Politique

Défense des Black Blocs : « L’émeute est une forme antique et légitime de l’expression politique du peuple »

Depuis quelques mois, un débat agite la gauche radicale : que faut-il penser de la présence dans les manifestations des Black Blocs, le plus souvent désignés comme des “casseurs” ? Partagé sur les modes d’action de ces groupes, le Comptoir a néanmoins tenu à donner la parole à une voix quasi absente des médias. Anarchiste chrétien et écologiste radical, Falk Van Gaver témoigne en faveur de ce mouvement qu’il connaît bien.

Alors que la privatisation des terres et des ressources de par le monde poursuit son cours, jetant année après année des dizaines de millions de personnes hors de leurs foyers et de leurs champs en faveur de multinationales privées, avec la participation active, juridique et policière, des institutions publiques et étatiques, alors que la militarisation de la répression des contestations permet le développement d’un véritable marché sécuritaire, les politiciens et les éditorialistes s’excitent sur les Black Blocs et autres “casseurs” – desquels les manifestants lambda sont sommés, par les autorités, les médias et autres voix autorisées, de se démarquer.

« Ce n’est pas entre violence et non-violence que passe la grande différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir. » George Orwell

Falk Van Gaver

Falk Van Gaver

Qu’il me soit permis, à moi aussi, d’en quelque sorte me démarquer : me démarquer de cette condamnation de la soi-disant “violence” des Black Blocs au nom d’un pacifisme moralisant quasi unanime et complice de l’Ordre qui permet de légitimer la brutalité de la répression policière à leur endroit.

Je parle d’expérience : j’ai moi-même activement participé, avec quelques autres rédacteurs de Limite, aux actions des Black Blocs de Gênes en 2001, Barcelone et Bruxelles en 2002. J’y ai vu et vécu la violence policière et militaire, essuyant coups de matraque, tirs de canons à eau, tirs tendus, parfois à bout portant, de grenades et roquettes lacrymogènes, tirs de gomme-cognes et autres flashballs, et même, à plusieurs reprises, tirs à balles réelles. J’ai vu mourir, avec un autre rédacteur de Limite, Carlo Giuliani sur le pavé de la Piazza Alimonda de Gênes le 20 juillet 2001, qui venait de prendre une balle de 9 mm en pleine tête. Je me souviens du sang qui giclait d’un trou bien rond au-dessus de l’œil alors que je me penchais sur lui, genou à terre, juste avant que les carabiniers ne reprennent la place d’assaut sous les cris ulcérés de la foule : « Assassini ! Assassini ! » Juste après, les carabiniers lançaient leurs véhicules blindés à six roues à plein gaz sur les manifestants qui s’égaillaient pour échapper au choc et à l’écrasement. J’ai échappé de justesse à plusieurs reprises à la capture et au tabassage, et j’ai vu les mares de sang laissées par les manifestants passés à tabac. Ces quelques journées ont été une expérience essentielle, peut-être une des plus importantes de ma vie, une révolution mentale, existentielle, une véritable conversion du regard et du rapport au monde et à soi – une réelle libération spirituelle à l’égard de l’aliénation étatique et marchande.

Hommage à Carlo Giuliani

Hommage à Carlo Giuliani

Ainsi, avant tout, pas plus que moi les Black Blocs et autres “casseurs” ne sont des “sauvageons” ni des “vandales”, des “extrémistes” ou des “marginaux” et encore moins des “terroristes” : ce sont des radicaux, certes, généralement jeunes, activistes ou proches des mouvances anarchistes autonomes, quoiqu’on puisse trouver toutes sortes de gens parmi eux – pas mal d’étudiants, de jeunes éduqués, équilibrés et socialisés, idéalistes, ardents et généreux, mais aussi des travailleurs, des chômeurs, de simples quidams en colère.

Rien ne sert de vouloir diviser les mouvements de contestation du capitalisme en violents et non-violents, ou en violence légitime et illégitime – une violence de résistance légitime des zadistes par exemple contre une violence d’agression illégitime des Black Blocs. Absurde, d’autant plus que nombre de personnes passent de l’un à l’autre. Comme l’écrivait George Orwell, qui participa à la Révolution espagnole au sein du Poum où il a failli laisser sa peau dans la répression des anarchistes et poumistes par les communistes staliniens, « ce n’est pas entre violence et non-violence que passe la grande différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir » (Dans le ventre de la baleine et autres essais). Comme le disait naguère, d’une autre manière, le philosophe suisse Nicolas Tavaglione : « L’émeute nous met face à un choix de société vieux comme l’Europe : la liberté ou la sécurité. En posant cette équation, les Black Blocs sont les meilleurs philosophes politiques du moment. » (« Qui a peur de l’homme noir ? », Le Courrier, Genève, 11 juin 2003)

« La violence des Black Blocs est, comme celle de Jésus, une violence physique symbolique. »

C’est ici que passe la discrimination, et non entre violents et non-violents. C’est lorsque Jésus a chassé violemment les marchands du Temple à coups de fouet de cordes, renversant leurs étals et dispersant leur bétail et volaille, que les grands prêtres et les scribes ont décidé sa mort[i].

Rémi FraisseCar la violence des Black Blocs est, comme celle de Jésus, une violence physique symbolique. À Gênes, Barcelone, Bruxelles, nous avons attaqué et vandalisé, comme les jeunes d’aujourd’hui, les symboles physiques de l’aliénation économique et politique – banques, commissariats, prisons, sex-shops… – et nous nous sommes affrontés, de manière offensive autant que défensive, aux forces de l’ordre qui tentaient de nous circonvenir. Il faut le répéter, la violence des casseurs anticapitalistes est une violence politique à portée symbolique. Les Black Blocs ou les zadistes n’ont jamais tué personne, mais c’est le contraire qui est vrai : Carlo Giuliani ou Rémi Fraisse ont payé de leur vie leur engagement physique pour défendre la vie bonne. Et je ne parle pas ici des dizaines et centaines de militants tués dans les pays du “Sud”, du “Tiers-monde”.

« Si nous n’avons pas la vocation ou le courage d’y participer, ayons au moins la décence de ne pas les condamner. »

Le Black Bloc n’est qu’une tactique politique parmi d’autres, une des formes possibles de l’action directe et de la désobéissance civile, plus ou moins efficace et appropriée selon les circonstances, une forme d’action collective inséparable des autres – manifestations, occupations, Zad, etc. – qui s’inscrit dans la vieille tradition de l’émeute populaire mise en lumière par de grands historiens. Loin d’être une éruption irrationnelle, l’émeute est une forme antique et légitime de l’expression politique du peuple, surtout lorsque ce dernier voit sa souveraineté confisquée par une élite – qu’elle soit monarchique, aristocratique, ecclésiastique, oligarchique ou pseudo-démocratique. Émeutes, processions, charivaris, carnavals et chahuts : ce sont ces vénérables coutumes de contestation populaire que nous voyons aujourd’hui renaître dans les manifestations, escarmouches et échauffourées des Black Blocs, Zad et autres NO TAV. Si nous n’avons pas la vocation ou le courage d’y participer, ayons au moins la décence de ne pas les condamner.

Falk van Gaver, journaliste, essayiste et conseiller éditorial de la revue d’écologie intégrale Limite

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Notes :

[i] « Entré dans le Temple, Jésus se mit à expulser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le Temple. Il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes, et il ne laissait personne transporter quoi que ce soit à travers le Temple. Il enseignait, et il déclarait aux gens : “L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits.” Apprenant cela, les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le faire périr. En effet, ils avaient peur de lui, car toute la foule était frappée par son enseignement. »

Marc 11, 15-18

« Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : “Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce.” »

Jean 2, 14-15

 

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11 réponses »

  1. Le problème n’est pas la violence, nous savons qu’elle est parfois nécessaire, mais la question est où et quand. Celle des black blocs n’est que de l’agitation d’une prétendue avant garde, comprenant beaucoup de jeunes bourgeois, sans lien avec la guerre sociale. Il faut s »en prendre aux multinationales, aux politiciens pourris , aux financiers , soutenir les gréves etc.
    Et non pas décridibiliser les manifestations populaires en cassant des commerces et en s’en prenant aux policiers. Les black blocs sont les meilleurs alliés du pouvoir.

    • Saucissonnage typique, tel qu’évoqué dans l’article, de l’opposition anticapitaliste entre bons et mauvais militants, entre soi-disant violents et non-violents, etc. « Les Black Blocs meilleurs alliés du pouvoir » – on a lu les mêmes idioties il y a quelques mois sous la plume de Daoud Boughezala.

  2. Mmmmh… beaucoup de choses intéressantes, et vraies, et intelligemment provocatrices. Mais quand même… Je crois qu’on peut tout de même regretter « fortement » la violence. Cet appel à la « décence de ne pas les condamner » est à mon sens un peu court et pourrait nous faire penser à cette contemporaine « vertu » de la tolérance. Je ne condamne pas, mais je me bouche le nez 🙂
    Je penche plutôt vers Martin Luther King, notamment dans sa lettre de la prison de Birmingham (http://j.mp/1Xbgstk) : « La création d’une tension dans un cadre de non-violence peut sembler choquante. Mais je dois avouer que je n’ai pas peur du mot tension. Je suis sincèrement opposé à une violente tension, mais il y a un type de tension constructive, non-violente qui est nécessaire à la croissance. Tout comme Socrate a estimé qu’il était nécessaire de créer une tension dans l’esprit, de sorte que les individus puissent se libérer des mythes et des demi-vérités, et s’élever jusqu’au royaume de l’analyse créative et de l’évaluation objective, nous devons percevoir la nécessité de tensions non violentes pour aider les hommes à monter des profondeurs sombres des préjugés et du racisme vers les hauteurs majestueuses de la compréhension et de la fraternité ».
    Ou encore : « La question n’est donc pas de savoir si nous serons ou non des extrémistes, mais quelle espèce d’extrémistes nous serons. Serons-nous les extrémistes de la haine ou les extrémistes de l’amour ? Serons-nous les extrémistes acharnés à maintenir l’injustice ou les extrémistes qui se consacrent à la lutte pour la cause de la justice ? Dans le drame du Calvaire, trois hommes ont été crucifiés. Nous ne devons jamais oublier que tous les trois ont été crucifiés pour le même crime d’extrémisme. Deux étaient des extrémistes du mal et, en conséquence, ils sont tombés plus bas que leur entourage. L’autre, Jésus-Christ, était un extrémiste de l’amour, de la vérité et de la bonté, et par là même s’est élevé plus haut. Alors, après tout, peut-être que le Sud, peut-être que le pays et que le monde ont terriblement besoin d’extrémistes créateurs ».
    Certes, il y a cet unique exemple de violence physique du Christ envers les marchands du Temple (car Il est bien plus souvent violent verbalement, …ou Verbalement). Mais la violence du Christ est toujours envers Ses proches. Les Pharisiens, les Apôtres, ceux qui sont à proximité du sanctuaire. C’est – à mon sens – plus une violence de conversion, qu’une violence de réaction. Face aux païens, face aux ennemis, face aux incroyants, Il est toute Douceur.

    • On oublie trop souvent Malcom X, les Black Panthers, etc., que l’on oppose à Martin Luther King alors que d’une certaine façon les activistes violents sont les meilleurs alliés des non-violents – que la possibilité de la violence sociale incontrôlable est ce qui fait réellement peur aux pouvoirs et donne la victoire apparente aux non-violents avec lesquels les autorités préfèrent traiter. Idem en Inde, où l’on met en avant la figure convenue de Gandhi comme libérateur de l’Inde en oubliant tout l’activisme nationaliste indien violent et surtout les explosions de violence populaire – in fine, c’est la violence latente qui donne la victoire, même aux non-violents.

  3. « Vous avez des visages de fils à papa.
    Bon sang ne ment pas.
    Vous avez le même regard mauvais.
    vous êtes trouillards, hésitants, desespérés
    (Parfait) mais vous savez aussi comment être
    Dominateurs, maîtres chanteurs, sûr de vous;
    Privilèges, petits-bourgeois, mes amis.
    Quand hier à la Valle Giulia vous vous êtes
    tapés sur la gueule
    Avec les policiers,
    Moi, je sympathisais avec les policiers.
    Pier Paolo Pasolini

  4. Grand merci Falk pour ce témoignage! Je me délecte de relire cette citation d’Orwell…

    « ce n’est pas entre violence et non-violence que passe la grande différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir »

    …et me permets de relayer ici ce passage de Dom Helder Câmara :

    « Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

  5. Tout personne qui a un minimum de sens de l’honneur sera du côté de la défense populaire, de la violence révolutionnaire – ou a minima de la révolution non-violente, de l’activisme populaire, de la désobéissance civile. Mais jamais du côté de la violence institutionnelle et répressive.

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