Culture

Éditions Le Feu Sacré : « La poésie c’est la littérature populaire par excellence »

C’est au cœur de l’été 2011 que la maison d’édition lyonnaise Le Feu Sacré vit le jour, bien décidée à tracer sa route en dehors du « ventripotent milieu de l’édition ». Atypique, la dizaine d’ouvrages publiée depuis semble confirmer ce pas de côté éditorial où de denses petits essais littéraires côtoient un feuilleton « pop et alchimique », des poèmes exhumés d’Ossang et une mémorable analyse de l’œuvre de Philip K. Dick. Nous nous sommes entretenus avec son fondateur et directeur de publication, Fabien Thévenot.

Le Comptoir : C’est une paraphrase de Nietzsche qui orne le “fronton” de votre maison d’édition : « Malheur à qui fait croître le désert ». Le paysage littéraire contemporain vous semblait à ce point aride pour vouloir y remédier ?

une-fabien-thevenot-2015-mention-photo-octokunstFabien Thévenot : Je n’ai pas la prétention d’y remédier, juste de faire mon possible pour que survienne cette “littérature qui manque” — comme Deleuze parlait du « peuple qui manque ». Il ne s’agissait pas pour lui de compter sur un peuple préexistant mais littéralement de l’inventer : « Le peuple qui manque est un devenir, il s’invente, dans les bidonvilles et les camps, ou bien dans les ghettos, dans de nouvelles conditions de lutte auxquelles un art nécessairement politique doit contribuer. »

J’essaie avec mes maigres moyens de publier cette « littérature qui manque » pour le « peuple qui reste », celui qui s’intéresse encore aux pouvoirs révélateurs ou divinatoires de la littérature (et non pas au roman en tant que distraction, moyen de communication ou de produire du capital) ; une littérature à la fois contemporaine, ambitieuse mais accessible. Je n’ai pas la prétention non plus de réussir ce que j’entreprends, mais je suis mon intuition. Il y a beaucoup à faire.

Vos deux premiers livres édités sont aussi déroutants que divergents : des poèmes de F.J. Ossang et le premier essai d’Aurélien Lemant consacré à Philip K. Dick. Avez-vous une ligne éditoriale précise ou publiez-vous selon vos envies du moment ?

f-ossangAu moment où les deux premières publications ont été lâchées dans la nature, je n’avais qu’une idée très relative de la ligne éditoriale vers laquelle je voulais tendre. La maison d’édition a été montée sur un coup de tête légèrement médité. J’avais depuis longtemps cette envie de rééditer des textes de F.J. Ossang. Au même moment, s’est imposée cette idée de commander à Aurélien Lemant un essai libre sur Philip K. Dick (nous étions en 2012, nous allions fêter les trente ans de sa mort). C’est seulement après avoir posé ces deux premières pierres que j’ai commencé à réfléchir plus largement à ma ligne éditoriale, au sens que je pouvais donner entre elles aux futures publications.

Aujourd’hui, c’est devenu une démarche plus consciente, mais je crois qu’au fond ça ne change pas grand-chose à l’affaire. Je publie des auteurs dont je me sens proche, autant littérairement qu’humainement, tout en m’autorisant des coups de cœurs. Mais au final, ma ligne éditoriale se résume à ma sensibilité de lecteur. C’est le luxe que peuvent s’offrir les petites maisons d’édition, elles n’ont pas besoin de jongler entre les livres qui leur tiennent à cœur et les titres destinés à renflouer les caisses.

Au dos de vos livres est représentée une couronne d’épines (celle du Christ ?) à côté du profil d’un supposé philosophe grec et d’une mer de flammes. Quelle est la signification de ces symboles ? Que représentent-ils ?

feux_follets_pierre_pigotCette proposition m’a été faite par Thomas Bizzarri et Alain Rodriguez (du studio Bizzarri & Rodriguez) et je l’ai acceptée tout de suite. Elle n’a pas un sens précis mais j’aime bien le réseau de sens qu’elle décline selon le regard qui se pose dessus. Certains voient une couronne d’épines, d’autres des barbelés. Certains voient un dieu grec dans le visage de profil, d’autres un philosophe ou juste une statue de l’antiquité. Même chose pour les flammes. Vous y voyez une mer, moi j’y vois un mur de flammes.

L’idée était de ne pas choisir un logo en particulier, mais une myriade de symboles — bien que nous utilisions beaucoup les flammes comme logo, par souci de “lisibilité graphique” – mais il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un idéogramme prélevé dans une suite de symboles.

Le nom “Feu Sacré” est lui aussi compréhensible de différentes de manières. Il peut être la métaphore de la force de vie, de la volonté de puissance, de la foi, de l’amour. J’aime bien cette multiplicité d’interprétations. Chacun y fait circuler ce qu’il veut. Je ne souhaite pas spécialement arrêter le sens du nom de la maison d’édition et des symboles qui la représentent, ils me plaisent tous, dans leur diversité.

« J’essaie de publier cette “littérature qui manque” pour le “peuple qui reste”, celui qui s’intéresse encore aux pouvoirs révélateurs ou divinatoires de la littérature »

Comment se déroulent la diffusion et la distribution de vos ouvrages ? Votre présence en librairie dépasse-t-elle le cadre de la région Rhône-Alpes ?

Elle dépasse même le cadre de la France — on trouve nos livres en Suisse, en Belgique, et un peu au Québec. Je vis en Rhône-Alpes mais je n’ai jamais considéré Le Feu Sacré comme une maison d’édition “régionale”. Au fond, on est aussi bien distribués sur Paris que sur Lyon, et nos livres ne se vendent pas mieux dans le Grand Lyon qu’à Bordeaux ou à Rennes. Nous cherchons simplement à toucher tous les bipèdes de l’Univers Connu parlant notre idiome.

Au début, d’ailleurs, je ne voulais pas éditer d’auteurs du coin par peur d’être estampillé “maison d’édition régionale”. Ça a un peu changé depuis, et ça va évoluer encore. L’endroit où demeure une maison d’édition n’est jamais totalement sans incidence sur son catalogue. Mais Lyonnais ou Martiens, le talent des auteurs nous intéresse avant leur adresse postale, au même titre que nous intéressent leurs textes avant de prendre en considération leur sexe ou leur âge.

Partagez-vous le constat de Jean-Hubert Gailliot des éditions Tristram selon lequel la littérature est une pratique culturelle de niche où la grande majorité des écrivains vendent leurs ouvrages à moins de 1000 exemplaires en moyenne ?

Avant de répondre à la question, il faudrait commencer par faire un distinguo entre ce que des éditeurs “indés” comme Tristram – dans lesquelles nous nous retrouvons totalement dans le catalogue et le discours – défendent sous le nom de littérature, et ce que le marché produit de son côté sous la même épellation.

Je crois que les acteurs de la petite édition rêvent encore la littérature avec les mots du siècle dernier (voire de l’avant-dernier) : artisanat, lecteur, transmission, amour, là où le livre aujourd’hui n’est plus traité dans sa grande majorité qu’avec les gros mots du marketing et de la production de masse.

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Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot des éditions Tristram

Nous en sommes encore à penser au livre comme une interface mettant en relation un lecteur avec un texte — avec l’éditeur (et éventuellement le diffuseur) comme seuls intermédiaires ; alors que dans la plupart des grands groupes d’édition, l’éditeur publie et/ ou fabrique des auteurs, les publicitaires les “markètent”, les diffuseurs mènent une incessante “guerre d’occupation de terrain” dans les librairies. Et pour faire exister le mirage, les journaux et magazines prescrivent (« ordonnance is the new literary critics » [« La prescription est la nouvelle critique littéraire », NDLR]), les festivals plébiscitent tandis que les “Dieux de l’Olympe des Belles-Lettres” distribuent les prix littéraires à chaque début d’hiver.

À l’autre bout de la chaîne, on trouve le consommateur, bombardé de mots d’ordre — qu’ils proviennent de la presse, de la publicité ou d’un buzz préfabriqué ; le lecteur, soit le grand absent de la chaîne, qui est juste bon à faire tourner la boutique.

C’est pourquoi il me semble de plus en plus illusoire de parler de “la” littérature en France comme d’une seule et même chose. C’est peut-être ça la nouveauté à notre époque. Il n’y a plus une littérature, mais deux. D’un côté — nommons-là naïvement la “littérature nue” —, qui se soucie en premier lieu des auteurs, du lecteur, des textes et du livre en tant qu’objet, et la “littérature de substitution”, qui, grâce aux pouvoirs de la communication parvient aujourd’hui à se faire passer pour la “littérature française dans toute sa diversité”, alors qu’elle ne représente — j’allais dire — même pas l’arbre qui cache la forêt, mais une ”image de l’arbre” qui cache l’arbre qui cache la forêt. C’est la littérature comme moyen de domination, de communication, mais aussi comme idéologie, qui n’a pas seulement des livres à vendre, mais qui est aussi la promotion en acte de sa propre doctrine économique. Comment concurrencer une aussi puissante machine à tout écraser et à produire de l’illusion ?

Nos moyens sont trop dérisoires. Alors, nous nous contentons de publier nos livres comme une fin en soi, en espérant qu’ils pourront faire entendre leur petite voix aux derniers lecteurs pas encore assourdis par les haut-parleurs. Et effectivement, ce petit monde ne représente peut-être guère plus que quelques milliers de personnes.

Pourtant, cette dissociation entre la grosse machine éditoriale qui charrie son lot d’auteurs à la mode et le domaine restreint des publications confidentielles de haute qualité date du XIXe siècle, au moment où la littérature s’industrialise. La fabrication des auteurs, le copinage journalistique, la remise des prix, bref le “manège littéraire” ne date pas d’hier. Qu’est-ce qui a changé selon vous depuis cette époque ? Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de ces deux formes de littératures, la “littérature nue” et la “littérature de substitution” ?

Ce qui a changé c’est qu’une grande partie de la richesse éditoriale francophone n’est plus représentée en librairie. Bien entendu, il y a toujours eu des lobbys, des grosses maisons d’éditions qui parvenaient à occuper plus de “mètre linéaire” que les autres, mais il me semble qu’auparavant, la diversité était plus ou moins une volonté. Aujourd’hui c’est un “discours”. Et on n’en a jamais autant parlé que depuis qu’elle a disparue de la “chaîne du livre”. Je citerais deux exemples.

amandineLe premier : la quasi disparition de la poésie dans les librairies à la faveur du “tout-roman” – “roman” devenu par ailleurs le terme générique pour vendre tout et n’importe quoi, du récit autobiographique à l’enquête journalistique feuilletonesque. À mes yeux, la poésie c’est la littérature populaire par excellence — et plus spécialement celle qui s’écrit aujourd’hui, qui me semble plus directe, plus populaire aussi. Or, elle continue d’être regardée comme la forme la plus élitiste de littérature, un caprice d’auteur, quand elle n’est pas tout simplement regardée comme un “loisir créatif”.
Si on en croit ce que l’on trouve dans la plupart des rayons qui lui sont dédiés, on en écrit plus depuis les années 1960 dans ce pays — on y trouve, la plupart du temps, uniquement les classiques de la collection Poésie de Gallimard, accompagnés d’une poignée d’autres. C’est vraiment affligeant quand on voit la richesse, l’accessibilité et la multiplicité des voix qui s’affirment aujourd’hui : Amandine André, Sylvain Courtoux, Thomas Vinau, Frédérick Houdaer, NatYot, Grégoire Damon, Julien d’Abrigeon — pour ne citer que la poignée qui me sont chers.

Second exemple : la quasi absence médiatique et la discrétion en librairie de maisons d’éditions au catalogue aussi considérable que Al Dante ou Tristram. Quand vous comparez la durée de vie de 90% des romans présentés à chaque rentrée littéraire et la pérennité des textes que publient ces maisons, vous voyez bien à quel point le “court-termisme” règne sans partage — y compris dans les strates d’un marché qui devrait donner l’exemple, voir plus loin.

Ceci étant dit, je ne veux pas donner l’impression d’accabler les libraires, je sais qu’une bonne partie d’entre eux souffrent également des dérives de ce système (pressions des diffuseurs, l’office imposé). Je les évoque juste parce que la partie se joue sur leur échiquier, mais c’est tout un rapport au livre, à la diversité et à la diffusion du savoir qui est à repenser.

« La “littérature de substitution” c’est la littérature comme moyen de domination, de communication, mais aussi comme idéologie, qui n’a pas seulement des livres à vendre, mais qui est aussi la promotion en acte de sa propre doctrine économique. »

En 2014, vous avez publié Les Cinq livres du King, un feuilleton apocalyptico-pop-ésotérique de Pacôme Thiellement dans lequel l’esprit d’Elvis, inspiré par la mystique bouddhiste, délivre des aphorismes déroutants à une panoplie de personnages liés par un vaste complot cosmique. Le but était-il de redonner une cohérence à ce récit décousu, aussi désopilant que foutraque, préalablement publié dans diverses revues littéraires ? Comment s’est déroulée la collaboration entre Pacôme Thiellement et le dessinateur Jonathan Bougard ?

Si le récit parait un peu décousu, c’est parce qu’il a été écrit sur une dizaine d’années. Mais nous l’avons assez peu retouché. Pacôme a réécrit quelques trucs, arrangé certains passages par souci de cohérence, mais globalement le rendu est assez fidèle aux textes d’origine.

Pacôme et Jonathan se connaissent depuis des années et ont travaillé sur ce projet de manière relativement intermittente. Le feuilleton était même resté en l’état, inachevé, et le fait de lancer un projet d’anthologie en 2013 a permis aux deux compères de le boucler une bonne fois pour toutes. C’est un livre que j’aime beaucoup, bien qu’il soit totalement à part dans notre catalogue, de par son contenu et son format. pacomethiellement-2014-credit-octokunst-bal-des-ardents

Si une personnalité célèbre redescendait sur Terre pour vous délivrer personnellement des messages de sagesses (ou des conneries enivrées), qui voudriez-vous que ce soit ?

J’attends volontiers que Sun Ra redescende sur terre pour me confirmer que « Space is [indeed] the place » [« L’espace est bel et bien la place », NDLR] !

Vous avez récemment lancé une nouvelle collection, Les Feux Follets, regroupant de courts essais critiques et élogieux sur des romans fondamentaux tels que Rigodon de Céline, Bartleby de Melville ou Les Amours jaunes de Tristan Corbière, pour citer les premiers parus. Quelle volonté a présidé à la création de cette collection ?

Dans chacun des rouages de la “chienne du livre”, on parle beaucoup des auteurs, parfois des lecteurs, mais très rarement des “auteurs en tant que lecteurs”. Les Feux Follets est une collection qui s’intéresse à cette question : quels sont les romans qui habitent les écrivains, qui les construisent, les meuvent, leur donnent envie d’écrire ?

Nous les avons conçus comme des espaces de liberté créatrice afin que chacun trouve la forme la plus appropriée pour transmettre au lecteur son attachement à la littérature. « I shin den shin » comme on dit dans le Zen — d’esprit à esprit, de mon âme à ton âme.

Quels seront les prochains Feux Follets à être publiés ? Quel choix vous pousse à contacter tel ou tel auteur pour ce travail d’exégèse ?

Je crois que les raisons sont différentes pour chaque auteur. Ce sont le plus souvent des auteurs que nous lisons depuis un moment — ou que nous découvrons parfois tardivement, et qui nous donnent envie de travailler avec eux. Ça part parfois d’une intuition, parfois d’une envie, parfois d’un pari. Ce qui est intéressant avec cette collection c’est qu’il y a beaucoup de “combinaisons” auteur/ sujet possibles. Il faut juste que ça “matche”, qu’il y ait une évidence, aussi bien pour l’écrivain que pour nous à travailler sur tel ou tel livre.

En octobre prochain, sortiront les trois Feux Follets de la “saison 2” (ils sortent trois par trois chaque fin d’année).

Le premier sera signé Pierre Pigot qui a, jusqu’ici, publié plutôt aux PUF et qui a écrit un livre très singulier sur Ada, ou l’ardeur de Nabokov. Je vous laisse la surprise de la forme que l’auteur a choisi de lui donner, à la fois terriblement simple mais parfaitement adaptée à la relation personnage/lecteur qui y est en jeu.

aurelien-lemantLe second Feu Follet sera signé Aurélien Lemant, qui a écrit sur un des grands romans noirs de langue française de ce début de siècle, j’ai nommé Villa Vortex de Maurice Dantec. C’est un livre qui est à la fois dans la continuité de Traum, Philip K. Dick le martyr onirique (premier livre d’Aurélien que nous avons publié en 2012) tout en étant une rupture/ épure dans son travail.

Le troisième sera notre toute première traduction. Elle sera signée Juan Francisco Ferré, romancier espagnol assez génial — probablement une des plumes européennes les plus sous-estimées. Je suis très fier d’avoir pu travailler avec lui, d’autant plus qu’il nous a livré un texte brillant qui tient autant de la critique sociale que de l’analyse littéraire, tout ça en partant de la lecture de Bruit de fond de Don DeLillo.

« Les Feux Follets est une collection qui s’intéresse à cette question : quels sont les romans qui habitent les écrivains, qui les construisent, les meuvent, leur donnent envie d’écrire ? »

Pouvez-vous nous en dire un peu quant à votre nouveau poulain, l’écrivain Jérôme Bertin ?

jerome-bertin-bisJérôme n’est pas un “poulain”, c’est un “cheval de course” qui a publié une grande partie de son œuvre chez Al Dante, et que je suis extrêmement heureux d’accueillir au Feu Sacré. C’est un écrivain qui besogne énormément et il lui faudrait bien une troisième maison d’édition pour commencer à éponger toute sa productivité.

Son livre Bâtard du vide m’avait collé une grosse claque en 2012. Je l’avais découvert à peu près en même temps que le Still Nox de son vieux pote Sylvain Courtoux — un livre publié chez le même éditeur et qui se lit en miroir de Bâtard du vide. Deux récits d’autofiction qu’on reçoit comme un colis piégé. Deux textes qui tiennent presque de l’alchimie : comment faire de sa vie de chien une œuvre littéraire violente et de haute volée. Leur audace et leur virtuosité m’ont totalement captivé. Jamais je n’avais imaginé qu’une telle littérature puisse être possible. À mes yeux, le rapprochement avec un tel auteur était inévitable.

Lire Bertin, pour moi, c’est un peu accéder de manière empathique à l’expérience d’une vie que je n’ai pas vécue, d’une manière d’être qui se trouve à mille lieues de ce que je suis, de ce que j’ai vécu. Mais sans curiosité malsaine, sans voyeurisme.

Je lis Bertin comme j’écoute les disques de certains rappeurs. Comme B. James, pour citer quelqu’un qui raconte dans ses morceaux sa vie d’ex-taulard, ex-rançonneur et braquo — ou encore Casey qui décrit amèrement son quotidien de jeune femme noire et androgyne. Écouter B. James, Casey ou lire Bertin, c’est à mon sens accéder à la connaissance d’autres manières de vivre, d’autres façons d’être qui me seraient totalement étrangères si les auteurs ne passaient pas “à confesse”. Mais pour que cette transmission fonctionne, cette confession doit être la plus honnête et limpide possible. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Bertin écoute lui-même autant de rap français…

Sur votre blog on trouve des textes d’Arthur-Louis Cingualte, Mathieu Dupré, Warren Lambert mais aussi de nombreuses interviews (comme le « Questionnaire des Bookhouse Boys« ) consistant à poser les mêmes onze questions à différentes personnes (les écrivains Xavier Mauméjean et Jérôme Leroy, la réalisatrice Marina de Van, l’historien de l’art Pierre Pigot, les rappeurs Lucio Bukowski, Sameer Ahmad et Vîrus, le journaliste François Angelier, le chroniqueur musical David Rassent, le réalisateur Amat Escalante, etc.). De quelle manière publier des textes numériques traitant du cinéma, des séries télé, de la musique, en sus des livres papier participe-t-elle selon vous au renouvellement du métier d’éditeur (si renouvellement il y a) ? Ces articles numériques feront-ils l’objet d’un futur recueil ?

Si je ne mets pas la publication de livres et d’articles sur le blog au même niveau, ils participent tout de même de la même dynamique. Je vis, je lis, je rencontre des gens et des œuvres, je fais des livres avec certains d’entre eux, d’autres me donnent envie de les interviewer, ou de leur poser des questions sur les livres qu’ils écrivent ou qui les habitent. Ce sont souvent des écrivains, mais aussi parfois des réalisateurs, des libraires, des rappeurs. Tous ces gens tournent autour de mes trois centres d’intérêt : la littérature, le cinéma et la musique.

Mais je n’ai pas spécialement prévu de publier quoi que ce soit avec tout ce matériel. J’aime bien l’idée du blog qui est alimenté en parallèle au travail éditorial, comme une annexe, un tentacule un peu secondaire mais quand même attrayant du monstre marin. Reste que ces textes ont été pensés pour Internet et qu’il n’y aurait pas grand intérêt à en compiler, même une partie, en livre.

Regrettez-vous la période que décrivait l’éditeur Eric Losfeld où les éditeurs prenaient de vrais risques en bravant la censure ? La censure officielle n’existe plus aujourd’hui mais l’auto-censure des éditeurs semble plus pernicieuse. Le courage éditorial est-il confiné aux petites maisons d’édition ?

eric-losfeld-1966Ce serait faire preuve d’un romantisme un peu désuet que de regretter le temps où les éditeurs devaient faire face à des interdictions arbitraires, faire des pieds et des mains pour cacher leurs livres menacés, mentir sur les tirages ou les ventes pour sauver du pilon une partie du stock. J’ai adoré lire le livre d’Eric Losfeld (Endetté comme une mule, ou la Passion d’éditer, Belfond, 1979) mais je ne voudrais en rien vivre ce qu’il a vécu : les procès, l’argent perdu, l’énergie gâchée à lutter contre la bureaucratie et l’ignorance.

Au fond, je ne suis même pas sûr que les éditeurs s’autocensurent tant que ça aujourd’hui. J’ai plutôt l’impression que c’est l’horizon d’attente littéraire d’une partie d’entre eux qui est devenu dérisoire, et que de là naît l’ennui. Quant aux petits éditeurs indépendants, ils n’ont presque plus qu’à se baisser pour publier ou rééditer des pépites, tant des pans entiers de la littérature ancienne mais aussi contemporaine ont été laissés à l’abandon.

« Lire c’est sortir de soi »

Finalement, l’intérêt qui préside chez l’éditeur et le lecteur que vous êtes n’est-il pas de dépasser les frontières de l’univers connu ?

Lire c’est sortir de soi, et c’est déjà une expérience énorme.

Lire, c’est muscler son empathie. En fait, plus j’avance plus je pense que c’est ça qui fait la différence entre la bonne et la mauvaise littérature : il y a ceux qui cherchent à se retrouver dans les œuvres qu’ils lisent, et ceux qui cherchent à vivre l’expérience la plus complète possible de l’altérité.

Crédits photo : Octokunst ©

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