Politique

Extraits exclusifs de « La guerre des gauches »

Journaliste et cofondateur du Comptoir, Kévin Boucaud-Victoire publie le 7 avril 2017 son premier ouvrage aux éditions du Cerf, intitulé « La guerre des gauches ». Dans cet essai, il tente d’éclairer les fractures qui traversent la gauche à partir de son histoire qui démarre au début de la Révolution française. Nous publions ici en exclusivité les bonnes feuilles de ce livre. Dans cet extrait, l’auteur nous raconte la naissance d’une des trois principales familles qui animent la gauche : le socialisme.

Si aujourd’hui dans l’imaginaire de beaucoup gauche et socialisme se confondent, cela a loin d’avoir été toujours le cas. Les travaux de Michéa ont le mérite de rappeler cette vérité. La thèse “séparatiste” du philosophe semble cependant plus discutable. Pour le montpelliérain, le socialisme n’a à l’origine aucun rapport avec la gauche, définie par le républicanisme, le libéralisme et le progrès. L’enjeu pour lui est d’appeler les classes populaires, dans la lignée de Proudhon ou du Manifeste des soixante[i], à se dégager de la tutelle jacobine ou libérale, bourgeoise ou petite bourgeoise. Pourtant, le socialisme semble bel et bien être né à gauche et en présente les caractéristiques. Certes, dès le début les socialistes n’hésitent pas à prendre certaines distances avec la pensée des Lumières. Mais comme l’admet Michéa lui-même, « la critique de ces premiers socialistes portait beaucoup moins sur l’idéal des Lumières lui-même (les idées d’émancipation, d’égalité et de liberté sont au centre de toutes leurs analyses) que sur la représentation “atomiste” de l’homme et de la société qui en constituait l’arrière-plan métaphysique. »[ii] Le penseur reconnaît d’ailleurs que le socialisme « s’inscrit à peu près dans ce cadre intellectuel ». Pour finir, les socialistes préfèrent unanimement le cadre républicain à l’Ancien Régime, même s’ils ne manquent pas de faire remarquer qu’il ne tient généralement pas ses promesses, à commencer par la liberté et l’égalité. Le socialisme – il faudrait plutôt dire “les socialismes” – n’est donc pas à l’origine à égale distance entre la gauche et la droite, mais est plus proche du premier camp.

« Ce système produit de la richesse, mais c’est une machine qui le fait en concentrant une part essentielle et croissante de celle-ci entre les mains d’une nouvelle aristocratie. » Victor Prosper Considerant

Du pauvre au prolétaire

Le socialisme est comme le reste de la gauche un héritier direct des Lumières, notamment de Rousseau. Comme le résume Jaurès dans un discours datant du 19 décembre 1889, c’est chez le philosophe d’origine genevoise que les socialistes ont puisé « l’inspiration de la justice ». […] Mais le socialisme n’est pas qu’une idée et a été enfanté par une condition sociale très particulière.

Il est ainsi communément admis que le socialisme ne prend forme que dans les années 1820, lorsque le “pauvre” de Gracchus Babeuf devient le “prolétaire” de Jean de Sismondi[iii]. En effet, si l’idée d’une organisation harmonieuse, voire égalitaire, de la société remonte à l’Antiquité et bien qu’elle refasse surface pendant la Renaissance avec l’Utopie de Thomas More (1516), le socialisme à proprement parler ne se développe qu’en réaction au capitalisme. L’exode rural, provoqué par un accaparement des terres agricoles, livre à l’industrie naissante une main d’œuvre abondante et facilement exploitable. Le prolétariat naît ainsi. Cette même industrie, concurrence déloyalement l’artisanat traditionnel grâce au progrès technique. Ce mouvement ne se fait évidemment pas sans résistance. […]

Thomas Bouchet, Vincent Bourdeau, Edward Castelton, Ludovic Frobert et François Jarrige, coordinateurs d’un ouvrage remarquable sur les débuts du mouvement, explique que les premiers socialistes partent d’un constat : « l’individualisme et la concurrence triomphent partout, l’agitation politique et les bouleversements socio-économiques incessants créent incertitudes et insécurité sociale.« [iv] Ainsi, « en dépit de leurs différences irréductibles, ceux qui se regroupent peu à peu sous la bannière du socialisme partagent la même condamnation de la concurrence, perçue comme la source de toute misère. »[v] Cette bannière met cependant un peu de temps avant de s’imposer. Au départ, les socialistes ne sont que quelques réformateurs sociaux, qui ignorent ce qui les réunit, parmi lesquels le philosophe Charles Fourier, le comte de Saint-Simon, le penseur Étienne Cabet ou l’entrepreneur britannique Robert Owen. Si ces “socialistes utopiques”, comme les ont qualifiés par la suite Marx et Engels, critiquent radicalement la nouvelle société qui se met en place, leur priorité va à la recherche d’alternatives concrètes.

[…]

« La lutte actuelle des prolétaires contre la bourgeoisie, […] la lutte de ceux qui ne possèdent pas les instruments de travail contre ceux qui les possèdent. » Pierre Leroux

Le socialisme contre l’atomisation de la société

Karl Marx et Friedrich Engels

Le socialisme s’impose alors comme idéologie opposée à l’atomisation de la société. C’est sûrement le principal point qui la sépare du reste de la gauche, ses deux sœurs libérales et jacobines y étant très attachées, à des degrés divers. L’autre spécificité de ceux que l’on surnomme au départ “les partageux”, est une opposition viscérale au mode de production capitaliste, alors que le libéralisme, au contraire, l’accompagne, et que le jacobinisme s’en satisfait, moyennant au mieux quelques mesures sociales afin de limiter les inégalités. Or les socialistes estiment, comme l’économiste fouriériste Victor Prosper Considerant, que « ce système produit de la richesse, mais c’est une machine qui le fait en concentrant une part essentielle et croissante de celle-ci entre les mains d’une nouvelle aristocratie. » Il faut donc rompre radicalement avec lui. Ensuite, ils regrettent l’exode rural généré par l’industrialisation et estiment que l’urbanisation détruit les communautés locales, déracine les masses et entame ainsi les bases matérielles et culturelles de leur autonomie, afin de les livrer au salariat. L’oxymore “esclavage salarié” semble tout indiqué pour résumer la situation. Peu à peu, le concept de lutte de classes, forgé par l’historien François Guizot[vi] s’impose au sein de ce mouvement. Leroux le définit dans un premier temps comme la « lutte actuelle des prolétaires contre la bourgeoisie, […] la lutte de ceux qui ne possèdent pas les instruments de travail contre ceux qui les possèdent ». Il prend ensuite une place considérable dans l’œuvre de Karl Marx et Friedrich Engels, qui estiment de concert que « l’histoire de toute société jusqu’à la nôtre n’a été que l’histoire de la lutte des classes »[vii]. Dès lors, le socialisme fera s’opposer prolétaires et bourgeois.

« L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même. » Flora Tristan

Bien que très divers depuis ses débuts, les socialistes peuvent être classés en trois catégories : les réformistes, les collectivistes et les libertaires. Il faut ajouter à ce tableau un mouvement transversal, même s’il est un peu plus présent chez les libertaires : le féminisme. Ce courant est certes présent dans toute la gauche, mais le féminisme socialiste a ses spécificités. Il articule toujours la question de l’égalité des sexes avec celle plus large de l’émancipation des classes populaires. Pionnière, Flora Tristan écrivait en 1840 : « l’affranchissement des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même. » Ensuite, si elles entendent défendre les femmes, les socialistes féministes, à l’instar de Flora Tristan, Louise Michel, Jeanne Deroin, Pauline Roland et George Sand, désignent les bourgeoises comme ennemies et les ouvriers masculins comme des alliés.

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Notes :

[i] Le Manifeste des soixante est un texte politique rédigé par l’ouvrier Henri Tolain en 1864 et signé par soixante prolétaires. Ce texte très important du mouvement ouvrier demandait notamment aux prolétaires socialistes des candidats systématiquement à chaque élection, quitte à faire perdre la gauche bourgeoise.

[ii] Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa, La gauche et le peuple : Lettres croisées, Flammarion, 2014, p. 52

[iii] Économiste suisse qualifié par Marx de chef de file du “socialisme petit-bourgeois” et par Lénine de “socialiste romantique”, Jean de Sismondi est le père du terme “prolétaire”. Voir Jean de Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, ou de la richesse dans ses rapports avec la population, 1819

[iv] Thomas Bouchet et al. (dir.), Quand les socialistes inventaient l’avenir, 1825-1860, La Découverte, 2015 p. 9

[v] Ibid.

[vi] Il faut quand même relever que dans son Discours sur la première décade de Tite-Live (1513-1519), Nicolas Machiavel souligne l’antagonisme entre les classes dominantes et les classes dominées. Selon lui, la lutte des seconds contre les premiers permet d’étendre la liberté.

[vii] Friedrich Engels et Karl Marx, Manifeste du Parti communiste, 1848.

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