Culture

Nicolas Norrito, des éditions Libertalia : « Nous œuvrons en faveur de l’émancipation »

Petite maison d’édition bénévole fondée en 2007, dont le nom fait référence à une colonie libertaire pirate installée à Madagascar, Libertalia vient de rééditer un des plus grands chefs-d’œuvre de Jack London, « Le Talon de fer ». Nous avons profité de l’occasion pour questionner brièvement l’un de ses cofondateurs, Nicolas Norrito, sur l’écrivain américain mort il y a exactement 100 ans et à qui nous dédions notre semaine.

Le Comptoir : Votre catalogue comptait déjà cinq livres de Jack London. Vous venez de rééditer Le Talon de fer, œuvre majeure saluée par Lénine, Trotski, Anatole France et Paul Vaillant-Couturier. Pourquoi republier ce livre en particulier ?

libertalia-letalondefer-couv_web_rvbNicolas Norrito : Libertalia est née sous le sceau londonien un jour de février 2007. Nous n’avions alors aucune connaissance du monde du livre, mais nous souhaitions rééditer une nouvelle de 1910 (Le Mexicain), qui résonnait en nous puisqu’il y est question de boxe et de révolution. Un jeune Mexicain réfugié en Californie monte sur le ring pour financer l’achat de 5000 fusils qui permettront de renverser le dictateur Porfirio Díaz. Ensuite, en 2008, nous avons réédité deux nouvelles sociales (South of the Slot ; The Dream of Debs), sous le titre Grève générale ; puis Un steak en 2010 (une autre magnifique nouvelle sur la boxe) ; Construire un feu en 2013 et enfin Coup pour coup (Minions of Midas) en 2015. S’est alors posée la question de savoir comment nous célèbrerions le centenaire du décès de Jack London. Nous avons choisi de nous attaquer à la plus politique de ses œuvres de fiction, Le Talon de fer (The Iron Heel, 1906-1908) en la faisant retraduire – la seule traduction disponible en français jusqu’en octobre 2016 était celle de Louis Postif, elle était incomplète et datait de 1923 – et en rassemblant un conséquent appareil critique. Philippe Mortimer, co-animateur des éditions L’Insomniaque, traducteur de Construire un feu et Coup pour coup a assuré ce gros travail. Quant à moi, j’ai suivi les traces de Jack London, depuis les archives entreposées à la Huntington Library à Los Angeles à son ranch de Glen Ellen en Californie, en passant par San Francisco, sa ville natale, Oakland, la cité ouvrière où il a grandi et sévi, et Berkeley où il reprit ses études de façon fugace. Ce livre appartient au patrimoine littéraire du monde militant ; outre Anatole France et Trotski, il a également été salué par Francis Lacassin, grand éditeur décédé il y a quelques années, comme un « classique de la révolte ».

« Les romans de Jack London sont faciles d’accès. Ce fils du peuple écrivait pour ses semblables. »

Le marxisme de Jack London n’entre-t-il pas en opposition avec votre ligne plutôt libertaire ?

Le marxisme de Jack London était passablement sommaire. Il avait un peu lu Marx, mais surtout Spencer, Darwin, Nietzsche et les écrivains comme Stevenson et Conrad. Sa pensée socialiste est moins théorique que vécue dans sa chair. London a le socialisme à l’estomac parce qu’il est un enfant de famille modeste. Il a commencé à travailler très tôt dans une conserverie et a fait l’apprentissage de la résistance. D’une façon générale, Jack London n’est jamais aussi juste que lorsqu’il se raconte, lorsqu’il emprunte la voie autobiographique, à l’instar du héros éponyme Martin Eden (son chef-d’œuvre) et de John Barleycorn, personnification de l’alcoolisme.

londonDans Le Talon de fer, le socialisme de Jack London est présenté de manière un peu caricaturale, mais ô combien plaisante au long du chapitre “Le Club des philomathes”, où le héros ouvrier Ernest Everhard redouble d’insolence et d’intelligence devant de grands bourgeois et leur démontre que derrière leur apparente philanthropie, ils ne sont que de redoutables exploiteurs. Il s’agit, comme souvent chez cet auteur, d’un passage fictionnel qui s’inspire d’une scène vécue peu avant la rédaction, en 1905. Pour rédiger ce récit, London s’est inspiré de la Commune de Paris, de l’échec de la révolution russe de 1905, ainsi que de la geste nihiliste des Narodniki.

Enfin, un mot sur notre ligne “politique”. Libertalia est certes une maison animée par le souffle libertaire, mais sans œillères. Nous œuvrons en faveur de l’émancipation et faisons nôtre pratiquement toute la tradition intellectuelle du mouvement ouvrier, à l’exception du réalisme socialiste soviétique le plus crasse.

Pensez-vous que la littérature de Jack London est politiquement aussi importante que les essais de critique sociale que vous publiez ? La littérature est-elle nécessairement émancipatrice ?

L’un ne doit pas exclure l’autre. Nous sommes de grands lecteurs d’essais, mais également de romans. La littérature n’a pas vocation à être nécessairement émancipatrice, néanmoins toutes les œuvres et les auteurs que nous chérissons s’inscrivent peu ou prou dans cette veine-là. Les romans de Jack London sont faciles d’accès. Ce fils du peuple écrivait pour ses semblables.

« Libertalia est née sous le sceau londonien »

L’écrivain américain connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. La revue littéraire Le Matricule des anges lui a consacré une couverture cet été. Gallimard a publié ses œuvres en Pléiade en octobre. Plusieurs ouvrages viennent de lui être consacrés et certaines de ses œuvres viennent d’être rééditées. Pourquoi redécouvrons-nous subitement Jack London selon vous ?

libertaliaOn ne le redécouvre pas, on ne l’a jamais oublié ! Il fait partie des écrivains les plus lus au monde et ses romans d’aventures sont au programme de la classe de cinquième. Celui qu’on redécouvre génération après génération, c’est le socialiste, le trimardeur. La Pléiade a fait retraduire certains de ses grands romans, et nombre de nouvelles, mais les deux volumes publiés ne couvrent qu’une partie minime de la totalité des écrits de London, véritable professionnel des lettres qui rédigeait mille mots par jour. Il est mort il y a exactement cent ans. Une vie courte et plurielle, qui ajoute à sa légende. Que cette actualité éditoriale donne envie de le lire ou de le relire, tel est notre désir le plus cher.

Jack London, écrivain du “peuple d’en bas”

Pionnier de la littérature américaine, Jack London est principalement connu pour ses romans d’aventures évoquant le Grand Nord comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Pourtant, l’auteur est avant tout un intellectuel socialiste, dont les idées politiques, directement issues de son vécu, dirigent l’œuvre. L’écrivain termine ainsi l’un de ses courts essais, intitulé Ce qui signifie la vie pour moi : « Je conserve ma foi en la noblesse et l’excellence de l’être humain. […] Et, pour conclure, ma foi va à la classe ouvrière. » Deux phrases qui résument à merveille sa pensée. Marxiste, qui a certainement plus lu Friedrich Nietzsche et Herbert Spencer – dont il se veut un critique féroce – que le communiste allemand, féru de littérature, admirateur notamment de H. G. Wells – à qui il emprunte l’expression “peuple d’en bas” –, de Charles Dickens, de Jonathan Swift ou de Robert Louis Stevenson, il fait de sa propre vie sa vraie inspiration.

Né en janvier 1876 à San Francisco au sein d’une famille populaire, John Griffith Chaney de son vrai nom n’a pas eu une jeunesse simple. Son père, William Chaney, abandonne sa mère, Flora Wellman, quelques mois avant son accouchement, car il ne voulait pas d’enfant. Cette dernière épouse quelques temps après un ancien combattant de la guerre de Sécession, John London, que tout le monde surnomme “Jack”. Il adopte le petit John Chaney, qui prendra ensuite son nom de famille. Son éducation est alors prise en charge par Eliza, une des deux filles de son beau-père, issue de son premier mariage. Connaissant des problèmes financiers, la famille doit souvent déménager. Dès l’âge de dix ans, Jack doit cumuler les petits boulots afin d’aider sa famille (livreur de glace, marchand de journaux, etc.). Il est doué à l’école et passionné par la littérature, mais est contraint par sa mère d’abandonner ses études à treize ans, certificat d’étude en poche. Il part alors travailler à l’usine, puis devient marin et finit vagabond. Il économisera durant toutes ces années pour se réinscrire à l’école, au lycée d’Oakland, afin d’étudier les œuvres de Karl Marx. Il cumule alors souvent un ou deux boulots en parallèle. C’est à cette époque qu’il devient socialiste. Cette période difficile lui inspire son grand chef-d’œuvre Martin Eden, « attaque contre la bourgeoisie et les idées bourgeoises », selon ses propres mots. En fréquentant des individus provenant d’autres milieux sociaux, il prend conscience de son appartenance à la classe ouvrière. Il se rend également compte de la tartufferie des bourgeois qui prônent la beauté et vantent la culture, alors qu’ils sont prêts à tout moment à sacrifier leurs valeurs contre l’argent. Cette contradiction est incarnée dans Ruth Morse, personnage de Martin Eden inspiré de sa première déception amoureuse, Anna Strunsky, qui refuse sa demande en mariage à cause de sa position sociale.

« Une allégorie de la révolte des exploités. »

Inscrit à l’université d’Alameda, il ne lui faut que quatre mois pour venir à bout d’un programme de deux ans. Il rejoint dans le même temps le Socialist Labor Party et  se lance dans l’écriture. Son militantisme lui vaudra néanmoins un mois de prison. Cette expérience lui inspirera Le Vagabond des étoiles où il en découd avec le système pénitentiaire américain et avec la peine capitale, qui est selon lui « une honte pour la société qui la tolère, et paie pour elle des impôts ». Accepté à l’université de Berkeley, il doit cependant rapidement abandonner par manque d’argent. London prend alors la mer et part chercher de l’or dans le Grand Nord. Si c’est un échec financier, il y trouve néanmoins l’inspiration littéraire. De retour en Californie, il publie en 1899 sa première nouvelle, À l’homme sur la piste. London se consacre alors à l’écriture et au militantisme politique. En 1901, il quitte le Socialist Labor Party, afin de rejoindre le Socialist Party. En 1905, il se présente aux élections municipales d’Oakland sous la bannière socialiste. Il soutient également l’action syndicale de l’IWW (Industrial Workers of the World) et la grève comme moyen de lutte pour les travailleurs. La littérature de London est alors marquée du sceau de l’engagement social. Même derrière L’Appel de la forêt se cache « une allégorie de la révolte des exploités » selon Larry Portis, spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier.

« Tant qu’il existera des ouvriers et des capitalistes, ils continueront de se quereller au sujet du partage. »

Mais s’il adhère au matérialisme dialectique, les théories marxistes sont finalement secondaires dans son cheminement. En effet, s’il croit que l’existence de la lutte de classes est une loi quasi-scientifique « du développement social », c’est parce qu’il l’a expérimentée. Ainsi, Ernest Everhard, héros du Talon de fer et alter ego de l’écrivain, développe : « Revenons sur terre ; le travailleur, étant égoïste, veut avoir le plus possible dans le partage. Le capitaliste, étant égoïste, veut avoir tout ce qu’il peut prendre. […] Tant qu’il existera des ouvriers et des capitalistes, ils continueront de se quereller au sujet du partage. » Cependant, les choses ne sont pas toujours aussi simples. Pour London, les individus ne sont pas que de purs produits de leur classe, ils sont également déterminés par leurs relations, leurs familles ou les aléas de la vie. Les humains ne peuvent pas s’en sortir seuls et vivre sans un minimum de solidarité. Ainsi, Le loup des mers, qui se veut une critique du surhomme de Nietzsche, démontre que même un individu doté d’une force phénoménale et d’une intelligence exceptionnelle ne peut s’en sortir seul.

Mais Jack London a également les défauts du peuple américain de son époque. Bien que socialiste et partisan d’une société sans classe, il croit en la réussite personnelle, n’hésitant pas à vanter la sienne quand il écrit à sa fille aînée Joan : « La sélection est le secret de la création […]. Le monde appartient aux forts, et seuls les forts triomphent. » De même, il adhérait à nombre de préjugés racistes, allant jusqu’à déclarer que « Les nègres étaient des créatures bipèdes inférieures » ou qu’il était  « un homme blanc avant d’être un socialiste ! » Preuve que nul n’est parfait.

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