Culture

« La loi du marché » : du pathos pour bourgeois en manque de réel

Le film de Stéphane Brizé, « La Loi du Marché », a vu son acteur principal, Vincent Lindon, virtuose de justesse qui crève l’écran tout du long, recevoir le Prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes. Une récompense plus que méritée, tant l’acteur, qui n’avait jamais été primé jusqu’ici, sauve un film aux facilités affligeantes. Nul besoin d’un cynisme exacerbé pour relever que le scénario, unanimement salué par la critique parisienne, se laisse aller aux clichés, au misérabilisme, au toujours plus. Comme s’il cherchait à extirper la larme compassionnelle de l’œil sec du bourgeois éloigné du réel plutôt que montrer la vérité nue, celle d’un quotidien qui sait être aussi banal que tragique.
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Attention, ce que vous allez lire dévoile de nombreuses scènes du film.

Une fois n’est pas coutume, Cannes a visé juste. En décernant un prix à l’acteur principal, et non au réalisateur ou au scénariste, le jury du festival pailleté a su séparer le bon grain de l’ivraie, distinguer entre le vrai et le factice, le génie et l’attendu. Car c’est bien Vincent Lindon, héros omniprésent, qui porte le film à bout de bras, qui donne aux scènes toute leur violence, aux mots tout leur impact. Si les dialogues n’ont rien d’extraordinaire, son jeu transcende tout. Une hésitation, un haussement de ton, une vulgarité, et Vincent laisse place à Thierry, sa cinquantaine ridée, son chômage en fin de droits, son prêt pour l’achat d’une maison, et l’angoisse oppressante du déclassement…

la loi du marché

Son personnage, Thierry Taugourdeau, a été victime d’un licenciement économique. Sa boîte, pourtant bénéficiaire selon les dires de ses ex-collègues, les a abandonnés, jetés sur le marché du travail où les jeunes loups l’emportent toujours sur les vieux lions. Alors, à 51 ans, ce mari et père de famille doit retrouver un travail : il s’agit de finir de payer la maison, d’assurer la bouffe, les charges et les études supérieures de son gosse handicapé mental bientôt majeur, qui aura besoin d’une assistante de vie pour l’accompagner durant ses études supérieures. Quand le film commence, Thierry entame son vingtième mois de chômage. Dans quelques temps, il ne percevra plus rien : « C’est dans neuf mois, c’est là », assène-t-il. Entre une visite décourageante à Pôle Emploi, un entretien d’embauche perdu d’avance, les rendez-vous avec sa banquière pour faire le point et les ateliers en groupe, où chacun décharge sa bile et sa haine sous prétexte d’aider, Thierry se noie peu à peu. Puis il retrouve un emploi, en tant que vigile dans une grande surface. On pourrait le croire sauvé, enfin. C’est sans compter sur la dure « loi du marché ».

Des bons sentiments au manichéisme primaire

Et c’est là où le bât blesse : plutôt que de se cantonner à dépeindre simplement le quotidien d’un chômeur comme il en existe 3,55 millions en France en 2015, le film va vouloir faire de cet homme un héros moderne, capable de se révolter contre les injustices et les inégalités de notre temps, un insoumis aux valeurs humanistes, un Cambronne de province contre le capitalisme mondialisé.

Mais les ficelles sont trop grosses, et le scénariste est tombé dans le piège le plus évident qui soit : vouloir faire pleurer le bourgeois dans la salle sombre. Très vite, le malaise se fait sentir : la présence de cet enfant handicapé mental, par exemple, était-elle nécessaire ? La misère a-t-elle besoin de circonstances aggravantes ? Selon toute vraisemblance, les scènes de vie que traverse Thierry sont là pour l’humilier un peu plus, pour le marginaliser, l’anéantir. À l’heure où être stagiaire à 450 euros par mois est plus valorisant qu’être au chômage, avoir un enfant handicapé provoque-t-il davantage de pitié chez les bourgeois cinéphiles ? La présence de cet enfant non seulement n’apporte rien à la crédibilité du film, mais lui permet au contraire de sombrer dans le premier écueil venu : faire de ses personnages des archétypes, des clichés. Le père chômeur, la mère souriante, le gosse handicapé. La scène de la danse, avec le couple et l’enfant, a cependant un mérite : la salle de cinéma du Ier arrondissement où le film était projeté est restée désespérément silencieuse. Pas un éclat de rire, pas l’ombre d’un sourire : l’heure est grave, on parle de handicap. Et chez ces gens-là, on a appris dès l’enfance à ne pas se moquer du handicap : on est TO-LÉ-RANT.

laschBeaucoup plus tolérant envers les personnes handicapées qu’envers les beaufs, d’ailleurs. On ne s’étonnera donc pas quand la salle de cinéma explose, hilare, devant la scène du pot de départ à la retraite d’une des caissières, alors que ses collègues entonnent une chanson aux paroles plus qu’approximatives. Là, il est facile de se sentir intellectuellement supérieur. Là, on n’a plus peur de se moquer. Chassez le naturel, il revient au galop.

Cette scène est d’ailleurs l’occasion d’un petit aparté. Cette amitié affichée entre collègues de galère semble pour le moins exagérée. Dans le huis clos d’une grande surface, les tensions sont nombreuses entre les précaires, qui évoluent dans un milieu confiné et stressant, où la politique du chiffre, la fatigue accumulée, la révolte du corps exténué et du cerveau aliéné, sont autant de facteurs de disputes, de haine, de mépris. Des jalousies et une compétition savamment entretenues par la direction, on ne le dira jamais assez : il faut diviser pour mieux régner. Si l’amitié et la solidarité n’ont, fort heureusement, rien d’impossible dans ce genre de structure, présenter une atmosphère de Bisounours comme elle est ressentie par le spectateur est une posture bien naïve, grotesque, presque manichéenne. Comme si le film voulait nous faire croire qu’il y a les gentils : les employés, et les méchants : les patrons, deux camps bien distincts, qu’oppose cette fameuse « loi du marché ».

« Le centre commercial, ce n’est pas un lieu d’échanges au sens de « relations ». Il se limite à l’acte de consommer. C’est une structure d’enfermement, accessible uniquement en automobile. On y pénètre après avoir garé sa voiture sur le parking, on achète et on ressort. Ce sont des espaces privés, fermés, vidéosurveillés et vigilisés. Les centres commerciaux contrôlent et enferment, au lieu d’ouvrir à l’autre. Les parcours sont délimités. Tout est organisé, même le choix des produits est balisé selon leur emplacement dans les gondoles. »
Thierry Paquot, in La Décroissance, mai 2015.

Déni de réalité

captureDans la même veine, quel besoin y avait-il de mettre en scène le suicide d’une des caissières renvoyées pour vol ? Le déshonneur, la misère qui arrive et la menace de tout perdre n’étaient-ils pas suffisants ? Quel besoin de pousser la victime au suicide ? Quel besoin de lui inventer par la suite un fils drogué ? Le mieux est l’ennemi du bien, dit l’adage. Et à trop vouloir grossir le trait, on arrive à l’opposé du but recherché. Si le film voulait montrer aux yeux du monde la difficulté de vivre dans la précarité, point n’était besoin de multiplier les embûches. Bien au contraire, un film qui se veut un témoignage de son temps devrait avant toute chose revêtir les traits du reportage journalistique, et respecter ainsi l’une de ses devises inscrites dans le marbre, et qu’on doit à l’immense Charles Péguy : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » Ni plus, ni moins. Ou le film devient ridicule.

Tous les traits grossiers évoqués précédemment auraient pu être facilement oubliés si la fin du film n’avait pas été du même acabit. Nous retrouvons donc Thierry, vigile au SMIC, sauvé financièrement mais en pleine destruction morale. Déshumanisé, humilié, honteux de ce qu’implique son travail de vigile. C’est que l’homme doit surveiller les clients, certes, mais aussi ses collègues en caisse, « au cas où »… Au voleur de chargeur d’iPhone succèdent le voleur de viande et deux caissières prises la main dans le sac : l’une est coupable de rétention de tickets de promotion, l’autre de passer sa carte de fidélité au moment d’encaisser de gros caddies. Ces moments sont d’une justesse exemplaire, et la tristesse laisse tôt place à la colère. Comment, dans ce monde civilisé, qui se revendique comme plus humain, peut-on encore aller si loin dans l’individualisme, dans la recherche du tout-profit, dans la haine du plus pauvre que soi ? Le gérant de la grande surface nous apparaît dans tout ce qu’il est : un rapace, prêt à tout pour licencier le plus de monde possible. Et la salle joue le jeu, l’indignation se fait sentir chez ma voisine de siège, le silence est pesant, on retient son souffle : une centaine de personnes sont en train de prendre CONSCIENCE. On s’offusque de cette cruauté qui nous est jetée au visage, on ne décolère pas : les séquences s’enchaînent et on a soif de justice.

L’injustice oppresse. Elle serre la gorge. Dans la rue ou dans le métro, on détourne les yeux, on monte le son de ses écouteurs, on fuit. Parce que dans la réalité, l’injustice demeure flagrante, elle nous agresse chaque jour ou presque et ne trouve que notre déni. Au cinéma, tout peut s’inverser. C’est l’heure de soulager les consciences. Voici plus d’une heure que le spectateur n’en peut plus de colère, il bouillonne, ma voisine jure ses grands dieux. Il est temps pour Stéphane Brizé de nous délivrer et d’offrir au spectateur le héros rédempteur. Thierry, propulsé héros justicier, la tête haute, le regard fier et les convictions en bandoulière, dit « non ». Non. Il dit « non » sans un mot. Saisi d’une fulgurance, il reprend ses esprits lors de l’interrogatoire d’une collègue et refuse d’y participer davantage. Lui qui s’était petit à petit transformé en robot, répétant les mêmes injonctions de la même voix monocorde, se tait enfin. Et part. Simplement.

Chacun sa croix salariale

Sauf que non. Non. NON ! Dans la vraie vie, ça ne se passe pas comme ça. Oui, mais c’est un film et … T-t-t-t-t. NON ! Dans la vraie vie, le Thierry, il ferme sa gueule. Il reste assis sur sa chaise, il fait son taff et il la boucle. Parce que, si jamais il pensait à l’ouvrir, il y a la petite angoisse des prêts à rembourser, des factures et de l’incompréhension de sa femme qui surgiraient dans son petit esprit aliéné. Et qui l’empêcheraient de bouger. Qui tueraient dans l’œuf cette révolte en carton pâte.

la loi du marché

Supermarket Lady, par Duane Hanson, 1969.

On fait tous, plus ou moins, des taffs dégradants. Avilissants. Humiliants. Et pourquoi on la ferme tous ? Parce qu’ils nous tiennent par l’estomac. Tout simplement. Le rapport de force ne PEUT PAS être inversé. Pas comme ça, pas par un sursaut individuel empli de bons sentiments. Thierry Taugourdeau est un héros de cinéma, pas un héros du monde salarié. Sa vie est réelle et partagée par des millions de gens en France. Mais personne ne peut se permettre ce clap de fin. Et il n’y a bien que les critiques de Libération ou de Télérama pour y voir un témoignage de notre époque, sans vague aucune.

Ce film aurait pu être, à mon sens, un chef-d’œuvre. Mais Stéphane Brizé a préféré contenter le public plutôt que se confronter au réel. Alors, évidemment, ne crachons pas dans la soupe : ce genre de film est nécessaire, aujourd’hui plus que jamais. Certains passages sont éloquents, monstrueux de vérité. Il faut saluer la justesse de Vincent Lindon, comme répété ci-dessus, mais aussi celle des autres acteurs, qui souvent n’étaient que des comédiens amateurs. Mais quel dommage, enfin, de n’avoir pas poussé la réflexion plus loin. À 11,90 euros la place, gageons que peu de chômeurs ont pu s’offrir le luxe de voir le film. Et gageons malheureusement de la même façon que l’indignation de façade qui aura gagné le cœur de la majorité des spectateurs, ma voisine compris, n’aura pas tenu jusqu’à la fin de la semaine, pour son passage hebdomadaire chez E. Leclerc / BHV Marais (au choix).

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6 réponses »

  1. Votre critique, quoique plutôt juste, est un peu sévère à mon goût.

    (Je ne reviens pas sur le jeu de Lindon, remarquable, nous sommes d’accord)

    Vous écrivez : « les scènes de vie que traverse Thierry sont là pour l’humilier un peu plus ». Oui ! L’humiliation est, de mon point de vue, le cœur du film. Toutes les scènes sociales sont le lieu de l’humiliation. Un homme fait, qui n’a plus rien à prouver, se retrouve systématiquement placé dans une situation de minorité (c’est-à-dire comme un enfant face à des adultes) pendant laquelle il subit leçons et humiliations. A contrario, les scènes privées viennent donner le contrepoint nécessaire : c’est le seul lieu où il est pleinement majeur. A ce titre, la scène de la leçon de danse est une transition intéressante : il reçoit une leçon mais, pour la seule fois, sans qu’elle soit humiliante.

    Enfin, ce film, malgré ses maladresses réelles, possède une qualité rare : son humanité. Cela fait du bien de montrer le chômage et la précarité autrement que sous l’angle obscène du fraudeur ou de l’assisté (voir : https://cincivox.wordpress.com/2015/06/08/les-chomeurs-ne-sont-pas-des-fraudeurs/ ).

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

  2. Que d’erreurs dans votre critique. Parler d’un enfant handicapé mental alors qu’il s’agit d’un enfant autiste décrédibilise déjà vos propos. Et dire  » Dans la vraie vie, ça ne se passe pas comme ça. » c’est votre avis et j’ai envie de vous demander ce que vous en connaissez de la vraie vie dans ce milieu. Vous avez le droit de ne pas aimer ce film, mais pas sur la base de vos arguments.

    • Bonjour,

      Je vous remercie déjà d’avoir pris le temps de lire l’article. Vous parlez d’austisme, vous avez peut-être raison, vous avez peut-être tort ? En tout cas, à aucun moment dans le film il n’est fait mention d’autisme, ni dans aucune autre critique du film que j’ai pu lire (et j’en ai lu un paquet). Donc, vous avez sûrement pris le temps d’effectuer un test de QI au jeune garçon et on vous en remercie de tout cœur. D’ailleurs, je vous signale que l’autisme est reconnu comme un handicap depuis 1996. Dont acte.

      Dans la vraie vie, je suis la fille d’un ouvrier, d’une mère au foyer, petite-fille de fermiers et j’ai travaillé pendant quatre trop longues années dans un McDonalds. C’est assez selon vous, pour pouvoir émettre une critique de cinéma ou pas ? Si non, vous décernez des brevets d’aptitude ?

      « Vous avez le droit de ne pas aimer ce film, mais pas sur la base de vos arguments. » J’avoue ne pas comprendre cette phrase : sur la base de quoi suis-je alors censée être en désaccord ?

  3. Votre conclusion m’a rappelé ceci:
    « Le citoyen qui se présente à l’entrée de la comédie y laisse tous ses vices pour ne les reprendre qu’en sortant. Là, il est juste, impartial, bon père, bon ami ; et j’ai vu souvent à côté de moi des méchants profondément indignés par des actions qu’ils n’auraient pas manqué de commettre s’ils s’étaient trouvés dans les mêmes circonstances que celles où le poète avait placé le personnage qu’ils abhorraient » (DIDEROT, Paradoxe sur le comédien)
    Mais aussi ceci:
    « Ne serait-il pas à désirer que nos sublimes auteurs daignassent descendre un peu de leur continuelle élévation et nous attendrir quelquefois pour la simple humanité souffrante, de peur que, n’ayant de la pitié que pour des héros malheureux, nous n’en ayons jamais pour personne? » (ROUSSEAU, Lettre à D’Alembert).
    Lumineux, non?
    En forçant le trait, ce film parvient à une sorte de justesse, à un constat qui DOIT violer le spectateur trop confortablement installé. Mais je pense que vous avez raison quand vous remarquez: « Le rapport de force ne PEUT PAS être inversé. Pas comme ça, pas par un sursaut individuel empli de bons sentiments ». En cela, le film reste en-deçà du politique, et sans doute assez inoffensif.

  4. Bonjour,

    C »est très étrange, vous citez la critique de Causeur dans votre article alors que celle-ci va à l’inverse de vos propos.Je cite :
    « Bref, La loi du marché est l’exemple typique de ce cinéma sociologique à la française englué dans son déterminisme et le naturalisme le plus étriqué. Personne ne remet en cause la sincérité de Stéphane Brizé mais rien n’est incarné dans son film qui se révèle n’être qu’une succession de vignettes illustratives sur des « problèmes de société » ».
    En passant, je ne sais pas exactement comment vous avez fait pour voir une héroïsation de la figure de Vincent Lindon. Son départ est loin d’être glorieux puisqu’il sait pertinemment qu’il ne pourra pas changer le système.
    Je suis également désolé que vous ayez eu des personnes dans votre salle capable de rire devant ce film.(Et rassurez-vous, on peut pirater gratuitement ce film)

    Sinon, j’ai bien aimé votre titre racoleur et agressif 🙂

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