Politique

Éric Hazan : « Aucune insurrection ne se prépare place de la République »

Éric Hazan a fondé en 1998 La fabrique, maison d’édition spécialisée dans la publication d’auteurs radicaux (Comité invisible, Gustave Le Français, Auguste Blanqui, Joseph Déjacque, Walter Benjamin, Daniel Bensaïd, Isabelle Garo, Edward Saïd, Christine Delphy, etc.). Lui-même écrivain, il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment sur la Révolution française (Une histoire de la Révolution française, 2012) ou l’histoire des révoltes (La dynamique de la révolte : Sur des insurrections passées et d’autres à venir, 2015). Nous avons souhaité le rencontrer afin d’avoir son analyse sur la situation sociale actuelle.

Le Comptoir : Depuis une semaine maintenant, des opposants à la loi El Khomri occupent la place de la République à Paris (entretien réalisé le 7 avril, NDLR). Le mouvement s’est étendu à de nombreuses villes. L’insurrection arrive-t-elle enfin ?

Eric_HazanÉric Hazan : Je ne crois pas que ce mouvement puisse aboutir à quelque chose qui ressemble à l’insurrection à laquelle nous pensons. Le but semble être de former une espèce de Podemos à la française, c’est-à-dire tout sauf une insurrection. Cela dit, parmi les gens qui sont là, il y a beaucoup de positions très différentes. Mais si vous pensez qu’une insurrection se prépare place de la République, je vous répondrais que non.

Un mouvement spontané et horizontal a-t-il une chance de perdurer, ou les “avant-gardes” sont-elles forcément nécessaires ?

Je pense que ce sont deux questions différentes. Est-ce qu’un mouvement horizontal a des chances de perdurer ? Il y a quelque chose dans l’idée de « mouvement horizontal » qui est un peu paradoxal. Quelque chose d’horizontal ne peut que s’user. Je crois qu’il y a quelque chose d’antinomique dans l’idée de mouvement horizontal qui progresse. Mais pas parce qu’il n’y a pas d’avant-garde. Plus personne ne croit en la nécessité des avant-gardes. Quand Frédéric Lordon défend l’idée d’une verticalité, il ne parle pas d’avant-gardes. Évidemment que je respecte cette idée d’avant-garde. J’ai même un culte des avant-gardes historiques. Mais nous ne pouvons pas toujours recommencer la même chose. Elles ont fait la preuve de leur grandeur et de leur faillite, car aucune n’a réussi dans ses objectifs.

« [Les intellectuels], c’est comme les avant-gardes, cela me fatigue. »

Dans La dynamique de la révolte, vous notez que « les Philosophes et Rousseau avaient détruit les fondements de la monarchie de droit divin et établi un climat politique nouveau », mais également que « la révolution [française] n’a pas été lancée par eux ». Quels rôles peuvent jouer les intellectuels dans la révolte ? La fabrique ambitionne-t-elle de jouer un rôle révolutionnaire par ses publications ?

Non, une maison d’édition n’a pas à jouer un rôle révolutionnaire. Elle doit aider à diffuser des idées. Quand on nous demande un adjectif pour qualifier La fabrique, je ne dis pas “engagé”, mais “subversif”. Notre rôle est de travailler à la subversion de l’ordre établi, aussi bien en critiquant ses aspects qu’en faisant connaître les propositions qui existent. Il faut détruire et construire. Le rôle des intellectuels ? Je me demande si “intellectuel” n’est pas une notion néfaste. Il y aurait d’un côté ceux qui possèdent une certaine intelligence et les autres. C’est quoi les pas-intellectuels ? C’est les couillons ? Les ignares ? Les gens qui n’ont pas fait d’études ? Je n’aime pas cette notion d’intellectuel.

Même au sens gramscien du terme, où l’intellectuel serait celui qui a pour fonction de diffuser des idées dans la société ?

Que cette catégorie de gens existe est indéniable. Qu’il faille lui attribuer un rôle dans ce qui va se passer, non. C’est comme les avant-gardes, cela me fatigue. Cela me semble appartenir au passé.

En 2007, votre maison d’édition publie L’insurrection qui vient du fameux Comité invisible. En 2014, vous récidivez avec À nos Amis, du même Comité invisible. Avez-vous été surpris du retentissement assez important de ces deux livres ? Quel impact politique ont-ils eu selon vous ?

insurrection1Cela s’est passé en deux temps. Quand l’Insurrection qui vient est paru, il a bien marché, mais nous ne sommes pas tombés sur le cul. Il est sorti au printemps 2007 et jusqu’en novembre 2008, au moment de l’affaire Tarnac, nous en avions vendu 7 000. Mais 7 000 en 18 mois, ça nous était déjà arrivé. Les 50 000 ou 60 000 où nous en sommes aujourd’hui, c’est grâce à cette affaire. À nos amis a bénéficié de la célébrité acquise par le Comité invisible avec L’Insurrection qui vient. Le juge d’instruction voulait absolument que Julien Coupat soit l’auteur de L’Insurrection qui vient. Je ne sais pas pourquoi, c’était la cheville ouvrière de son instruction qui était à charge. À nos amis est un très bon livre, mais il n’aurait pas eu le retentissement qu’il a sans L’Insurrection qui vient.

N’est-il pas arrivé également dans un contexte favorable, avec l’émergence des zadistes et de nouvelles radicalités ?

Si, sans doute. Il y avait effectivement de nouveaux phénomènes qui naissaient.

En 2006, vous avez écrit LQR : la propagande du quotidien, un ouvrage où vous dénoncez l’orwellisation du vocabulaire et le changement de sens de certains mots dans les sphères politique et médiatique. Aujourd’hui, des mots comme “démocratie”, “république”, “moderne”, ou encore “réforme” ont-ils encore un sens ?

Non, ce sont des mots caoutchoucs.

Comment vous l’expliquez ?

C’est vieux déjà. Blanqui disait déjà « Tout le monde se prétend démocrate, surtout les aristocrates. Ne savez-vous pas que M. Guizot est démocrate ? » Il y a 170 ans ! Sur la liberté il disait la même chose.

Il défendait pourtant le terme de “République »” et déclarait : « La République c’est l’émancipation des ouvriers, c’est la fin du régime de l’exploitation ».

Il faisait aussi déjà la critique du mot. C’est une vieille histoire.

« [Houria Bouteldja] est digne, fière et s’exprime extrêmement bien, à l’écrit et à l’oral. »

Vous avez écrit la postface du livre Paradis infernaux, où il est fait état d’un certain nombre de villes mondialisées, qui ont poussé comme des champignons et qui représentent les capitales du marché global. Dans notre contexte néolibéral et mondialisé, ces nouveaux espaces urbains préfigurent-ils le monde qui nous attend ?

Cela dépend de nous. Si nous laissons faire, c’est tout à fait probable. L’éventualité de formations de “smart cities”, intelligentes et connectées, avec à l’intérieur des riches et des esclaves et autour des contrées abandonnées à elles-mêmes. C’est un cauchemar imaginable, mais c’est à nous d’empêcher qu’il advienne.

Comprenez-vous les polémiques autour de la publication du dernier essai d’Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, dont beaucoup estiment, même au sein de la gauche radicale – comme par Ariane Pérez d’Ensemble –, qu’il est marqué par un vrai racialisme ?

HouriaHouria Bouteldja a accumulé sur elle une haine qui explique la réaction par rapport à son livre, que la plupart n’ont pas lu ou ont lu de mauvaise foi. Elle est digne, fière et s’exprime extrêmement bien, à l’écrit et à l’oral. C’est une femme et en plus arabe : c’est trop. Elle exagère. Elle gêne tout le monde. Et des gens la détestent davantage par son personnage que par ses idées. La plupart de ceux qui critiquent ce livre ne l’ont pas lu. Je le défends et je l’assume complètement.

Mais le titre ne crée-t-il pas déjà cet a priori négatif ? De plus l’utilisation fréquente du mot “race” ou des phrases chocs comme « J’appartiens à ma famille, à mon clan, à ma race, à l’Algérie, à l’Islam », ne jouent-t-ils pas contre le livre ?

Cela fait longtemps qu’elle explique que le mot “race” est une construction sociale et pas une couleur de peau. Les gens de bonne foi l’ont compris. Les gens qui disent qu’elle est raciste parce qu’elle utilise le mot race sont soit des idiots, soit des gens de mauvaise foi, soit les deux, car ce n’est pas incompatible : on peut être un idiot de mauvaise foi.

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1 réponse »

  1. Je découvre Eric Hazan, j’en suis subjugué. Pourquoi les médias nous présentent et donnent toujours la parole aux mêmes et laissent de côté ceux qui ont de idées? Et c’est ça la démocratie et tout le tintouin?

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