Culture

Mulatu Astatke et l’éthio-jazz : mystère, envoûtement et tradition

Août 2015. Je m’évade du monde moderne, de ses architectures de verre et d’acier, de ses avenues bétonnées, de ses centres commerciaux, de ses panneaux publicitaires, de ses marques envahissantes et de ses gadgets superflus. Je me ressource en marchant le long des côtes de la Manche, qui font face aux îles anglo-normandes, Jersey et Guernesey. Mer agitée, côtes sauvages, maisons en pierre, églises gothiques bâties depuis environ huit siècles. J’ai le sentiment de redécouvrir la vie authentique. Comme à chaque fois que je dois effectuer un trajet en voiture, j’écoute cette musique qui s’accorde divinement au monde traditionnel et mystérieux qui m’entoure ; une musique que l’on nomme éthio-jazz, dont je suis tombé amoureux il y a une dizaine d’années et que je n’ai cessé d’écouter depuis lors ; une musique dont je me devais de vous faire découvrir la magie en vous en présentant succinctement les principaux virtuoses.

Une musique mystérieuse, envoûtante, unissant des ingrédients de modernité à la grandeur de la tradition éthiopienne. Un son ensorcelant, à écouter de préférence seul, dans une voiture, sur une route déserte, sous des torrents pluie ou à l’intérieur d’une bâtisse d’architecture antique, accoudé sur une table en bois ancien, enserré de murs de pierre. Un son fascinateur, à contre-courant des musiques occidentales modernes électro-R’n’B que l’on diffuse à profusion dans les centres commerciaux, bars lounge et radios capitalistes. Un son qui aurait pu être la bande originale idéale pour accompagner Alain Delon dans « Le Samouraï » ou pour appuyer une adaptation cinématographique des « Mille et une nuits ».

C’est finalement le cinéaste et musicien Jim Jarmusch qui eut l’idée ingénieuse de mettre à l’honneur la musique de Mulatu Astatke, l’un des grands noms du jazz éthiopien avec Gétatchèw Mekurya et Mahmoud Ahmed, dans son film « Broken Flowers », sorti en France en septembre 2005 : film plaisant nous donnant droit à une performance, comme souvent remarquable, de Bill Murray, mais dont l’aspect le plus mémorable est assurément son étonnante et sensationnelle bande originale éthio-jazz, un genre musical né en Éthiopie dans les années 60 et mélangeant la musique traditionnelle éthiopienne (dite azmari) et le jazz.

Des groupes épris d’une ardente passion pour la musique de Mulatu Astatke et désirant célébrer ses flamboyantes créations musicales allaient alors émerger en France, en Allemagne ou encore aux États-Unis : Akalé Wubé, Arat Kilo, Woima Collective, The Budos Band et quelques autres, allaient reprendre le flambeau et perpétuer la magie.

Mulatu Astatke : le prophète du jazz éthiopien

Né en 1943 à Jimma dans l’Ouest de l’Éthiopie, Mulatu Astatke est un vibraphoniste, percussionniste et claviériste, qui subsistera dans l’histoire musicale comme étant le génial inventeur de ce qu’il a nommé l’éthio-jazz, amalgame explosif et inédit entre les mélodies ancestrales éthiopiennes et le jazz, parfois agrémentés d’influences latino-américaines.

C'est avec la sortie en 2005 du film "Broken Flowers" que l'éthio-jazz de Mulatu Astatke se fait connaître hors d'Ethiopie

C’est avec la sortie en 2005 du film « Broken Flowers » que l’éthio-jazz de Mulatu Astatke se fait connaître hors d’Ethiopie

Jésus Christ nous avait averti : « un prophète est estimé partout, excepté dans sa ville natale et dans sa famille » (paroles rapportées par le collecteur d’impôts devenu apôtre, Matthieu). En a découlé le fameux dicton « nul n’est prophète en son pays ».

Soutenir que Mulatu Astatke n’est pas estimé en Éthiopie serait excessif. Néanmoins, les divers éléments tirés de sa biographie tendent à montrer que la reconnaissance et le prestige dont il aurait pu être accrédité dans son pays natal y sont demeurés globalement très limités comparativement au succès sensationnel qu’il a pu rencontrer hors d’Éthiopie, et singulièrement en Europe, depuis dix ans. Comme l’exprime Francis Falceto, dans Éthiopiques (volume 4, Éthio jazz & musique instrumentale, 1969-1974), Astatke « passionné des musiques traditionnelles éthiopiennes, […] s’est constamment battu, seul et sans descendance, pour imposer l’éthio-jazz ». Il y eut toujours une sorte de « résistance à son éthio-jazz de la part des musiciens comme du public éthiopien, par-delà la reconnaissance obligée de son expertise ». Comme le vibraphone qu’Astatke est le seul à pratiquer en Éthiopie, « l’orgue Hammond et le xylophone qu’il a ramenés dans ses bagages à son retour des États-Unis en 1969 n’ont […] pas suscité de vocation chez ses compatriotes ». Étienne de la Sayette, membre du groupe français Akalé Wubé, qui s’était rendu à Addis-Abeba en 2010 pour participer à un festival, avait constaté : « ce qui est étrange, c’est que l’éthio-jazz n’est plus du tout joué là-bas ; Mulatu Astatké ne joue qu’hors de ses frontières ». Mulatu Astatke affirmait lui-même en 1986 : « Le jazz n’est pas très développé en Éthiopie ; il y a quelques bons musiciens, mais un seul vrai groupe de jazz tout au plus ; il n’existe pas dans notre pays d’enseignement du jazz ».

Mulatu Astatke en compagnie d’Oxmo Puccino au festival de musique du monde "Les Escales" à Saint-Nazaire en 2013

Mulatu Astatke en compagnie d’Oxmo Puccino au festival de musique du monde « Les Escales » à Saint-Nazaire en 2013

En France, le natif de Jimma avait pu se faire connaître de quelques initiés à partir de 1998 grâce à la parution de ses prodigieuses créations musicales dans la collection « Éthiopiques » du label Buda Musique, produite par Francis Falceto. Mais c’est principalement à partir de 2005 avec la bande originale du film de Jim Jarmusch « Broken Flowers » qu’il va faire parler considérablement de lui hors d’Éthiopie et que son génie va enfin être reconnu à sa juste valeur. Il a relaté lors d’une interview donnée aux Inrockuptibles le déroulement de son improbable rencontre avec Jim Jarmusch : « Son manager m’avait téléphoné l’après-midi pour me prévenir de sa visite, mais je n’avais pas eu le temps de me renseigner. Je n’avais vu aucun de ses films, je ne savais pas à qui j’avais à faire. Il m’a juste dit qu’il adorait ma musique et qu’il cherchait quelque chose d’original pour son nouveau film, alors je lui ai dédicacé un CD. Ensuite, je n’ai plus eu de nouvelles pendant trois mois… Je l’avais complètement oublié quand il m’a appelé pour me dire : “Ça marche ! Votre musique sur mes images, ça donne des émotions fabuleuses !” Depuis, on s’envoie nos vœux pour les fêtes de Noël, mais je ne l’ai jamais revu après la sortie du film. Il a pourtant changé le cours de ma carrière, pour sûr. »

Dès lors, il va se produire avec différents ensembles (Either/Orchestra, The Heliocentrics) dans d’innombrables pays autour du monde. Pour ce qui est de la France, il semble que Mulatu Astatke soit particulièrement attaché à ce pays et réciproquement : il s’est produit au festival de jazz de La Villette, à Montreux, à Nantes, à Rouen, à Toulouse, à Nancy, à Saint-Nazaire ou encore en Corse ; il a pu, en outre, nouer des liens avec des artistes français comme Oxmo Puccino ou Gael Faye.

"Mulatu of Ethiopia", album enregistré avec des musiciens latino-américains en 1972 et fusionnant de manière incomparable les sonorités éthiopiennes et latino-américaines

« Mulatu of Ethiopia », album enregistré avec des musiciens latino-américains en 1972 et fusionnant de manière incomparable les sonorités éthiopiennes et latino-américaines

La nature singulière de la musique de Mulatu Astatke procède du parcours atypique suivi par celui-ci. Ce qui particularise en effet l’éthio-jazz est en premier lieu sa forte hétérogénéité d’influences : mélodies traditionnelles éthiopiennes, jazz, sonorités latino-américaines. Or, parmi les musiciens éthiopiens, Mulatu Astatke est le premier à avoir voyagé et étudié la musique à l’étranger. Il a passé les dix-sept premières années de sa vie en Éthiopie avant de s’exiler au Royaume-Uni pour suivre, à l’origine, des études d’ingénieur en aéronautique. Il a cependant rapidement bifurqué vers la musique et suivi les cours du Trinity College of Music de Londres avant de poursuivre son expédition en étudiant la musique à New York entre 1961 et 1964. Là-bas, il a fréquenté les scènes jazz et latin-jazz et y a publié ses premiers disques avec des musiciens originaires pour la plupart de Porto-Rico. C’est à cette époque qu’il a adopté le vibraphone, un instrument qui restera emblématique de sa musique ; il eût en outre le bonheur de jouer dans les années 70 avec le grand Duke Ellington. De fait, Mulatu Astatke demeure le seul musicien éthiopien à avoir été influencé par à la fois le jazz et la musique latino-américaine [i].

Et s'il s'agissait réellement de baguettes magiques ?

Et s’il s’agissait réellement de baguettes magiques ?

Le second particularisme fondamental de l’éthio-jazz est son aspect envoûtant, hypnotique. Cela provient du caractère, original à nos oreilles, des gammes musicales éthiopiennes. Alors que chez nous, les gammes sont composées de douze notes (do, do#, ré, ré#, mi, fa, fa#, sol, sol#, la, la# et si), les gammes éthiopiennes ne comportent que cinq tons : on parle de gammes pentatoniques. Les mêmes notes se répètent ainsi continuellement, produisant un effet itératif et hypnotique. Ne dérogeant pas à la règle, Mulatu Astatke utilise majoritairement cinq notes dans ses morceaux (ré, ré#, la, la# et sol). Il déclare d’ailleurs à ce titre : « J’appelle simplement l’éthio-jazz cinq contre douze. Bien sûr, habituellement, les gammes à douze tons sont très sophistiquées, compliquées. Pour fusionner les douze tons avec les gammes de cinq tons, vous devez bien sûr faire attention à ne pas perdre le thème, la teinte, le caractère de ces cinq notes. »

Les compositions les plus illustres de notre prophète éthiopien datent de 1969, je pense précisément à « Yègellé tezeta » (« Un homme sage ») et « Yèkèrmo sèw » (« Souvenirs personnels »), que l’on retrouve dans le volume 4 de la collection « Éthiopiques ». Je citerai en outre l’album « Mulatu of Ethiopia », enregistré avec des musiciens latino-américains en 1972, fusionnant de manière incomparable les sonorités éthiopiennes et latino-américaines et contenant notamment le fabuleux « Chifara ».

Aujourd’hui, Mulatu Astatke vit à Addis-Abeba où il a ouvert un club de jazz et où il continue de composer et de se produire. Il est revenu triomphalement sur le devant de la scène en 2013 avec un nouvel album produit à Addis-Abeba, Londres et Avignon, « Sketches of Ethiopia » – dont le titre est un clin d’œil à l’album « Sketches of Spain » de Miles Davis – et dans lequel il est appuyé par de jeunes musiciens anglais, ainsi que par un chanteur, Tesfaye. Le résultat est très différent de ses précédents travaux, mais néanmoins toujours aussi réussi. Il suffit d’écouter quelques instants la chanson « Hager Fiker » pour être emporté de nouveau par la magie inaltérable des compositions du virtuose éthiopien.

Gétatchèw Mèkurya : le Négus du saxophone

Getatchèw Mekurya est un compositeur et saxophoniste, né en Éthiopie en 1935 et surnommé le « Négus du saxophone », négus étant un titre de noblesse éthiopien, équivalent de roi. Il vit toujours en Éthiopie, dans la capitale Addis-Abeba, où il continue de se produire.

"Negus of Ethiopian Sax", album enregistré en 1972, disponible dans la collection "Éthiopiques" (volume 14)

« Negus of Ethiopian Sax », album enregistré en 1972, disponible dans la collection « Éthiopiques » (volume 14)

Comment définir la musique du Négus ? Les qualificatifs suivants, trouvés sur le net, me semblent assez justes : « transe épileptique », « mélopées envoûtantes ». Dès les premières secondes d’écoute de l’album « Negus of Ethiopien Sax », sorti en 1972 et réédité en 2002 dans la collection « Éthiopiques » (volume 14), on est frappé par le caractère singulier, pleinement traditionnel, intensément antimoderne, et également par la dimension épique et héroïque des compositions de Gétatchèw Mekurya.

Rien de surprenant à cela, la musique de Gétatchèw Mekurya a s’inspire d’un chant traditionnel éthiopien, le shellèla, un chant guerrier improvisé, que l’on déclamait, que l’on hurlait, et qui était autrefois destiné à exalter les combattants avant une bataille [ii]. La seconde chanson de l’album s’intitule d’ailleurs « Shellèla » et la dernière piste « Shellèla bèsaxophone » (chanson créée à la fin des années 50 alors que les autres titres datent de 1972). Ces morceaux présentent un aspect free-jazz indéniable.

Dans le livret de l’album consacré à Gétatchèw Mekurya, F. Falceto révèle que « le shellèla saxophone a des airs de free-jazz avant la lettre », que « Gétatchèw Mekurya se souvient s’être essayé à ces exaltations sonores dès 52-53 » et qu’ « il ignore alors tout d’Ornette Coleman ou Albert Ayler, du free-jazz et des batailles d’Hernani qui s’ensuivirent, après 60 » [ii]. Le  shellèla étant lui-même un chant improvisé et la musique du Négus étant inspirée de ces chants, il était dès lors logique que sa musique présente des allures de free-jazz.

Depuis 2004, Gétatchèw Mekurya a donné une tournure plus contemporaine à sa musique en s’associant à un groupe anarcho-punk hollandais The Ex. Si vous appréciez le rock, vous ne serez probablement pas déçus. On trouve en effet des critiques élogieuses de ces collaborations éthiollandaises sur divers sites internet. Me concernant, et cela n’engage que moi, je trouve que le charme de la musique de Gétatchèw Mekurya procède précisément de sa couleur vigoureusement traditionnelle que l’on retrouve immanquablement moins dans cette collaboration Gétatchèw Mekurya-The Ex, éthio-jazz-rock bruyant et nerveux, tradition-technologie moderne. Certaines chansons parviennent toutefois à préserver la magie de la musique du Négus  : c’est le cas de « Sethed seketelat » et « Musicawi silt ».

Vous l’aurez compris, le sommet de la musique de Gétatchèw Mekurya se situe pour moi en 1972 et plus particulièrement dans des titres comme « Ambassèl » et « Yègènet muziqa » (joute musicale endiablée, volcanique, dans laquelle saxophone et orgue se répondent de manière épique, le tout accompagné par une basse et un piano qui donnent le tempo), indéniablement parmi les plus belles réussites de l’album « Negus of Ethiopian Sax ».

Mahmoud Ahmed, Erè mèla mèla

Mahmoud Ahmed est né en 1941 à Addis Abeba. Il est issu d’une famille modeste originaire du Yémen, pays voisin de l’Éthiopie située à la pointe orientale de l’Afrique. Mahmoud s’est épris très tôt d’une vive passion pour le chant. Il a réussi à saisir sa chance dès que celle-ci s’est présentée : un soir dans un cabaret, alors qu’ il officiait comme garçon à tout faire, un chanteur manquait à l’appel ; Mahmoud le remplaça au pied levé. Son talent unique fit qu’on lui proposa d’intégrer immédiatement l’un des groupes phares de l’époque. Une étoile était née. Une étoile qui allait marquer de façon significative l’âge d’or musical de l’Éthiopie dans les années 70.

À la croisée des sonorités traditionnelles éthiopiennes et des musiques jazz et soul, les mélodies sur lesquelles Mahmoud Ahmed pose sa voix sont sombres, les paroles du chanteur sont mélancoliques, désespérées, sa voix, puissante, ondoyante, soutenue par des saxophones majestueux, des guitares, basses et percussions tout en retenue, et un clavier hypnotique, rappelant les arrangements de Mulatu Astatke (ce dernier ayant d’ailleurs composé pour Mahmoud Ahmed).

"Erè mèla mèla", album enregistré en 1975, disponible dans la collection "Éthiopiques" (volume 7)

« Erè mèla mèla », album enregistré en 1975, disponible dans la collection « Éthiopiques » (volume 7)

L’album culte du chanteur, qui s’intitule « Erè mèla mèla » (« je cherche une solution »), est sorti en Éthiopie en 1975, un an après le renversement de l’empereur Haïlé Sélassié par une junte militaire et l’amorce d’une dictature décrite comme particulièrement cruelle et féroce [iii].

Il fallut attendre l’année 1986 pour que « Erè mèla mèla » parvienne jusqu’à nous, et ce grâce à l’initiative d’une maison de disque belge. Cet univers jusque-là inconnu, mélange de mélodies traditionnelles éthiopiennes, de jazz et de soul, allait alors infailliblement tourner en boucle sur les ondes de Radio Nova et le disque être salué comme l’une des publications majeures de l’année 86 par le New York Times [iii]. En 1991, à la fin de la dictature, Mahmoud Ahmed se rendit pour la première fois en Occident où sa réputation l’avait précédée.

L’album « Erè mèla mèla » sera par la suite réédité dans la collection « Éthiopiques » (volume 7) : cette version est composée de quinze titres dont la quasi-totalité sont des complaintes amoureuses. La seule exception réside dans le diptyque « Abbay Mado / Embwa Bèlèw » qui est une ode au travail des paysans de la région éthiopienne du Godjam : « Au delà du Nil, dans la boucle du Godjam, quand très tôt le matin le paysan emmène ses troupeaux au pâturage, sa femme part puiser l’eau, ses enfants ramasser le bois. Chacun dans la famille contribue. Cette terre si verdoyante est le fruit de son travail. C’est lui qui fournit fruits et légumes, viande, lait, beurre, céréales, il est la fierté du pays. C’est notre paysan » [iii].

Les titres les plus inoubliables sont sans doute la chanson titre de l’album « Ere mèla mèla », qui ouvre le disque et se décompose en deux parties, et « Tezeta », quinzième et ultime piste, bouquet final qui vient clore l’album de façon lumineuse.

Aujourd’hui Mahmoud Ahmed continue de se produire en Occident, aux États-Unis avec le groupe Either/Orchestra, et en Europe avec le groupe breton Badume’s Band.

Autres trésors de l’éthiojazz, disponibles dans la collection Éthiopiques

« Éthiopiques » est une série d’une trentaine de disques dédiés aux chanteurs et musiciens éthiopiens, des années 1960 aux années 2000. Ils sont édités par le label français Buda Musique et regroupent l’essentiel des disques d’éthio-jazz des années 70. Francis Falceto et le label Buda Musique ont décidé en 1996 d’acquérir les droits et de rééditer les enregistrements des majors éthiopiennes Amha Records, Kaifa Records et Philips-Ethiopa, publiés dans les années 60 et 70 en Éthiopie. On retrouve dans cette collection les artistes majeurs de l’éthio-jazz comme Mulatu Astatke, Gétatchèw Mekurya ou Mahmoud Ahmed, mais également d’autres artistes moins connus chez nous, comme Girma Bèyènè, Gétatchèw Kassa, ou encore Assèfèlètch Ashiné et Géténèsh Kebrèt, auteurs de titres sublimes et impérissables, que je souhaite partager ici.

81zaSit7knL._SL1455_Girma Bèyènè est un chanteur, pianiste et organiste éthiopien. Il a entamé sa carrière dans les années 60 en Éthiopie et a travaillé dans les années 70 sur plus de 60 titres, dont le somptueux « Ené nègn bay manesh ». À cette époque, il était plus actif et reconnu dans son pays que Mulatu Astatke. En 1981, il immigra aux États-Unis, mais ne réussit plus alors à se produire sur scène. Il vit désormais à Washington.

Je ne dispose pas d’informations quant au parcours des autres artistes cités.  Je me permets de partager ici les titres « Ekos Band Bèy Lesènabètesh » de Gétatchèw Kassa, groove éthiopien irrésistible, et « Mètché Nèw » d’Assèfèlètch Ashiné & Géténèsh Kebrèt, avec ses chants itératifs et entêtants, disponibles dans la compilation « The very best of Éthiopiques ».

L’éthio-jazz aujourd’hui en Europe et aux États-Unis : Woima Collective, Akale Wube, Arat Kilo, The Budos Band

« Célébrer la beauté hypnotique de la musique éthiopienne avec un son unique ». Tel était le but que s’était fixé le groupe W00001448allemand Woima Collective en sortant en 2010 un album hommage à Mulatu Astatke,  intitulé « Tezeta » et composé de douze titres imprégnés d’éthio-jazz. Objectif très largement rempli puisqu’il s’agit à mon sens de l’album d’éthio-jazz européen le plus abouti à l’heure actuelle.

Le groupe, qui définit sa musique comme étant de l’afro-funk, est composé de dix membres (deux saxophones, une flûte, un trombone, une clarinette, deux guitares, un clavier, plus les percussions) et s’est formé en 2010, à l’occasion de la conception de l’album « Tezeta ». Ce projet éthio-jazz a pour architecte musical le saxophoniste Johannes Schleiermacher. Les morceaux phares de l’album sont indéniablement « Puno » et « Marz » ; ces titres éthio-jazz, très proches du son créé par Mulatu Astatke, réalisent le parfait amalgame entre la tradition éthiopienne et la contemporanéité du funk.

Côté français, la magie de l’éthio-jazz a pareillement opéré et une poignée de groupes talentueux a pu voir le jour. J’ai mentionné le groupe breton Badume’s Band, qui accompagne notamment sur scène Mahmoud Ahmed. Je ne suis malheureusement pas parvenu à me procurer leurs albums, mais je suis d’ores et déjà tombé sous le charme de la chanson « Anchi bizu », en écoute sur leur page Myspace.

"Mata", second album du groupe Akalé Wubé, sorti en 2012 ; toute la magie de l’éthio-jazz réunie dans cet opus inaltérable

« Mata », second album du groupe Akalé Wubé, sorti en 2012 ; toute la magie de l’éthio-jazz réunie dans cet opus inaltérable

Le groupe dont j’écoute en boucle les albums et qui est, à mon sens, la meilleure formation d’éthio-jazz en France à l’heure actuelle se nomme Akalé Wubé. Le nom du groupe est inspiré du titre d’une chanson du Négus du saxophone, Gétatchèw Mekurya. L’histoire de ce groupe a débuté lorsqu’un saxophoniste et flûtiste de jazz caennais, Étienne de La Sayette, a découvert la collection de disques « Éthiopiques » ; il s’est rapidement passionné pour cette musique et s’est empressé de la faire partager à un ami trompettiste, Paul Bouclier. À partir de 2008, un groupe, composé de cinq membres, prend forme : outre Étienne de la Sayette et Paul Bouclier, le groupe comprendra désormais un guitariste, Loïc Réchard, un bassiste, Oliver Degabriele, et un batteur, David Georgel. Ils démarrent en reprenant des classiques du répertoire « Éthiopiques » des années 60-70, « de façon assez scolaire au début », puis vont progressivement et brillamment se les réapproprier. Trois albums salués par la critique vont alors voir le jour.

Leur premier album, sorti en 2010, était déjà très abouti ; tout simplement intitulé « Akalé Wubé », il contient les remarquables « Jawa Jawa », « Kokob/Mètché Dershé », ou encore « Mètché Nèw ».

"Sost", troisième album d’Akalé Wubé, sorti en 2014, à l'ambiance très funky et contenant notamment la bombe "Anbessa"

« Sost », troisième album d’Akalé Wubé, sorti en 2014, à l’ambiance très funky et contenant notamment la bombe « Anbessa »

Leur deuxième album, intitulé « Mata », est sorti en 2012. Il s’agit pour moi du meilleur sorti par le quintet. Des titres comme « Maryé », « Jour de pluie » et « Sabyé » sont empreints d’une sublimité énigmatique et renversante. On y retrouve l’aspect intensément traditionnel, prodigieusement mystérieux et envoûtant, emblématique de la musique éthio-jazz. Le magazine « Jazz News » ne s’y était d’ailleurs pas trompé en rendant hommage de la plus belle des manières, en mai 2012, au groupe français : « Akalé Wubé ne fait pas du neuf avec du vieux, mais de l’éternel avec du palpitant : la musique onirique du moment ».

Le groupe est de nouveau revenu sous les feux des projecteurs en 2014 avec un troisième album, « Sost », plébiscité par la critique, plus groove et plus funk que ses prédécesseurs, et qui renferme notamment l’exquis « Anbessa », auquel prend part le saxophoniste Manu Dibango.

Précisons enfin qu’Akalé Wubé a joué plus de deux-cents concerts, en Europe, en Asie et en Afrique (y compris en Éthiopie), et qu’ils se sont produits en concert, il y a quelques mois de cela, en compagnie de l’un des précurseurs de la musique éthio-jazz, Girma Bèyène.

 "A night in Abyssinia", premier album du groupe Arat Kilo, sorti en 2010, dans lequel Mulatu Astatke en personne, fait son apparition


« A night in Abyssinia », premier album du groupe Arat Kilo, sorti en 2010, dans lequel Mulatu Astatke en personne, fait son apparition

Le second groupe phare de l’éthio-jazz français est Arat Kilo. Le groupe est composé de cinq membres, tous poly-instrumentistes : Camille Floriot, Michael Havard, Fabien Girard, Samuel Hirsch et Arnold Turpin. Le quintet définit sa musique comme étant de l’éthio-groove. Arat Kilo a en effet pris le parti de relire la musique éthiopienne des années 60-70 de façon contemporaine et urbaine, en y incorporant des ingrédients reggae, dub ou encore hip-hop. Tout comme Akalé Wubé, le groupe s’est formé en 2008. Le nom « Arat Kilo » signifie kilomètre 4, du nom d’un quartier situé à quatre kilomètres de la gare d’Addis Abeba. Nos cinq ambassadeurs de l’éthio-groove français ont pu réaliser leur rêve et se rendre en Éthiopie pour la première en 2012. Ce voyage faisait suite à la sortie de leur premier album « A night in Abyssinia », en 2010, sur lequel apparaît Mulatu Astatke et qui contient notamment le somptueux « Babur ».

Poursuivons notre excursion vers l’Ouest, traversons l’Océan Atlantique et arrêtons-nous pour finir aux États-Unis, destination finale du voyage initiatique de Mulatu Astatke entre 1961 et 1964 : outre le groupe Either/Orchestra qui accompagne sur scène Mulatu Astatke et Mahmoud Ahmed, il nous faut signaler la formation instrumentale afro-soul originaire de Staten Island, The Budos band, qui mélange, entre autres, des influences jazz, funk et éthio-jazz. L’ensemble, créé en 2004, est composé de neuf musiciens. L’influence éthio-jazz est perceptible sur quelques-unes des compositions du nonet new-yorkais, comme « Origin of man », titre que l’on retrouve sur la compilation d’éthio-jazz contemporain « Beyond Addis », sortie en 2014, et compilée par J.J. Whitefield du groupe Woima Collective.

Concluons ce voyage au cœur de l’éthio-jazz en signalant aux fans de reggae ou de hip-hop, que le fils de Bob Marley, Damian Marley, a samplé Mulatu Astatke, dans un duo avec le rappeur Nas, intitulé « As we enter ». Le style est plus direct, plus musclé et plus abrupt que dans la musique de Mulatu Astatke, mais la magie de l’éthio-jazz opère toujours. Une rencontre entre le descendant direct du Prophète du reggae et le Prophète de l’éthio-jazz qui mériterait assurément d’être diffusée dans les night-clubs du monde entier.

Notes :

[i] Francis Falceto, Éthiopiques , volume 4, Éthio jazz & musique instrumentale, 1969-1974.

[ii] Francis Falceto, Éthiopiques , volume 14, Gétatchèw Mekurya.

[iii] Francis Falceto, Éthiopiques , volume 7, Mahmoud Ahmed, Erè mèla mèla.

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