Société

Google, le capitalisme d’après-demain

Faiseuse de roi du web, l’entreprise Google lorgne désormais sur de nouvelles activités. S’adonnant à un véritable puzzle capitaliste à coup d’investissements massifs, ses concepteurs semblent vouloir étendre leur empire technologique au monde concret. À l’heure où l’avenir de nombreux secteurs économiques semble incertain, le moral est au beau fixe à Mountain View. Profitant d’un contexte de convergence de divers secteurs de la recherche − nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (NBIC) − Google esquisse sa propre vision du futur, digne d’un roman de science-fiction. Et si, bientôt, la réalité dépassait les pires dystopies imaginées par l’Homme ?

Marx EngelsPour de nombreux intellectuels, le numérique représente une troisième révolution industrielle, comparable aux deux autres, qui ont eu lieu entre la fin du XVIIIe et le début du XXe siècle. Les penseurs de l’époque – Friedrich Engels et Karl Marx, notamment – y ont vu le passage d’une société traditionnelle fondée sur une économie agraire à une société précisément industrielle, dominée par le commerce, la production et la circulation des biens. En réalité, ces « révolutions » ont été permises par le développement d’innovations majeures comme l’électricité, mais aussi par l’apparition d’infrastructures facilitant le déplacement (chemins de fer, routes…). Rappelons que le capitalisme ne peut fonctionner que sur l’échange, et que plus cet échange est rapide, plus ce modèle économique s’étend.
L’apparition d’Internet et des ordinateurs, mais surtout leur massification à la fin des années 1990, moment que l’on appelle souvent l’entrée dans la société de l’information, vont permettre au capitalisme d’étendre encore son domaine d’action. Inévitablement, comme à chaque période marquée par une innovation majeure, il y aura quelques gagnants – ceux qui ont les moyens de s’adapter − et beaucoup de perdants. D’une manière générale, une innovation trop brutale n’a jamais vraiment profité à la société dans son ensemble, car elle détruit des emplois ringardisés par le progrès technique. En revanche, elle permet toujours à ceux qui savent s’en servir d’asseoir leur domination et, par le biais de l’économie, d’influer directement sur la société et ses acteurs.

Googleplex et les libertariens : un mariage de raison

Google, comme on le sait, a su se rendre indispensable pour la majeure partie des internautes de la planète, grâce à l’innovation d’une part, mais surtout parce que l’entreprise jouit d’une situation de monopole incontestable, construite par une guerre économique et technologique sans pitié. Larry Page et Sergueï Brin n’ont jamais caché leur appétit de reconnaissance et leurs valeurs libertariennes, qui les ont logiquement poussés à développer des réseaux avec les lobbys de l’ultra-capitalisme.

Google

Que recouvre le terme libertarian, venu tout droit des États-Unis ? Il s’agit d’une doctrine philosophique ultra-individualiste, qui entend céder le moins de pouvoir possible aux États – voire les faire disparaître – dans le but de permettre à la loi du Marché et à l’économie de s’imposer comme les seules et uniques règles capables de régir la vie des hommes. En d’autres termes, le libertarianisme est une dérive extrémiste du libéralisme, une forme d’anarcho-capitalisme, de laisser-faire, qui conduirait, à terme, au bonheur de tous. D’ailleurs, les libertariens, en tant que partisans d’un capitalisme sans limite ni frontière, opposants fervents à l’impôt, reprochent bien souvent à leurs cousins libéraux de ne pas aller au bout de la logique libérale, d’être en quelque sorte trop conservateurs.

Cette vision du monde correspond fort bien aux aspirations de Google, firme aux ambitions illimitées. Elle est d’ailleurs très prégnante chez les acteurs de la Silicon Valley qui, conscients de leur génie technologique, aimeraient supplanter les États dans leurs rôles sociaux, économiques, voire policiers. Cette aspiration à s’étendre à l’infini pourrait s’avérer destructrice dans un monde fini, un monde où vivent des êtres qui connaissent aussi des limites dans leurs actions, leurs corps, leurs pensées.

3469818507_3ed0a756e1_oLorsqu’on est conscient que Google, mais aussi Facebook ou Amazon, détiennent des données leur permettant de cibler n’importe quel usager du réseau, lorsque l’on sait que ces entreprises sont toutes originaires des États-Unis, revendiquent haut et fort leurs intentions, il n’est nul besoin de douter. Nous, internautes, sommes d’ores et déjà pris au piège, car les traces que nous laissons sur le web constituent un capital très précieux, qui pourrait permettre, dans quelques années, l’avènement de ce capitalisme d’après-demain : un capitalisme assit sur une puissance technologique sans précédent, dirigé par de faux humanistes qui souhaitent s’emparer de tous les aspects de notre existence pour, à terme, les marchandiser. En cela, les entreprises de la Silicon Valley – et Google le premier – s’avèrent potentiellement plus dangereux que Big Brother, personnage central de 1984, célèbre dystopie écrite par George Orwell.

 Le transhumanisme, futur eldorado de la Silicon Valley

L’aspect totalisant et ultralibéral d’une vision libertarienne du monde pourraient supposer une tentative de redéfinition de la nature de l’homme elle-même. En effet, si on se situe dans un cadre où l’on stipule que toutes les limites doivent être repoussées, quels arguments peuvent aller à l’encontre de l’idée que l’être humain est un être perfectible ? On s’aventure ici vers une pensée rattachée au courant libertarien, celle du transhumanisme, qui correspond au rêve vieux comme le monde de l’amélioration de l’homme par la technique. Cette philosophie – on pourrait même dire religion − irrigue actuellement tous les canaux de la Silicon Valley, et ne manque pas de trouver sa place dans le discours technolâtre des dirigeants de Google. Pour preuve, cette citation d’Eric Schmidt, président exécutif de la firme, qui déclarait au début des années 2010 : « Ce que nous essayons de faire, c’est de construire une humanité augmentée. Nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu’ils n’arrivent pas à faire correctement. » L’objectif est déjà en partie rempli, au vu de l’importance que le moteur de recherche Google a dans le quotidien des internautes, qui en oublieraient même parfois qu’ils possèdent une mémoire qu’ils utilisent de moins en moins.

urlCependant, repousser les limites de l’homme ne s’arrêtera sans doute pas au fait de vouloir faire de Google une extension de son cerveau. Les transhumanistes, apprentis-sorciers des temps modernes, souhaitent en vérité aller beaucoup plus loin, et entreprennent des recherches allant dans le sens d’une amélioration du corps humain par la technologie. Des entreprises comme Calico – au nom complet plus éloquent de California Life Company – effectuent actuellement, dans la plus grande opacité, des travaux visant à retarder le vieillissement des cellules, recherchant littéralement des moyens de « tuer la mort », rêves d’immortalité dont les grecs de l’Antiquité se méfiaient déjà. À qui appartient cette entreprise occulte ? Comme tant d’autres, à Google, qui a veillé à se doter de laboratoires secrets destinés à ces expérimentations, censées assurer tout au moins la pérennité de la marque Google. Et ce n’est pas tout, car Page et Brin entretiennent aussi des liens avec la Singularity University, officine transhumaniste connue pour être le temple de Ray Kurtzweil, véritable gourou prêchant l’avènement d’un homme nouveau, débarrassé de sa nature.
Bien entendu, dans la logique de sa stratégie de communication, l’entreprise de Mountain View continuera toujours à brandir son fameux slogan Don’t Be Evil, à prétendre qu’elle agit pour le bien de l’humanité, à tambouriner qu’elle représente le camp du Progrès. On pourrait pourtant opposer plusieurs objections à cette rhétorique qui, en niant les frontières de l’être humain, nie l’humanité toute entière. Est-il bien sage d’aller aussi loin dans la manipulation du vivant ? Dans un contexte où la médecine est de plus en plus sollicitée pour des interventions qui n’ont parfois plus rien de médical – la chirurgie esthétique, par exemple – mais visent à modifier, voire à transformer un corps, cela n’est pas sans risque. Et quid des questions bioéthiques ? Que faire si, un beau jour, un laboratoire décide de laisser des parents choisir les caractéristiques physiques de leurs enfants, camouflant ainsi une incitation à l’eugénisme derrière de nouveaux droits ? À quoi bon régénérer des cellules qui vieillissent, à quoi bon vouloir prolonger l’existence au-delà de ses bornes naturelles ? Et surtout, quel sera le prix à payer pour l’immortalité ? La réalité dépasse souvent la fiction plus vite qu’on ne le croit, et il n’est jamais trop tôt pour se poser les bonnes questions : preuve en est, celles-ci sont aussi anciennes que le genre humain.

« Il y a quelque chose de profondément religieux et même mystique, qui commence par le fait de vouloir se débarrasser du hasard en devenant les auteurs des choses. Se débarrasser du hasard de la naissance pour la remplacer par la fabrication de l’humain. Se débarrasser du temps, réaliser du réversible. Se débarrasser du corps, de la souffrance, du vieillissement pour atteindre une éternité de la conscience. On veut devenir des dieux. » Jean-Michel Besnier in Demain les posthumains : Le futur a-t-il encore besoin de nous ?, 2009

Subvertir le monde par la technologie?

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Google Démocratie, titre du roman dystopique de Laurent Alexandre

Selon Laurent Alexandre, chirurgien français et chef d’entreprise proche d’Alain Madelin, qui a publié en 2011 un roman d’anticipation ironiquement intitulé Google Démocratie, « l’objectif des dirigeants de Google est de transformer leur moteur de recherche en intelligence artificielle ». Inquiet pour l’avenir, ce spécialiste en technologies du futur appelle à opposer à Google des « garde-fous », sans quoi la domination de l’entreprise sur le monde pourrait poser un certain nombre de problèmes, à commencer par celui que l’on appelle, dans les milieux transhumanistes, la singularité.

Derrière le terme en apparence anodin de singularité se cache la volonté de quelques-uns de laisser les machines prendre le pas sur l’homme en ce qui concerne la question du progrès technique. Grâce à ses algorithmes et à ses millions d’usagers, Google serait capable, d’ici à quelques dizaines d’années, de mettre au point une intelligence artificielle autonome, capable de prises de décisions qui auront nécessairement un impact sur l’humanité. Les germes de cette nouvelle forme d’intelligence sont d’ores et déjà en place, par le biais des algorithmes que le moteur de recherche utilise, mais aussi grâce aux millions d’usagers qui déposent leurs données sur le web. L’ouvrage Google Démocratie de Laurent Alexandre est une tentative, sous la forme de fiction, de prévoir les désastreuses conséquences de la naissance d’une intelligence artificielle qui, à la question « Qu’est-ce qui vous différencie de HAL 9000, le superordinateur imaginé par Kubrick dans 2001 : l’Odyssée de l’espace ? » répondrait : « Je ne me laisserai pas débrancher. » (Alexandre, 2011).

Quelles seraient ces conséquences? Un véritable cauchemar pour l’humanité : l’homme perdrait le pouvoir de décider de son destin, à force de déléguer aux machines ; il perdrait son caractère unique d’être intelligent ; de nouvelles inégalités, incontrôlables et incalculables, apparaîtraient ; les croyances humaines, idéaux et religions, disparaîtraient, laissant place à la soumission des masses au dieu technè. Nous dirigeons-nous à pas feutrés vers un monde que nous ne maîtriserons plus, une société proprement dystopique, dirigée par une poignée d’illuminés ?

Vitruve

Vitruve deux point zéro.

Le progrès est aujourd’hui un concept qui résonne de manière éminemment positive dans le cœur des hommes. C’est aussi un mot très galvaudé, qui est utilisé à tort et à travers pour justifier des évolutions sociales et/ou sociétales qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt général. Dans nos sociétés libérales où l’être humain est de moins en moins perçu comme central, la notion de progrès est même devenue le cache-sexe de l’oppression de l’économie sur le commun des mortels.

Il est impossible de savoir, à l’heure actuelle, si les projets de Google auront une issue, et s’ils sont matériellement réalisables. Un esprit optimiste dirait que non, et inciterait l’auteur de ce texte à ne pas verser dans une peur de l’avenir qui pourrait ressembler à du complotisme. Pour autant, cet essai de clarification n’a rien d’une théorie du complot, puisqu’un complot est généralement caractérisé par des agissements discrets et non-revendiqués. Or, Google et ses soutiens revendiquent clairement leurs intentions de changer le monde par la technologie. Certes, ils représentent une poignée d’être humains, mais ils bénéficient d’une situation très avantageuse, leur permettant d’influencer le cours de l’Histoire.

Si on veut bien prendre au sérieux les idéaux véhiculés par les entreprises de la Silicon Valley, le monde qui se profile à l’horizon est chaotique. Mais face à Don’t Be Evil, que dire, que faire? Comment se battre contre ce que certains appellent le Progrès sans passer pour un rabat-joie ? Comment s’opposer à cette idée particulière du Bien sans immédiatement être amalgamé au Mal ? Dès le XIXe siècle, Karl Marx a montré que les crises économiques font partie intégrante du système capitaliste, qui se réinvente à la faveur de celles-ci par le biais de l’innovation. Et si, à la prochaine crise économique, Google s’invitait comme le grand sauveur du système ? Pire : comment expliquer à des individus toujours plus considérés comme des consommateurs, toujours moins comme des citoyens, que l’idée de vivre plus vieux ou de fusionner avec des machines n’est pas nécessairement bonne ? Caractérisée par une résignation extrême, notre époque ne laisse que peu de place à l’optimisme. Un sursaut inattendu reste néanmoins possible et souhaitable. Puisse-t-il avoir lieu avant la prochaine crise.

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9 réponses »

  1. Félicitations pour cette très bonne synthèse sur le transhumanisme qui irrigue la pensée et l’action des dirigeants de Google. Cette forme de néoscientisme est très peu étudiée dans nos contrées car perçue comme une anecdote folklorique, une lubie de quelques originaux californiens… sans se rendre compte du danger véritable qu’elle représente.

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

  2. Ces libertariens, de véritables saletés. Avec ce que Kurzweil se prend comme insultes quotidiennse sur une myriade de blogs technocritiques, je pense qu’il se suicidera avant d’avoir pu devenir éternel.

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