Culture

« Le Talon de fer » de Jack London : socialiste, pessimiste et visionnaire

Quarante années passées sur Terre, mais une centaine de vies au compteur. Peu d’hommes peuvent se targuer d’un parcours aussi truculent que celui de Jack London, romancier américain et véritable “self-made-man” prolétaire, à cheval sur deux siècles. Voyageur ayant foulé les cinq continents, chercheur d’or qui a trouvé plus d’engelures que de pierres précieuses, insatiable bagarreur aussi passionné de batailles d’idées que de boxe, l’auteur de « Martin Eden » a eu une existence aussi dense qu’emplie de soubresauts. Travailleur infatigable et militant aguerri, il a connu le socialisme dans sa chair. Visionnaire, il a aussi prédit les pires horreurs qui allaient jalonner le XXe siècle, avant de sombrer dans un alcoolisme qui le rongeait depuis sa jeunesse. Ce parcours chaotique, entre illuminations et ténèbres, a enfanté de nombreux livres. « Le Talon de fer » est certainement son plus grand roman politique.

Cet article a initialement été publié dans notre revue dont quelques exemplaires seulement sont encore disponibles à la vente. Nous le reproduisons ici à l’occasion du centenaire de la mort de Jack London, auquel nous consacrons toutes nos publications cette semaine.

londonLe Talon de fer est le titre mystérieux sous lequel Jack London publie, en 1908 aux États-Unis, ce que certains qualifient de “première dystopie de l’histoire de la littérature”. Le narrateur est une femme d’origine bourgeoise, Avis Cunningham, qui tombe progressivement amoureuse du flamboyant Ernest Everhard. Véritable héros de l’histoire, ce dernier est un socialiste enragé, qui n’a de cesse de combattre l’injustice et de nuire aux bonnes mœurs des libéraux de l’époque. L’histoire se déroule dans un futur proche, mais elle rappelle inévitablement le capitalisme américain de la fin du XIXe siècle, un monde où l’économie est trustée par une poignée de grands industriels qui s’accaparent le marché dans tous les domaines, broyant et exploitant une main-d’œuvre ouvrière locale et étrangère. Dans un tel décor, l’auteur n’a eu qu’à extrapoler les possibles évolutions de la “méga-machine” qui s’était mise en route quelques dizaines d’années seulement avant sa naissance.

Trente ans après sa parution, Le Talon de fer est salué par Léon Trotski qui évoque, dans ses Œuvres, un livre « qui l’a frappé par la hardiesse et l’indépendance de ses prévisions dans le domaine de l’histoire », regrettant même de ne pas l’avoir lu avant.

Combattre la superstructure

Situant l’action dans les années 1910, Jack London dépeint l’avènement d’une société capitaliste autoritaire après l’écrasement d’une rébellion fictive, la “commune de Chicago”, qui regroupait toutes les forces socialistes. Au fil de l’ouvrage, au gré de ses discours flamboyants, on suit les aventures d’Ernest et ses tentatives pour éveiller les consciences.

Sous cet angle, on comprend mieux ce qu’est ce “Talon de fer” inventé par London : le capitalisme personnifié, la superstructure déployant son ombre sur le monde, opprimant les travailleurs de tous les continents sur son passage. Par une mise en abîme astucieuse, bricolée avec d’abondantes notes de bas de page, on comprend au fil du récit que celui-ci est raconté trois siècles après les faits, à une époque ou le capitalisme a déjà triomphé et injecté son venin dans toutes les sphères de la société.

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Ernest Everhard, harangueur marxiste souhaitant l’avènement de la Révolution, est sans nul doute une personnification de Jack London dans le récit. L’auteur et son personnage partagent en effet de nombreux points communs : ils sont tous deux socialistes, entrainés aux coups d’éclat rhétoriques, et n’ont surtout aucune foi dans les partis politiques ni dans leur réformisme. L’histoire semble faire écho à la jeunesse de London, qui est ressorti dégoûté de ses expériences au sein des formations politiques socialistes américaines, trop tièdes à son goût. Le Talon de fer est donc un roman dans lequel l’auteur, habitué à écrire à partir de son expérience, a mis beaucoup de sa personne. Cependant, l’ouvrage est loin d’être nombriliste : il semble plutôt avoir été conçu dans le but de vulgariser la théorie marxiste, ou en tout cas d’en donner un exemple concret dans une histoire mettant en scène la lutte des classes.

« Nous disons que la lutte des classes est une loi du développement social. Nous n’en sommes pas responsables. Ce n’est pas nous qui la faisons. Nous nous contentons de l’expliquer, comme Newton expliquait la gravitation. » Jack London, extrait du Talon de fer

Un roman d’anticipation désabusé

Au-delà de son caractère pédagogique, Le Talon de fer est un ouvrage dont l’aspect visionnaire est surprenant. Jack London y a non seulement prévu la Première Guerre mondiale, mais aussi les massacres de masse du XXe siècle, et l’avènement d’un système capitaliste mondial, agressif et autoritaire. Un ordre protégé par une armée à son service, et un système si puissant que même ses opposants sont contraints d’y participer. En témoigne ce passage, extrait d’une harangue d’Ernest Everhard : « Notre intention est de prendre non seulement les richesses qui sont dans les maisons, mais toutes les sources de cette richesse, toutes les mines, les chemins de fer, les usines, les banques et les magasins. La révolution, c’est cela. C’est une chose éminemment dangereuse. Et je crains que le massacre ne soit plus grand encore que nous l’imaginons. Mais comme je le disais, personne n’est aujourd’hui tout à fait libre. Nous sommes tous pris dans les engrenages de la machine industrielle. » Ainsi, les opposants au talon de fer, pour pouvoir agir sur le système qu’ils combattent, doivent, dans une certaine mesure, y collaborer, allant même, pour certains, jusqu’à noyauter la police politique. On comprend ainsi l’impression laissée par cette œuvre littéraire sur Léon Trotski qui préconisait, en son temps, de pratiquer l’entrisme pour développer le communisme au niveau international.

talon-de-ferEn outre, l’auteur, dont la voix se fait entendre à travers le principal protagoniste, laisse libre cours à son propre ressenti, à ses craintes quant à l’avenir. « Une révolution invisible et formidable est en train de s’accomplir dans les fibres intimes de notre société. On ne peut sentir que vaguement ces choses-là : mais elles sont dans l’air, en ce moment même. On pressent l’apparition de quelque chose de vaste et d’effrayant. Mon esprit se refuse à prévoir sous quelle forme cette menace va se cristalliser. Une ombre colossale et menaçante commence dès maintenant à se projeter sur le pays. Appelez cela l’ombre d’une oligarchie, si vous voulez : c’est la définition la plus approximative que j’ose en donner. » Ce passage, qui décrit le lent, mais sûr, cheminement du joug de la finance, est largement prophétique. En le redécouvrant aujourd’hui, on peut mesurer combien la société cauchemardesque décrite dans ce récit semble parfois être un miroir de notre propre monde, qui n’oppose plus aucune résistance au règne du Marché.

Révolution contre pessimisme

Le Talon de fer est-il un roman révolutionnaire ? Sans nul doute. Il est empreint de colère et raconte une lutte sociale sans merci, mais ne s’en contente pas. Le romancier s’emploie également – avec brio – à décrypter les mécanismes historiques et politiques qui mènent à la confrontation entre le peuple et ce qu’il appelle « l’oligarchie ». Au même titre que la grande dystopie de George Orwell, cette analyse de la révolution dont nous connaissons les effets aujourd’hui place Le Talon de fer au rang des œuvres à redécouvrir.

Toutefois, une autre lecture de l’ouvrage est possible. On y retrouve le légendaire pessimisme de Jack London, jamais totalement absent de ses récits, puisque le livre se termine par l’écrasement des forces d’opposition par les sbires du talon de fer. La révolution y est, d’une certaine manière, remisée au rang de révolte, là où le romantisme de l’action politique se conjugue avec le désespoir du statu quo. Comme en écho à une célèbre tirade qu’Edmond Rostand a, en son temps, immortalisée par l’intercession de son personnage culte Cyrano de Bergerac : « Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais ! Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »

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Le Talon de fer est un roman à l’image d’un auteur qui vécut toujours dans une grande instabilité, et pour qui le socialisme était une sorte de thérapie, une bouée de sauvetage face à ses démons. D’un côté, on y retrouve la flamboyance, l’énergie et l’idéalisme de London à travers le personnage exalté d’Ernest Everhard ; de l’autre, une noirceur déjà dépressive et une conclusion tombant comme un couperet : la révolution n’aura pas lieu.

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