Malgré le gris qui les entoure, ils restent magnifiques d’innocence et de légèreté. Et malgré les disputes, les conflits, liés aux problèmes d’argent, ils s’avouent cet amour, et le vivent. Ni musique, ni paillettes, mais des déclarations réalistes, touchantes de pudeur et de sincérité. Dans un monde vide de sens, avec l’amour pour fil rouge, être ensemble est finalement, sans qu’ils s’en rendent compte vraiment, leur couverture de survie. Ils le vivent, et c’est tout.

Un portrait social cruel de réalisme

Si le réalisateur de La Soledad et d’Un tir dans la tête choisit la plupart du temps des acteurs dont la vie colle le plus possible à celle de ses protagonistes, dans ce film, la charismatique Ingrid García-Jonsson, qui incarne le personnage de Natalia, fait figure d’exception. « Ingrid a fait des études d’architecture, elle vit seule depuis l’âge de 16 ans et est dans une forme de sophistication », note le réalisateur. « Si le film avait été un orchestre, elle aurait été le musicien qui donne le « la » aux autres interprètes. »
De sa beauté diaphane, tantôt gamine enjouée et désinvolte, tantôt jeune femme mature et déterminée, elle apporte au film toute sa lumière et toute sa force, et poursuit sa quête d’une échappatoire à la morosité. La bataille qu’elle livre pour sa survie prend tout son sens, dès lors qu’elle devient mère.

Alors que l’Espagne compte presque 54% de chômage chez les moins de 25 ans, l’Allemagne et ses 7,8%, apparaît comme un Eldorado, où la jeune femme pourra, au moins, trouver un travail, malgré la barrière de la langue, rappelant à Carlos, qui est sceptique, que l’on n’a « pas besoin de savoir parler la langue, pour nettoyer des chiottes ».

En retard, comme d’habitude, on savait d’avance que ce film allait nous parler. On ne savait juste pas à quel point il allait nous traverser.

Pour décrire cette jeunesse morose, Jaime Rosales ne filme pas de tempêtes humaines, d’images de manifestations enragées ou d’événements politiques spectaculaires, mais juste le quotidien d’un couple ordinaire. Un quotidien trivial, qui n’en est pas moins usant.

Non, La Belle Jeunesse n’est pas un film à rebondissements bardés de guns et tout le toutim. Il est bien plus bouleversant que cela ; il est de ces films simples, sans fioriture, de ces tableaux justes et bien sentis de la réalité, qui respectent la dignité de leurs personnages. Et le témoignage de l’histoire intime, pavée de difficultés, qu’il nous apporte, nous traverse, et nous transperce de part en part. C’est un de ces films qui se vit. Un de ces films dont on ne réchappe pas, quand il fait écho à notre propre existence. Un de ces films, dont on ressort différent.

Parce qu’on ne peut tout simplement pas occulter cette vérité aussi simple qu’inexorable : le manque d’argent pour les êtres pris au piège d’un monde capitaliste, est un acide, qui ronge l’esprit et coupe les jambes, prend l’être tout entier en otage et transforme chaque jour qui passe en une lutte pour rester debout. C’est navrant de banalité, mais c’est vrai. C’est vrai pour eux, c’est vrai pour nous.

la belle jeunesse - montage 1

Ingrid García-Jonsson (Natalia) et Carlos Rodríguez (Carlos), les acteurs principaux du film.

Pour tourner ce film poignant de réalisme, Jaime Rosales, à la manière d’un documentariste, a passé beaucoup de temps avec de jeunes Espagnols, canalisant leurs espoirs et leurs préoccupations, auxquels il a ensuite fait jouer leur vrai rôle, laissant ainsi place à l’improvisation, au naturel et à la spontanéité. Seuls les trois protagonistes principaux sont donc incarnés par des acteurs professionnels : Natalia (Ingrid García-Jonsson), sa mère Dolores (Inma Nieto), et Carlos (Carlos Rodríguez). « Les autres n’avaient pas de texte, les pros devaient se débrouiller pour improviser avec eux. Même les pornographes jouent leur propre rôle dans le film », précise le réalisateur.

« Parce qu’on ne peut tout simplement pas occulter cette vérité aussi simple qu’inexorable : le manque d’argent pour les êtres pris au piège d’un monde capitaliste, est un acide, qui ronge l’esprit et coupe les jambes, prend l’être tout entier en otage et transforme chaque jour qui passe en une lutte pour rester debout. C’est navrant de banalité, mais c’est vrai. C’est vrai pour eux, c’est vrai pour nous. »

Paradoxe de l’omniprésence des nouvelles technologies

Si le filmage sur pellicule 16 mm, son grain si particulier et l’absence de musique, maîtrisés par le réalisateur de la nouvelle vague espagnole, donnent l’impression de découvrir un film venu d’une autre époque et d’un ailleurs lointain, certaines séquences nous rappellent que l’action est cruellement actuelle et toute proche de nous.

natalia selfie Jaime Rosales fait intervenir de manière futée les nouvelles technologies, en faisant défiler, rapidement, silencieusement, presque froidement, des pans entiers de la vie de ses personnages, sous forme de conversations chatselfies et autres photos de smartphone, prises par les protagonistes eux-mêmes. En plus de permettre l’insertion d’ellipses rapides, sans pour autant faire perdre au spectateur le fil des événements, malgré une soudaine et étrange impression de distance, ces interludes silencieuses ponctuées d’émoticônes et autres smileys, rappellent à quel point technologie, jeux vidéos, Internet, réseaux sociaux et leur « nouveau langage » sont devenus indissociables du quotidien de cette jeunesse, n’épargnant pas d’aliéner même les plus démunis, bien au contraire.

Car c’est bien d’aliénation, dont parle Jaime Rosales, quand il évoque, après la projection, ce « nouvel opium du peuple ».
« On a l’impression d’une grande démocratisation, mais j’ai plutôt l’impression que les nouvelles technologies encapsulent et formatent, et que l’on n’a jamais été aussi peu libre », s’inquiète-t-il.

Jaime Rosales voulait faire « un portrait fidèle de la réalité, dans un monde où tout le monde fabrique et consomme les images ». Qu’y a-t-il de plus significatif, finalement, chez la génération 2.0, que son enfermement dans le monde virtuel ?

Dans ce film, où ni la culture, ni la religion ne semblent intéresser les adolescents, la technologie, bien que coûteuse pour des jeunes sans le sou, paraît être une échappatoire — mais pas un exutoire — à la vie réelle, trop dure, trop douloureuse et sans avenir. La vie numérique pour refuge, la toute-puissance de la technologie apparaît comme le sauveur qui résoudra tous leurs problèmes, celle-là même qui finalement, ne fait que les ancrer un peu plus dans des valeurs de consommation, et d’individualisme, dictées par le capital, au détriment de valeurs plus spirituelles et plus humaines, et créant autant de frustrations qu’ils ne parviendront pas à combler.

C’est ainsi, que l’on retrouve plusieurs fois Natalia, au long du film, subtilisant du maquillage lors de ses moments d’errance au supermarché. Du maquillage, pas des pommes, ni des livres.

C’est ainsi, aussi, dans un monde où l’exil paraît possible à Natalia, à partir du moment où Skype existe, pour maintenir les liens avec les siens, que Jaime Rosales évoque l’étrange paradoxe de la quête d’affranchissement des personnages, par le biais même d’un mode d’aliénation auquel ils adhèrent… SOS Monde en perdition, bonjour.

Un film politique

Avant que la lumière du Cinéma 1 ne se rallume à la fin de la projection, la salle se vide pour une raison insoluble de la moitié de ses spectateurs, en un quart de seconde. Comment font tous ces gens pour se lever, alors même que nous avons les jambes coupées par cette traversée dans la vie de Carlos et Natalia ?

Alors que les questions à l’attention du réalisateur s’enchaînent, une des spectatrices l’interroge sur la signification de la fin du film…

Mais il n’y a pas de fin.

N’attendez pas de Happy End. N’attendez pas de End tout court, parce que la vérité, c’est qu’après le film, la vie telle qu’elle est décrite tout au long de la pellicule continue. Avec son lot de désillusions et de misère. La dureté dure, et se poursuit hors-champ, avec son incroyable capacité à ne jamais cesser d’épuiser les pauvres petits humains que nous sommes. Bienvenue dans la vraie vie.

« Beaucoup ont refusé de voir le film, il y a eu des réactions violentes face à ces portraits très bien réussis et ils n’avaient pas envie de voir cela. »

« Et pourquoi c’est en Allemagne, que part Natalia ? » demande un autre spectateur.

« Je ne suis pas un expert en sociologie, dit Jaime Rosales, mais bien que les Espagnols préféreraient venir en France, je crois que la France ne peut plus accueillir les Espagnols comme autrefois, et il semble y avoir un petit ascenseur social en Allemagne, alors qu’en Espagne, l’ascenseur est en panne. »

Jaime Rosales est allé en Allemagne, à la rencontre de jeunes expatriés, de celles et ceux qui, trois fois par jour, entre l’aube et la tombée de la nuit, vont nettoyer un magasin Zara, dorment dans des demi-lits, en rotation avec d’autres jeunes, qui y dorment pendant qu’ils travaillent. « C’est dur, c’est froid, et puis, j’espère qu’il n’y a pas d’Allemands dans la salle, ajoute-t-il sans véhémence aucune, mais les Allemands sont un peu méchants avec les jeunes Espagnols… Si Natalia va plus loin dans le film, c’est parce qu’elle a besoin de nourrir sa famille. »

Jaime Rosales confie avoir voulu « porter un regard poétique sur des jeunes de son pays, sur des problèmes qui nous affectent tous » et qu’il s’agit là d’un « film politique, qui pose une question importante, à partager, pour que tout le monde réfléchisse au moyen de la résoudre ».

la belle jeunesse - montage 2

Pourtant, si, selon le réalisateur, « le film a été très bien reçu par le milieu cinéphile adulte en Espagne », les étudiants d’universités espagnoles, que l’on supposerait plus que concernés par le sujet, n’ont globalement pas été emballés. Colère ? Écœurement ? Lassitude ? Lutte, ou désengagement ? Quelle réaction adopter, face à une description si réelle de sa génération, lorsque l’on se sait prochainement condamné soi-même à l’exil, puisque même en ayant fait des études on ne trouvera sans doute pas d’emploi dans le pays de ses racines ? Triste constat : de ces étudiants à qui l’on a proposé de visionner La Belle Jeunesse, « beaucoup ont refusé de voir le film, il y a eu des réactions violentes face à ces portraits très bien réussis et ils n’avaient pas envie de voir cela », dit le réalisateur.

S’il s’agit du deuxième film politique de cet économiste de formation, Jaime Rosales confirme qu’aucun parti politique espagnol ne s’approprie le film, pour élever le débat sur les problèmes de la jeunesse : « Je ne crois pas trop aux tranchées politiques, alors personne ne peut vraiment s’approprier mon film pour une guerre des tranchées », mais il y a quelque chose de dommage, et de symptomatique, dans cette volonté à vouloir taire la réalité à tout prix.

Pourtant, ce film tourné en cinq semaines, de manière impulsive, et sans financement public, est d’une précision rare, d’une esthétique touchante. C’est un film proche des gens, des vrais gens, qui donne à questionner et à réfléchir.

Sur le chemin du retour, à la sortie du dernier métro, comme le fait d’une étrange coïncidence, deux jeunes Espagnols rentrant de Berlin, perdus et chargés comme des baudets, nous accostent. On leur indique le chemin de leur auberge de jeunesse, à l’autre bout de Paris. Ils nous remercient chaleureusement, et entre deux sourires, nous confient être surpris par la gentillesse et la générosité des Français, qui contrastent avec l’accueil peu agréable que leur auraient fait les Allemands. Dans quelques jours, ils rentreront en Espagne, plein de désillusions, sans savoir ce qu’il y feront, avec la même angoisse qu’avant de la quitter.

Combien d’autres vagues d’espoir, viendront se briser sur ces falaises ? Combien d’autres générations seront sacrifiées sur l’autel de l’absurdité de la crise économique ? 

En retard, comme d’habitude, on savait d’avance que ce film allait nous parler. On ne savait juste pas à quel point il allait continuer de nous habiter.

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