Politique

Coralie Delaume : « La victoire sans appel de Syriza est une vraie preuve de sang-froid »

Coralie Delaume est blogueuse et essayiste. Taulière du blog L’arène nue, elle a publié l’an dernier « Europe, les États désunis », chez Michalon. Nous avons souhaité nous entretenir avec elle sur les derniers événements européens, notamment l’accession au pouvoir en Grèce du parti de la gauche dite « radicale » Syriza et de son leader, Alexis Tsipras.

Le Comptoir : Beaucoup d’analystes voient dans les annonces faites par le président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi[i] et dans la victoire de Syriza une double défaite pour l’Allemagne. Mais est-ce que les Grecs et les peuples européens en sortiront gagnants ?

Coralie Delaume : Il y a eu une double défaite pour l’Allemagne en quelques jours, et même une triple défaite puisque le 13 janvier, la Commission européenne a annoncé un petit assouplissement dans l’interprétation des règles budgétaires. C’est passé un peu inaperçu chez nous mais… je ne doute pas que l’Allemagne, elle, l’ait noté !

Ensuite, il y a eu, en effet, l’opération de quantitative easing, lancée par la BCE. Qui est d’ailleurs toute en paradoxes. D’abord, il est probable qu’elle n’aura pas beaucoup d’effets sinon de faire monter les bourses puisque nous sommes dans ce que les économistes appellent une « trappe à liquidités ». Cela fait que la création de monnaie n’a plus d’impact sur l’économie réelle, elle fait simplement grimper le prix des actifs. Bref, dans sa tentative désespérée de prémunir la zone euro contre la Delaumedéflation, Mario Draghi semble avoir surtout contribué à nourrir une bulle.

Ce qui n’empêche pas l’Allemagne d’avoir peur, comme à son habitude dès qu’on parle de création monétaire. Notre voisin a une forte tradition d’orthodoxie monétaire. Et une phobie de l’inflation si profonde qu’elle persiste… même quand il n’y a plus d’inflation du tout. Il est donc probable que l’Allemagne ait très mal vécu le programme de QE lancé par la BCE. D’ailleurs, Jens Weidmann, président de la Bundesbank et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a clairement fait savoir qu’il avait voté contre.

À présent vient la victoire de Syriza. Une victoire éclatante, qui montre que les Grecs n’ont tenu aucun compte des tentatives d’intimidation dont ils ont été l’objet. Pourtant, une grosse pression a été mise sur ces électeurs. D’abord depuis Bruxelles : on se souvient de Jean-Claude Junker, se croyant autorisé à donner son avis au sujet d’un processus électoral en cours et affirmant qu’il préférait voir des « visages amis » arriver au pouvoir à Athènes. Dans la foulée, Pierre Moscovici s’était rué en Grèce dans le but évident de soutenir la candidature à la présidence grecque du représentant de Nouvelle Démocratie, par ailleurs ancien commissaire européen… en vain.

Et puis il y a eu les menaces de Berlin. Madame Merkel s’est d’ailleurs loupée en laissant fuiter dans la presse qu’une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas pour lui déplaire en cas de victoire de Syriza. Aucun dirigeant européen ne l’a suivie sur ce terrain.

Les Grecs n’ont pas cédé à ce chantage. Pas plus, d’ailleurs, qu’aux sirènes de l’extrême-droite puisqu’Aube dorée a fait un mauvais score. Les résultats du vote, la victoire sans appel de Syriza, me semblent une vraie preuve de sang-froid, de maturité politique et de dignité. Cela force le respect pour ce peuple qui a été très durement malmené économiquement, et humilié par une véritable mise sous tutelle.

« Évidemment, on ne sait pas ce qui va se passer maintenant. Une chose est sûre, c’est qu’ils ne sont pas au bout de leurs peines. »

Pourtant, leur exemple risque de faire réfléchir pas mal de monde dans les pays voisins. Il n’y a qu’à voir la vague de « syrizophilie » qui a saisi la France pour comprendre que quelque chose d’important vient de se produire. Mais ce n’est pas si surprenant que cela. Comme le dit ici Alexandre Devecchio, c’est un peu le réveil de la « France du non », dont on sait depuis mai 2005 qu’elle est majoritaire dans le pays, et à laquelle on a eu l’insigne arrogance de voler un référendum.

Nombreux sont les libéraux, de Laurence Parisot à Jean-Michel Aphatie, en passant par Jean-Claude Junker, qui ont craché sur la victoire de Syriza. N’est-ce pas un signe encourageant que le parti d’Alexis Tsipras est sur la bonne voie ?

Il est difficile de dire s’il est sur la bonne voie car il n’a pas encore commencé à agir ! Il faut sans doute attendre un peu. Certaines annonces sont encourageantes, comme l’arrêt immédiat des opérations de privatisation du port du Pirée mais il est un peu tôt pour juger.

Concernant les gens dont vous parlez, je pense qu’il y a, chez un certain nombre d’européistes, une véritable aversion pour la démocratie. Qu’un parti de gauche puisse remporter des élections les défrise. Mais ce qui les défrise encore plus, c’est qu’un peuple puisse envoyer le signal qu’il est attaché à sa souveraineté. L’Europe n’est pas seulement un édifice libéral. Elle a été une redoutable machine à détruire la souveraineté des nations, donc des peuples. C’était même ça l’idée de départ, depuis les pères fondateurs, depuis Jean Monnet, l’une des figures les plus surévaluées de l’Histoire de France.

Il y a aussi la cohorte de ceux qui ont fait des carrières entières autour de l’exaltation et de la défense de cette Europe supranationale. Certains cyniquement, d’autres en y croyant vraiment. Quand ça fait vingt ou trente ans qu’on se plante, le réveil peut-être un peu douloureux. Surtout quand on y a vraiment cru d’ailleurs.

La Grèce ne pèse que 1,4 % du PIB européen. Dans ces conditions, Alexis Tsipras a-t-il vraiment le pouvoir d’amorcer une réorientation de la zone euro ?

alexis-tsiprasAlexis Tsipras arrive au pouvoir dans un certain contexte, qui dépasse largement le cadre grec. C’est le contexte que je viens de décrire, dans lequel l’austérité budgétaire est un tout petit peu moins à la mode, dans lequel la BCE s’autonomise complètement et se met à mener des politiques qui sortent du cadre de son mandat, et dans lequel l’Allemagne, qui domine l’Union européenne et depuis longtemps, subit des revers.

Le quantitative easing de la BCE, pour en revenir à lui, est une vraie petite bombe si on considère les modalités de sa mise en œuvre. Seuls quelques économistes dits « hétérodoxes » l’ont noté, mais les choses vont globalement se passer ainsi : les risques liés au rachat des titres de dette ne seront pris en charge par la BCE qu’à hauteur de 20 %. Les 80 % restants seront eux assumés par les banques centrales nationales. Une sorte de « dé-mutualisation » du risque dont l’économiste Jacques Sapir, par exemple, n’hésite pas à souligner qu’elle « vient d’ouvrir la porte à une renationalisation de la politique monétaire par les pays membres de la zone euro ».

Draghi a consenti à faire cela pour apaiser l’Allemagne, qui est hostile à la mutualisation du risque, et qui avait l’impression de voir entrer par la fenêtre les eurobonds auxquels elle avait fermé la porte. Mais l’un des principaux résultats est que l’eurozone est d’ores et déjà ébréchée.

« Ce que Tsipras réalise en pratique, c’est un peu ce que Jean-Pierre Chevènement avait essayé lors de la présidentielle de 2002. »

Philippe Séguin disait que « la droite et la gauche sont deux détaillants qui ont le même grossiste : l’Europe ». La volonté de Syriza de s’allier avec l’Anel, parti de droite souverainiste, marque-t-il une prise de conscience de cette réalité ? Est-ce que cela signifie que Syriza met au second plan le sociétal et l’immigration, des sujets sur lesquels les deux partis n’ont aucune convergence ?

Avec cette alliance, ce que Tsipras réalise en pratique, c’est un peu ce que Jean-Pierre Chevènement avait essayé lors de la présidentielle de 2002 avec sa tentative d’union des « républicains des deux rives ». Ça n’avait pas du tout fonctionné. Peut-être que les choses n’étaient pas mûres. Elles le sont maintenant, et elles le sont en Grèce parce que ce pays a été martyrisé par l’Union européenne et par la Troïka.

En s’alliant avec l’Anel, Syriza envoie en tout cas un signal fort. Il signifie qu’en tout premier lieu, il entend récupérer les instruments de la souveraineté grecque. Pour ce faire, il doit s’attaquer au cadre qui enserre cette souveraineté, c’est-à-dire au cadre européen. Notre Europe n’est pas une structure de coopération de pays souverains. Elle est supranationale. Le cadre européen est en surplomb, et tant qu’on ne fait pas bouger le cadre, on ne peut absolument rien faire.

Que Tsipras l’ait compris est une excellente nouvelle. Il a déterminé des priorités et elles me semblent être les bonnes. Et puis, comme le dit ici Simon Fulleda, le KKE, le parti communiste grec, a refusé toute alliance. Il préfère la pureté idéologique. C’est sûr que comme ça, on ne risque pas de se salir les mains. Mais on ne risque pas de beaucoup avancer non plus. Or en Grèce, il y a urgence !

Pour ce qui est de l’immigration, la sous-ministre chargée de la question aurait annoncé dès à présent son intention de faciliter la naturalisation de nombreux jeunes d’origine étrangère nés en Grèce. On a vu pire, en termes de conservatisme !

« L’appartenance à la zone euro doit désormais paraître bien coûteuse aux Allemands. »

La victoire de Syriza peut-elle avoir des retombées positives sur les autres partis de gauche radical européens, comme Podemos en Espagne, le Front de gauche en France, ou Die Linke en Allemagne ?

SYRIZA (1)Pour Podemos c’est très possible. Il est dans une bonne dynamique. Il va maintenant avoir tout le loisir d’observer comment les choses se passent en Grèce.

Pour Die Linke, je n’y crois pas du tout. Je crois plutôt, à l’inverse, à une poussée de l’AfD, le parti de droite eurosceptique très critique envers l’idée de « payer pour le Sud » et soucieux de préserver « le contribuable allemand ».

À mon avis, plus Tsipras sera ferme sur ses positions, plus cela va donner du grain à moudre à l’AfD. Et plus l’AfD aura le vent en poupe, plus la CDU d’Angela Merkel sera obligée de droitiser son discours. Ou alors, l’Allemagne fera des concessions à la Grèce et cela renforcera d’autant l’AfD.

On a beaucoup dit qu’Angela Merkel était une « pragmatique ». Mais il y a un moment où ça ne suffit plus. Aujourd’hui, elle affronte des contradictions presque inextricables. L’appartenance à la zone euro doit désormais paraître bien coûteuse aux Allemands. Reste à savoir où est le point de rupture, et à quel moment ils diront « stop ».

La Grèce ne souhaite pas véritablement sortir de la zone euro. Ce n’est pas du tout dans le programme de Syriza. Pour l’Allemagne et pour des raisons historiques, c’est compliqué. Il lui est très délicat de prendre sur elle la responsabilité d’un échec du « projet européen ». Pourtant, on imagine sans peine qu’elle doit y songer chaque jour un peu plus…

 Nos desserts :

Notes :

[i] Mario Draghi, le président de la BCE, a annoncé le jeudi 22 janvier un programme de rachat d’actifs de 60 milliards d’euros par mois de mars 2015 jusqu’à fin septembre 2016 au plus tôt, soit au minimum 1100 milliards d’euros. Une mesure historique pour la zone euro, l’Allemagne ayant toujours été hostile à ce type de mesures.

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