Politique

Liem Hoang Ngoc : « Le déclin inexorable du PS nous conduira à explorer naturellement l’hypothèse Syriza »

Liem Hoang Ngoc est un ancien député au Parlement européen, membre de la commission des affaires économiques et monétaires et membre du Bureau national du Parti socialiste. Il est également maître de conférences en sciences économiques à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne. Il est le fondateur avec Philippe Marlière du Club des socialistes affligés qui vise à réunir les mécontents de la politique du parti majoritaire afin d’infléchir la politique du gouvernement et de créer les conditions d’un rassemblement des différentes forces de gauche.

Le Comptoir : Vous avez créé un club, celui des socialistes affligés, et écrit un manifeste. Pouvez-vous nous donner des prévisions sur les objectifs de ce club ?

Liem Hoang Ngoc : Ce club a été créé en réponse au virage libéral que le chef de l’État et son Premier ministre nous imposent. Ce choix n’est ni efficace économiquement ni juste socialement. Il n’est pas celui auquel s’attendaient les Français qui ont voté pour la gauche en 2012. Il est à cet égard regrettable que, dans la Ve République, le choix d’un seul homme s’impose à tout son camp et que le travail des parlementaires soit à ce point méprisé.

Ce club livrera donc la bataille d’idées pour montrer qu’être socialiste ne veut pas dire être libéral. Il propose à tous ceux qui n’ont pas renoncé à l’engagement politique un cadre collectif de réflexion et de réaction à l’actualité. Ce club mettra des munitions idéologiques à la disposition de l’aile gauche du PS. Il sera aussi un espace de dialogue entre toutes les forces qui sont susceptibles de reconstruire la gauche, en cas de débâcle du PS, malheureusement probable en l’absence de changement de cap d’ici 2017.

Qu’attendez-vous du congrès du PS ?

C’est le congrès de la dernière chance. Le débat ouvert par les frondeurs à l’Assemblée aura indéniablement des incidences au PS où le recours au 49.3 pour faire passer la loi Macron a choqué de nombreux adhérents. Une grande motion de toute la gauche du parti doit pouvoir faire bloc contre l’appareil du parti. Fera-t-elle basculer le parti ? Dans ce cas, l’exécutif en tiendrait-il compte et changerait-il de cap ? Rien n’est moins sûr. De la réponse à ces deux questions-clés dépendra l’avenir de la gauche et du pays. Sans réorientation, la politique actuelle échouera à combattre le chômage et les inégalités et le PS d’Épinay disparaîtra, faute de combattants et… d’électeurs.

« Le débat ouvert par les frondeurs à l’assemblée aura indéniablement des incidences au PS où le recours au 49.3 pour faire passer la loi Macron a choqué de nombreux adhérents. »

Certains frondeurs seraient prêts à vous suivre ? Sur quels points sont-ils en désaccord avec le gouvernement ?

Contrairement à ce qui est dit dans les médias, les frondeurs sont restés extrêmement loyaux envers l’exécutif et le parti jusqu’alors. Hamon et Montebourg ont œuvré à la nomination de Valls. En s’abstenant alors qu’ils auraient pu voter contre, les députés « hérétiques » n’ont empêché ni le vote de confiance, ni l’adoption de la loi de finances 2015, symbole du virage néo-libéral.

Ils ne sont pas allés plus loin parce qu’ils n’ont, pour l’heure pas l’intention de sortir du groupe parlementaire socialiste et de constituer un groupe concurrent, qui aurait eu pour pendant la perspective d’un autre parti socialiste, préparant des alliances avec le Front de gauche et les Verts pour la suite. Beaucoup de députés pensent que le chef de l’État bénéficie d’un regain de légitimité lui permettant de gagner en 2017 face au FN et d’entraîner, dans la foulée, leur réélection… Toute la question est de savoir si leur logique de la bataille interne dont les frondeurs sont porteurs portera ses fruits au prochain congrès et si, en cas d’échec, ils mettront en œuvre un plan B, que nous qualifions, dans le club des socialistes affligés, d’hypothèse Syriza.

Pensez-vous qu’il existe actuellement une pensée économique unique au PS ?

Gilbert Cette

Non, il y a clairement deux lignes. Pour les décrire, on peut prendre les références économiques utilisées par les uns et les autres dans le débat public. Il y a la ligne sociale-libérale incarnée par Aghion, Cette et Cohen qui est devenue la ligne officielle du gouvernement. L’autre ligne est celle qu’incarnent des économistes néokeynésiens et postkeynésiens. Ceux de l’OFCE et ceux qui, chez les « Atterrés », pensent que la répartition des revenus et la politique macroéconomique ont une influence décisive sur l’économie.

L’aile gauche du PS fait 30% depuis trente ans. Pensez-vous encore pouvoir peser à l’intérieur du PS ? Pourquoi ne pas rechercher une alternative à sa gauche dans un grand rassemblement rouge rose vert ?

Comme je l’ai déjà dit, le congrès de Poitiers est le congrès de la dernière chance. En cas d’échec de la gauche du parti, le déclin inexorable du PS nous conduira à explorer naturellement l’hypothèse Syriza.

Vous semblez ne pas être en accord avec la ligne prédominante du PS actuel. Pourquoi rester dans le parti ?

Tony Blair

Tant que les Français votent PS et font de ce parti le parti majoritaire de la gauche, c’est en son sein que se situe la ligne de front entre socialistes et sociaux-libéraux. Il ne faut donc pas la déserter car de cette bataille dépend le centre de gravité de la politique menée lorsque la gauche est au pouvoir. C’est d’ailleurs pourquoi, pour conserver la confiance des militants, les sociaux libéraux ont toujours avancé masqués. Ceux qui ont revendiqué haut et fort leur adhésion à la Troisième voie blairiste, Valls lors de la primaire socialiste, mais aussi Jean-Marie Bockel ou Gaëtan Gorce lors de précédents congrès, n’ont jamais fait qu’un piètre score.

« François Hollande s’appuie sur les institutions de la Ve République pour assumer au grand jour un choix qui n’a jamais fait l’unanimité parmi les socialistes. »

La nouveauté, c’est que François Hollande s’appuie sur les institutions de la Ve République pour assumer au grand jour un choix qui n’a jamais fait l’unanimité parmi les socialistes. Le débat est désormais interdit avec l’usage du 49.3, instrument par excellence du « coup d’État permanent » que dénonçait jadis François Mitterrand.
L’autre nouveauté, c’est que les électeurs de gauche ne votent plus socialiste et s’abstiennent massivement. Dans ces conditions, l’hypothèse Syriza risque de mûrir de plus en plus dans l’esprit de nombreux socialistes. Ces derniers pourraient être tentés de former la composante socialiste d’un Syriza à la française. Car les électeurs sont désormais orphelins cette « offre politique » authentiquement socialiste. C’est pourquoi ils s’abstiennent et ne se tournent ni vers le Front de gauche, ni vers les écologistes.

Admettons la création d’un « Syriza à la française ». S’il y a une grande coalition de gauche, quels seraient les points de convergence entre les socialistes affligés, les Verts, le PG et le PCF ?

De nombreux militants écologistes, du Front de gauche et de l’aile gauche du PS partagent les mêmes préoccupations. Ils condamnent les politiques d’austérité et la loi Macron, ils sont favorables à la planification écologique, au droit de vote des immigrés, au mariage pour tous et au passage à une sixième République afin donner plus de pouvoir au parlement et aux citoyens.

« Contrairement à ce qu’affirme le Premier ministre, une majorité rose-rouge-verte existe encore à l’Assemblée pour former le socle d’un changement de politique. Il suffit au président de la République de la mobiliser. »

Contrairement à ce qu’affirme le Premier ministre, une majorité rose-rouge-verte existe encore à l’Assemblée pour former le socle d’un changement de politique. Il suffit au président de la République de la mobiliser au lieu de mettre en place une politique libérale s’appuyant sur un socle de députés socialistes « loyaux » qui se rétrécit de jour en jour.

Vous avez participé à la rédaction d’un rapport d’enquête, adopté par le Parlement européen, qui s’en prend aux pratiques non démocratiques de la troïka. La rupture avec les institutions européennes n’est-elle pas devenue inévitable? Comment redonner goût aux institutions européennes ?

Le peuple ne veut pas de cette Europe-là. Il a rejeté lors du référendum de 2005 le texte qui, à quelques virgules près, régit actuellement le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) et qui nous a été « refourgué » sous un autre nom par voie parlementaire.
La Troïka, pour sa part, souffre d’un problème de légitimité démocratique, comme l’indique notre rapport d’enquête du Parlement européen. Son existence ne repose sur aucune base légale. Le TFUE ne donne pas mandat à la Commission européenne et la BCE pour intervenir dans une telle structure intergouvernementale, inventée par l’Eurogroupe. La Commission n’a pas toujours été gardienne de l’acquis communautaire. La BCE a systématiquement privilégié les intérêts de la grande finance et a outrepassé son mandat en se mêlant des politiques budgétaires nationales.
Le nouveau gouvernement grec a donc quelques raisons de refuser de négocier avec la Troïka. Il discute donc en direct avec les créanciers de la Grèce, c’est-à-dire les États de l’Eurogroupe qui ont consenti des prêts bilatéraux et mis en place des mécanismes intergouvernementaux d’aide financière (le Fonds Européen de Stabilité Financière et le Mécanisme Européen de Stabilité). La BCE et le FMI détiennent également des créances.
Ces aides ont été bricolées dans l’urgence car la zone euro est une construction inachevée, souffrant d’un budget communautaire ridicule.
Le problème réside dans l’ingérence des créanciers quant aux politiques à mener pour rembourser les prêts dès lors que les choix qu’ils imposent n’ont pas été délibérés démocratiquement à l’échelle européenne selon les canons de la méthode communautaire, impliquant le Parlement européen. Tout se passe en fait au sein de l’Eurogroupe où la voix de l’Allemagne prédomine et où la France se tait.

« Certains États “faucons” cherchent à pousser la Grèce hors de la zone Euro en adoptant un comportement intransigeant sur les réformes à adopter en contrepartie des aides. »

Quel scénario pour la Grèce dans le refus d’appliquer les mesures d’austérité en échange des prêts ?

La Grèce est en passe d’obtenir la dernière tranche de prêt de 7 milliards qui lui permettra de tenir jusqu’en juin. En contrepartie, elle négocie la possibilité d’appliquer une part non négligeable du programme pour lequel le nouveau gouvernement a reçu le mandat du peuple grec. La négociation se poursuivra vraisemblablement par la suite car la Grèce devrait continuer à recourir à l’aide internationale.
La question est de savoir si les créanciers laisseront la liberté à la Grèce de démontrer qu’une autre politique macroéconomique est possible pour renouer avec la croissance et le désendettement. A moins que certains États « faucons » cherchent à pousser la Grèce hors de la zone Euro en adoptant un comportement intransigeant sur les réformes à adopter en contrepartie des aides. Le durcissement par la BCE des conditions de financement des banques grecques est également incompréhensible. Tout ceci pourrait mettre en péril la zone euro elle-même.

Ce n’est pas un peu difficile de s’apercevoir qu’il faille attendre qu’un pays soit en situation de désordre économique et social pour voir éclore un vrai parti de gauche ? Pourquoi, en France, les gens auraient-ils un relent de progressisme pour voter pour la vraie gauche?

L’austérité en France ne commencera véritablement qu’avec la mise en place du budget 2015 qui inaugure le programme de coupes budgétaires de 50 milliards sur trois ans, prévu pour financer le cadeau fiscal de 41 milliards par an aux entreprises dans le cadre du pacte de responsabilité. Cela aura-t-il une incidence sur le vote des Français ? Il n’y a pas de relation mécanique entre paupérisation et radicalisation. Pour l’heure, les abstentionnistes ne se tournent pas vers la gauche de la gauche.
Dans la Ve République où l’affrontement bloc contre bloc est de mise, de nombreux électeurs assimilent la gauche de la gauche à une force d’appoint du gouvernement. EELV a ainsi participé au gouvernement et ses députés ne votent pas contre le gouvernement à l’Assemblée nationale. Les mêmes électeurs considèrent par ailleurs que l’autre gauche ne ferait pas forcément mieux que l’actuelle gauche de gouvernement et que son programme n’est pas crédible. Ils ont donc l’impression que la politique peut d’autant moins changer leurs vies que la gauche et la droite pratiquent la même politique.
Charge à nous de démontrer le contraire. La victoire de Syriza est d’autant plus importante. Si Alexis Tsipras parvient à renégocier la dette et à appliquer un agenda progressiste, cela permettra à Podemos d’emboîter le pas en Espagne et pourrait montrer la voie partout ailleurs.

« Il se dit seulement que François Hollande a acheté la paix sociale en promettant un poste à Edouard Martin, le leader de la grève à Florange. Cela coûtait sans doute moins cher qu’une nationalisation… »

D’ailleurs vous n’avez pas été reconduit à la députation malgré ce travail effectué et une implication importante au sein de la commission des affaires économiques. Comment expliquez ce choix de la part du PS ?

La France, tous partis confondus, est connue au Parlement européen pour ne pas prêter une grande attention au travail de ses parlementaires, au contraire de l’Allemagne, qui a une véritable stratégie d’implication dans les institutions européennes. Malgré ses postures pro-européennes, notre pays privilégie une gestion intergouvernementale des questions européennes. Ceci est dommageable, s’agissant du cas grec, où le Parlement européen aurait dû jouer un rôle essentiel pour discuter les politiques imposées par l’Eurogroupe.
Mon cas personnel importe bien peu ici. Il se dit seulement que François Hollande a acheté la paix sociale en promettant un poste à Édouard Martin, le leader de la grève à Florange. Cela coûtait sans doute moins cher qu’une nationalisation…
Pour en revenir à la vraie politique, je regrette simplement, comme co-auteur du seul rapport officiel sur la Troïka, de ne pas être au front pour aider nos amis grecs, au moment où le débat sur l’autre politique fait rage.

Nos desserts :

  • La page web de Liem Hoang Ngoc
  • Le Twitter des socialistes affligés
  • L’interview de Coralie Delaume dans Le Comptoir qui nous parle d’Europe et de Syriza.
  • Le « Syriza bashing » by Le Monde, c’est dans Marianne.

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