Politique

Le monde selon François Fillon, un gaulliste liquide

Longtemps relégué par les sondages à une modeste quatrième place, l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy a réussi à devenir le vainqueur incontesté « de la primaire de la droite et du centre ». François Fillon, rigoureux et méthodique, a réussi à s’imposer comme l’homme de la situation, à la fois garant d’une alternance véritable (la ritournelle de la rupture) et alternative toute trouvée aux excès et aux gesticulations de son ancien président. Son discours conservateur et libéral (deux adjectifs que l’on croyait honnis en France) n’a finalement posé aucun problème aux électeurs de droite. Le futur candidat de la “famille gaulliste” est ironiquement un thuriféraire du modèle anglais et un disciple revendiqué de Margaret Thatcher.

La primaire est une formidable extension du spectacle politique. Présentée comme un exercice démocratique bienvenu, elle est en réalité une machine à exacerber les dérives de la vie politique française : narcissisme de la petite différence, multiplication des sondages, commentaires insignifiants, invasion publicitaire, rentabilisation de la “démocratie”, surenchères… Dans ce cas précis, c’est-à-dire un contexte d’alternance quasi-programmée, la primaire de la droite s’apparentait à un rétablissement du suffrage censitaire : une poignée d’électeurs aisés se préparaient à choisir pour tous les autres. En effet, depuis 1981, l’alternance systématique dans le champ dit “républicain” est la règle : la gauche gagne en 1981, la droite en 1986, la gauche en 1988, la droite en 1993, une autre droite en 1995 (la « fracture sociale » de Jacques Chirac a raison d’Édouard Balladur), la gauche en 1997, la droite en 2002, une autre droite en 2007 (la « rupture tranquille » de Nicolas Sarkozy), la gauche en 2012. En d’autres termes, nous avons affaire à un système qui a fait du changement systématique la règle, précisément depuis son aveu d’hostilité au changement véritable. Tout est ainsi prévu pour que le vainqueur de la primaire soit le prochain président. Le choix de François Fillon est révélateur à plus d’un titre : ce n’est ni le “chouchou des médias” (l’hypothèse Fillon fut pour le moins tardive) ni un agitateur compulsif (le jambon et le voile n’étaient pas au cœur de sa campagne). C’est avant tout le candidat de la rupture économique en profondeur, de la thérapie libérale, du sursaut thatchérien. L’alternative a pris la forme cocasse du dernier chantre du « There is no alternative ».

thatcherMais François Fillon n’est pas seulement un admirateur de la “Dame de fer”. C’est un homme politique qui se réclame encore du gaullisme. Si le nom du général de Gaulle fut probablement moins prononcé que celui de Margaret Thatcher durant cette campagne, l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy assume tout de son parcours et n’identifie ni “virage” ni contradiction. Lui qui est si prompt à dire la « vérité » ne semble craindre ni les incohérences ni les quelques zones floues qui demeurent ici ou là. Car au-delà de l’analyse ambiante d’une droite qui s’assume (contrairement à la gauche), force est de constater que François Fillon est au gaullisme ce que le Parti socialiste est au socialisme. La tentation d’accoler l’adjectif “liquide” à son gaullisme est ainsi trop grande (et pas seulement parce qu’il s’agit là d’une liquidation du gaullisme) : il est un parfait représentant de la « société liquide » de Zygmunt Bauman, c’est-à-dire une société encline à se débarrasser de toute structure collective au profit d’un individu prétendument émancipé. Dans la droite ligne du « there is no such thing as society » de Thatcher. Le gaullisme de Fillon est aussi liquide car insaisissable : comme si tout était potentiellement gaulliste avec l’effort d’imagination adéquat.

La France selon F.F.

Le projet de François Fillon a pris le nom de “désétatisation”. La version euphémique est “libération de l’économie”. C’est bien simple, selon lui, le pays pâtit d’un État trop fort et trop présent. Nous ne reviendrons pas ici sur chaque point de son programme économique (une Sécurité sociale financée par le consommateur plutôt que par le travailleur, une augmentation du temps de travail, une baisse des charges et des impôts pour les entreprises, une volonté de développer le travail dit “indépendant”…), mais une cible principale a été clairement identifiée : la fonction publique. Le programme économique de François Fillon illustre une limite majeure de la primaire : on croyait à tort qu’elle permettrait la désignation d’un candidat susceptible de convaincre les autres, mais c’est bien le parfait candidat de la cible des primaires qui a été désigné. Car c’est bien le programme rêvé d’une population non représentative, ou pour le dire autrement, d’une seule classe sociale.

Sur les questions “sociétales” et culturelles, il a été présenté comme le candidat des “traditionalistes” et des “identitaires”. Un minimum d’honnêteté impose de faire deux rappels à ce propos : en considérant clairement que les questions économiques sont prioritaires et en faisant de “l’identité” un élément secondaire (mais pas négligeable), ses efforts pour conquérir ces franges de la population furent limités (la réécriture de la loi sur le mariage homosexuel, par exemple). L’hypothèse à privilégier est donc inverse : un certain nombre de groupes l’ont choisi sans rien demander en retour tout simplement parce qu’il leur confère une respectabilité à peu de frais. Les commentateurs les plus avisés s’empressent d’y voir une mauvaise nouvelle pour le Front national. Une chose est sûre, cette victoire permet de trancher très facilement le conflit de moins en moins latent au sein du parti de Marine Le Pen entre un courant droitier, conservateur, identitaire et libéral (le FN sud-est) et un courant anti-libéral et souverainiste (le FN de Florian Philippot). Ce dernier est de fait le mieux placé pour faire campagne contre François Fillon pour trois raisons évidentes : les classes aisées qui veulent une protection “identitaire” et culturelle sans chamboulement économique ont désormais leur candidat ; les classes populaires craignent son programme économique ; l’euro et l’Union européenne seront le principal signe distinctif à brandir.

L’Europe selon F.F.

seguinAu-delà de son programme économique (violent pour une partie de la population mais prévisible), ce sont les lignes consacrées à la question européenne (sur le site de sa campagne) qui nous plongent le plus dans la postmodernité la plus truculente. Il faut d’abord rappeler ici que nous avons affaire à un ancien souverainiste, proche de Philippe Séguin, qui s’est prononcé contre le traité de Maastricht en 1992. À ce propos, le décalage entre le “gaulliste social” Séguin et “l’ultra-libéral” Fillon n’a pas manqué d’être signalé. Rien de bien nouveau : le premier montrait déjà du doigt le « Munich social » que représentait en 1993 la politique du gouvernement Balladur auquel le second appartenait. À la décharge de Fillon, certaines de ses propositions faisaient à l’époque consensus (incluant Philippe Séguin), comme la fameuse « TVA sociale » destinée à baisser les charges supportées par le travail.

Les lignes consacrées à l’Europe nous interpellent dès le titre : « Une France souveraine dans une Europe respectueuse des nations ». La référence au général de Gaulle n’est même pas à deviner : « Je suis ainsi pour une Europe des nations, une Europe qui, dans la lignée de celle voulue par le Général de Gaulle, soit garante de notre souveraineté », va-t-il jusqu’à affirmer. Mieux encore : « Aujourd’hui, ce projet d’Europe fédérale que j’ai toujours combattu est arrivé à terme. » L’élu ou électeur centriste attaché à la construction européenne peut ainsi frémir : son souverainisme remonte-t-il à la surface ? Serait-il en train de rompre avec la règle si merveilleusement illustrée par Jacques Chirac selon laquelle le chemin vers le pouvoir exige de gommer tout euroscepticisme ? Le contexte pourrait encourager un tel parti pris. En réalité, il s’agit là d’un souverainisme purement incantatoire. François Fillon est, et il a déjà eu l’occasion de l’affirmer sans ambages, de cette droite qui a décidé de substituer à la souveraineté la notion de “civilisation européenne”. Non seulement, loin de remettre en cause la monnaie unique, il souhaite « un projet européen recentré sur la zone euro », mais il considère que la frontière à renforcer est celle de l’Europe : admiratif des États-Unis, il rêve d’une “frontière européenne” aussi difficile à passer que la frontière américaine.

Le reste du monde selon F.F.

C’est peut-être en politique étrangère que son gaullisme est le moins liquide. D’ailleurs, sur la question européenne elle-même, il est inutile de préjuger de sa sincérité. Il semble convaincu, comme bien d’autres, que l’euro et la construction européenne bénéficient à la souveraineté nationale, notamment face aux États-Unis. Il serait difficile de l’accuser d’atlantisme zélé. Aucune remise en cause dans son programme de l’alliance atlantique (n’était-il pas Premier ministre au moment de la réintégration du commandement intégré de l’Otan ?), certes, mais la rupture est plus nette en politique étrangère qu’en politique européenne.

C’est un homme neuf qui s’exprime sur cette question. Pas le Premier ministre de la guerre en Libye (que Moscou a modérément appréciée), mais un proche inavoué des idées d’un Dominique de Villepin, à peu de chose près. Sur certaines questions, il n’est pas plus original que précis : il veut “revoir” les relations avec le Qatar et l’Arabie saoudite. Mais sur les relations avec la Russie et la Syrie, il a fait le choix de la cohérence (toute relative) : la guerre contre l’État islamique (et plus généralement contre le “djihadisme”) étant prioritaire, la Russie est un partenaire incontournable et le régime syrien un moindre mal. Là encore, il est en rupture avec lui-même et ce qui se faisait quand il était à Matignon.

Le mythe (et la personnalisation excessive) de l’amitié supposée entre François Fillon et Vladimir Poutine n’a strictement aucun intérêt. Disons que son investiture est incontestablement bien accueillie à Moscou. Pas à cause d’une proximité particulière ou d’une russophilie supposée, mais tout simplement parce que François Fillon partage avec son potentiel homologue un élément majeur : une vision réaliste de la scène internationale et une défense (affichée) de l’idée de souveraineté. Par ailleurs, Fillon et Poutine partagent les mêmes ambiguïtés : entre État fort et libéralisme débridé, entre réalisme froid et élans “civilisationnels”. Ils partagent jusqu’aux mêmes stratégies qui prévalent autour d’eux : les deux sont soutenus par des courants “traditionalistes” et “identitaires” désireux de trouver en eux la chaleur de la respectabilité et du pouvoir.

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