Culture

« Mal de pierres » de Nicole Garcia : la guerre de l’amour

Les Alpes de Haute-Provence. Décors flamboyants, couleurs vives, intenses. La lavande éclabousse le regard et s’amuse des contrastes qu’elle provoque avec la verdure environnante. Des terres labourées sans cesse par des hommes au visage taillé à la serpe. Le travail des champs forge un homme, et ne réserve guère de place à la civilisation des mœurs. Ici, la personnalité se durcit à l’instar des mains – callosités du corps et de l’âme. C’est dans un tel décor que commence le film « Mal de pierres », réalisé par Nicole Garcia et tourné dans cette partie de la France, mais aussi en Savoie et à la station thermale d’Aix-les-Bains. Un film stupéfiant, incandescent comme ce soleil qui frappe les dos courbés des immuables rats des champs. Basé sur un livre du même nom, le film prétexte une douleur abdominale pour nous entraîner dans l’éternelle quête de l’absolu, quête amoureuse s’il en est.

« Heureux s’il suffisait, pour se faire aimer d’elles,
D’affronter sans faiblir des dangers merveilleux
Et de toujours garder l’âme et le cœur fidèle
Pour lire la tendresse aux éclairs de leurs yeux »

Robert Desnos, The Night of loveless nights

L’absolu et le fantasme : le Janus de Nicole Garcia. Ses personnages de femme sont des corps en fusion, allergiques à la demi-mesure, portés vers les extrêmes. « Les personnages de femme m’intéressent quand ils ont cette dimension vibrante, tremblante, poétique. Quelque chose dans la folie des femmes m’attire, lorsqu’elles portent en elles une fragilité, une bascule possible… et même parfois le risque d’une catastrophe. » dira-t-elle.

Le désir d’une vie plus grande que la vie

Et l’histoire de ce film n’est que ça. Une catastrophe portée à bras de femme, une chimère monstrueuse imaginée par une conscience cyclothymique. Marion Cotillard interprète le rôle de Gabrielle, une femme en quête d’absolu en amour, brûlée à vie par la littérature. Sorte de mélange d’Iseult et d’Emma Bovary, elle est perpétuellement attirée par un ailleurs, quelque chose de plus que ce qui est. Le contraste est saisissant : entourée d’hommes bourrus, élevée dans une famille de petits-bourgeois saturée de conventions et d’hypocrisie, Gabrielle désire autre chose. L’imaginaire des romans l’a corrompu, elle est malade d’absolu : elle croit, elle désire croire qu’il existe une réalité enchantée, où la quotidienneté morne et insignifiante retrouve un sens – et des sens.

l-amour-courtois-2012Denis de Rougemont, dans son livre L’amour en Occident, énonce que l’amour en Occident a toujours été défini par la tension entre deux archétypes aux structures et aux traditions profondes : l’amour-passion et l’amour-action, soit Éros et Agapé – l’amour courtois ou romantique et l’amour chrétien. Selon lui, le premier n’est que la quête ultime de la mort, il se nourrit de l’absence, de la distance, des obstacles et n’est que perpétuel désir, à l’instar de Tristan poursuivant sans arrêt Iseult jusqu’à sa fin inéluctable. L’amour-action, à l’inverse, se construit, se vit dans le quotidien et nécessite une personne libre et responsable, apte à l’engagement et à la durée.

On voit tout de suite où cette dichotomie peut mener à terme : l’érotisme de l’un n’est pas viable et peut conduire à la mort, qu’elle soit de l’amour ou de la vie ; la rationalité de l’autre, sans élément d’enchantement, sans l’élévation permise par le romantisme du premier, peut assez vite se résumer aux arrangements de convenance, à la banalité toute aussi mortifère d’une existence insipide vécue presque biologiquement.

« Ces mots jouissifs qui sont comme des coups de rein venus d’en haut et qui promettent toujours plus qu’ils n’accordent. »

C’est une tension qui traverse tout le film, entre ces deux pôles extrêmes de l’amour-passion, radicalisé par les fantasmes de Gabrielle, et de l’amour “raisonnable”, dicté par la raison bourgeoise de sa famille. Odieusement romantique, elle débute l’histoire par un amour non-réciproque avec son professeur – la personnification des Lettres et de la Parole – jusqu’à en devenir folle, jusqu’à rendre ce fameux “mal de pierres”, qui l’afflige de douleurs à des moments en apparence aléatoires, insupportable. Sa famille, pour la sauver et se sauver, décide alors de lui arranger un mariage avec un paysan bourru – interprété par la figure sombre et taciturne du très méconnu Alex Brendemühl –, un ancien artisan qui a fui la guerre d’Espagne, s’est retrouvé prolétaire rural et dont le regard a été attiré plusieurs fois par la belle rêveuse.

Réfractaire, c’est l’occasion pour elle de redoubler de cruauté envers ce mari imposé, muet comme un paysage sibérien. Incapable de renoncer aux morsures délicieuses d’Éros, Gabrielle demeure poussée vers quelque chose de l’ordre du mystère et de l’inaccessible, des charmes de l’étranger et surtout des mots, ces mots jouissifs qui sont comme des coups de rein venus d’en haut et qui promettent toujours plus qu’ils n’accordent. La terre la révolte, elle est habitée par une frustration insaisissable, perpétuellement alimentée par ce Verbe qui l’habite, les yeux incessamment rivés vers ce Ciel toujours plus beau et plus pur que l’épais et dense monde terrestre.

L’Aventurier et le Bourgeois

Face à elle se trouvent donc deux hommes. Triangle amoureux classique. Nous avons parlé du premier, mais le second est aussi capital. André Sauvage, interprété par Louis Garrel, le seul à se voir attribuer concrètement un patronyme – hautement significatif –, apparaît lors d’une cure de Gabrielle dans un sanatorium pour soigner ce fameux mal. En le fréquentant, malgré les différentes barrières qui les séparent, elle va tomber progressivement folle amoureuse du personnage – jusqu’à soigner ses maux.

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Adré Sauvage est un homme revenu de la guerre d’Indochine, qui y a laissé son cœur, son âme et son corps. Il est volubile, lettré, cultivé quoi qu’ayant le cuir durci par la vie, et même pianiste à ses heures. Il est l’archétype de l’artiste tourmenté, c’est un personnage de roman qui symbolise l’aventure et un autre monde, une autre vie. Il représente son fantasme absolu… Il est pourtant malade, terriblement malade. Un virus qui l’a semble-t-il rendu faible et impuissant. Mais qu’importe : le fantasme s’en voit décuplé par sa mort imminente et la chasteté imposée par son état physique. Gabrielle brûle d’autant plus fort que sa vie est entièrement possédée par ses désirs inconscients d’un amour infini, réalisé dans la communion des purs esprits – avant d’amener, peut-être, celle des chairs, tant désirée malgré tout. Elle mythifie l’impossible. Son désir s’alimente de cet objet irréel, évanescent. Les sensations sont plus vives encore car stimulées par son imaginaire.

Cet obscur objet nommé désir de Luis Buñuel

Cet obscur objet nommé désir de Luis Buñuel

Cet obscur objet nommé désir titrait ainsi l’un de ses films Luis Buñuel. Grand classique, grand cliché : le désir s’alimenterait de l’absence de l’objet désiré, et ce dernier ne le serait que parce qu’il n’est justement pas possédé. Clément Rosset dit dans un magnifique petit ouvrage sur le désir, que ce dernier, dans les théories modernes, ne se vivrait donc que dans la souffrance « pour cette raison qu’il est sans objet. L’objet du désir est un objet à jamais manquant et l’expérience du désir l’expérience de ce manque même.«  (L’objet singulier). Plaidant pour une réconciliation entre le désir et le réel, à l’encontre des visions en vogue qui font traditionnellement du désir ce qui n’est pas réel, il pose l’admirable question : à quoi le fantasme sert-il ? L’altérité au fondement de ce type de désir n’est, après tout, qu’un autre inconcevable, hors de toute réalité. « Je t’aime parce que tu n’existes pas », dit ce désir à son objet. C’est un fantasme. Mais si le fantasme en est la source, il est aussi ce qui alimente tout désir. Voilà pourquoi Rosset en distingue deux sortes selon leur fonction vis-à-vis du réel : celui qui amène à fuir la réalité, et celui qui pousse au contraire à expérimenter tous les ressorts de l’existence et de l’existant afin de vivre, ou du moins à trouver dans le réel une réjouissance proche de ce que le fantasme, par ses jeux d’imagination, provoque.

 

À l’évidence, la fantasmagorie incessante et illimitée de Gabrielle – que l’on ne décrira pas ici afin de ne pas gâcher totalement le plaisir des spectateurs – se rapproche plus de ce premier. Et il est fort probable que cette souffrance viscérale ne soit autre que la transposition corporelle d’un mal plus profond encore, la souffrance d’un désir inassouvi et vraisemblablement inassouvissable… Et comment ne pas le comprendre, tant l’univers où évolue ce personnage est peu propice à n’importe quelle jouissance amoureuse ou sexuelle ? La campagne peut aussi être cet enfer ayant banni Éros à son entrée.

« La campagne peut aussi être cet enfer ayant banni Éros à son entrée. »

Entre donc le mari, José. La cinéaste prend un sournois plaisir à le tourner en dérision, tour à tour incapable, médiocre, bestial – la scène du premier ébat de leur couple est délicieusement grotesque et sordide, à l’inverse de l’érotisme troublant de celle de Gabrielle et André. José est tout ce qui révulse intérieurement Gabrielle : manuel, paysan taiseux et enraciné, happé dans un mariage conventionnel et bourgeois. À cette dernière il ne promet rien, et lui impose même violemment ce réel tant honni. Il ne lit pas, il vient de la glèbe, le dehors tâché par les compromissions avec l’implacable réalité. Il n’a rien d’autre à proposer que son amour – mais l’aime-t-il vraiment ?… Face à la sauvagerie ensorcelante d’André, s’érige ce personnage aussi terne et sobre qu’un bloc de charbon. Et tout est fait pour lui donner l’apparence du Bourgeois absolu en devenir.

Un amour trompe-l’œil

C’est là où s’opère le basculement, et où les artifices du cinéma donnent à voir la complexité des personnages. Au fond, les deux hommes, en dépit des leurres cinématographiques de Nicole Garcia, se ressemblent plus qu’on ne le pense. Tous deux sont des rescapés de la guerre. Tous deux sont des déracinés de la terre comme de l’existence. André rayonne cela, la parole aidant, mais José, exilé d’Espagne, l’est sans doute bien plus. Leur brève rencontre inopinée au sanatorium est d’ailleurs l’occasion d’une étrange complicité presque immédiate… Deux âmes qui ne croient en rien, qui n’ont plus rien, pas même la religion – la première information qui nous parvient de José étant son incroyance.

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Le mariage bourgeois, une prostitution non-officielle selon Marx et Engels, est un élément important dans le dispositif fictionnel visant à faire passer José pour un bourgeois comme les autres. Gabrielle va d’ailleurs jusqu’à se déguiser en prostituée pour enfin accepter de coucher avec son mari – qui fréquentait déjà les tapins de sa région depuis un certain temps. La scène d’amour est une nouvelle fois l’occasion d’associer ce dernier à la bassesse, voire à l’abjection.

Cependant, José, taciturne, intense mais en profondeur, cache tout cela. Il est une forteresse, une citadelle qui n’affiche rien hormis un regard d’une vivacité improbable. Et Gabrielle refuse d’en sonder les abîmes, ou de regarder cet amour qui le porte vers elle envers et contre tout. José est bel et bien un homme d’absolu, cet absolu qui lui permet de tenir malgré les grossièretés et la vilenie de sa femme. Hélas, cet absolu est immanent et n’émane pas… Il est proprement viscéral, il ne fait pas dans l’esbroufe. Et Gabrielle est aveugle : en réalité, elle n’aime que ce qu’elle forme dans son esprit.

Néanmoins, José se dévoile progressivement tout au long du film, et c’est alors qu’on découvre derrière la blouse de travail un personnage attachant, surprenant et romanesque.

« La folie de José est un élan vital, car à la différence d’André, totalement et irrémédiablement détruit, il a encore l’audace et la volonté de vouloir réaliser sa quête parmi les hommes. L’amour est une lutte, voire une guerre, et il veut la gagner. »

Rappelons-nous, il a combattu, comme André. Il a perdu sa guerre, comme ce dernier. La guerre est d’ailleurs un personnage clé – bien qu’effacé – du récit, comme le notera Nicole Garcia lors de la séance de questions-réponses qui suivit l’avant-première à Bruxelles. Mais, peut-être est-ce là un indice, sa guerre était une guerre d’idéal. André Sauvage revenait de l’Indochine, une tragédie française dont la France est ressortie salie. José a combattu pour la République en Espagne. Il a perdu, mais il a perdu en héros.

Cette analogie est importante, car elle symbolise le conflit entre ces deux personnages. Si le film débute avec un manichéisme caricatural entre l’Artiste et le Bourgeois, on s’aperçoit progressivement que le Bourgeois n’en est pas un, et qu’il est au contraire lui-même capable de folie amoureuse, d’une folie cependant beaucoup moins évidente – aurait-il pu d’ailleurs tenir tout ce temps sans être un peu délirant ?

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Mais cette folie est force et non impuissance. Argent, foi, conventions – mariage – ne lui importent pas. C’est un être qui vit lui-même au-delà des basses contingences – quand on revient d’une guerre, l’on est forcé de relativiser la vie civile. Cette folie est un élan vital, car à la différence d’André, totalement et irrémédiablement détruit, il a encore l’audace et la volonté de vouloir réaliser sa quête parmi les hommes. L’amour est une lutte, voire une guerre, et il veut la gagner. Et la fin est là, magistrale, pour le révéler : tous les fantasmes éprouvés par sa femme, sa méchanceté, sa relation avec André, sa correspondance sans réponse, la mort de cet amant qu’il tiendra en secret, toutes ses renonciations, tout n’avait qu’un seul but dans la conscience secrète de José. Il voulait que sa femme vive.

Sur les ruines des illusions de l’amour-passion, l’espérance d’un amour pur

Et la beauté du geste final réside là. Après d’âpres luttes, d’invraisemblables sacrifices accomplis par José, Gabrielle réalise ce que tout un imaginaire à la fois infantile et morbide masquait : l’amour pur est possible, mais encore faut-il pouvoir le voir. L’amour-passion et l’amour-action trouvent ainsi la résolution de leur divorce dans l’union à travers les souffrances héroïquement surmontées, dans l’accomplissement concret d’aspirations sublimées tant par les expériences vécues que par l’imagination. Gabrielle mûrit enfin, et devient un être libre, libérée de ce désir qui l’éloignait de tout vrai amour, et donc apte à aimer. Mais cette maturation n’est pas la perte de cet esprit d’enfance fait de générosité et d’héroïsme – celui dont parlait Bernanos, qui pensait que les “réalistes” et les cyniques n’étaient rien d’autre que des adultes ayant eu un jour leur rêve d’enfance bafoué et humilié.

Quand Gabrielle réalise tout ce qu’a fait José, son attitude chevaleresque, son combat mené pouce par pouce pour la maintenir auprès de lui, elle peut enfin entendre sa dernière phrase. Il voulait qu’elle vive.

La parole brève, mais le mot juste.

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Le nuage est alors criblé, le mirage s’évanouit, les fantasmes s’évaporent. Mais loin d’être ramenée violemment sur terre, détruite par ses espérances déçues, l’amour absolu et la longue guerre de tranchées durement menée par José – et surtout la réalisation de leurs plus profondes similitudes – lui permettent de maintenir la tête haute et de ne pas briser ses plus nobles désirs à même le sol. Ce n’est pas un “dur retour à la réalité”, c’est au contraire la découverte d’un nouvel horizon, et d’un nouveau compagnon de vie.

Elle peut donc enfin marcher consciemment, le cœur pur et la conscience lucide, en rebâtissant à partir de fondations demeurées intactes, en dépit des ruines qu’elles soutiennent.

Le nouveau départ de Gabrielle commence donc par la découverte de l’ailleurs bien réel de José : sa patrie natale, l’Espagne. Après avoir longtemps voyagé dans ses illusions, elle entame son premier vrai voyage.

* * *

Mal de pierres est le récit de l’espérance en amour. Il ne plaide ni pour le romantisme insatisfait, ni pour la résignation raisonnable et raisonnante. Il n’est pas niais non plus, et le happy ending n’en est pas vraiment un. Commencé en tragédie, il finit par un éloge de l’action humaine. Au fond, sa fin est celle qu’ont toujours espérée ceux qui ont vécu un jour dans leur vie une amour qui arrache, pour laquelle on est prêt à donner sa vie [1]. Et en réalité, son personnage principal n’est pas Marion Cotillard, mais bien le José de Brendemühl.

[1] À noter qu’il s’agirait d’une originalité du film, la fin du livre étant apparemment plus sombre.

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2 réponses »

  1. L’amour n’a rien de logique, il est déraison et peut aller jusqu’à la folie.
    Mélange de besoins, de pulsions, d’espérances, il est la faim, la soif, la vie.
    Il est le sujet inépuisable des histoires, des légendes, des romans, des films et peut-être la cause des guerres, des meurtres, des drames.

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