Culture

Un an dans la vie d’une forêt

Pendant un an, à intervalles réguliers, au fil des saisons, David Haskell a observé un mètre carré d’une forêt des Appalaches, dans l’État du Tennessee, mètre carré qu’il a fort à propos décidé de baptiser le mandala, du nom des diagrammes symboliques qui représentent dans le bouddhisme l’évolution et l’involution de l’univers par rapport à un point central, et qui sont généralement utilisés comme supports pour la méditation.

« Les énergies lumineuse et sonore qui inondent le mandala trouvent un point de convergence dans ma conscience, où leur beauté est ardemment appréciée. Il y a également convergence au départ du trajet de l’énergie, au cœur incroyablement chaud et pressurisé du soleil. Celui-ci est à l’origine aussi bien de la lumière de l’aube que du chant matinal des oiseaux. Le rougeoiement à l’horizon est de la lumière filtrée par l’atmosphère ; la musique dans l’air est de l’énergie solaire filtrée par les plantes et les animaux dont se sont nourris les oiseaux chanteurs. L’enchantement d’un lever de soleil d’avril est un réseau de flux d’énergie. Ce réseau est ancré à une extrémité dans la matière transmutée en énergie à l’intérieur du soleil et à l’autre extrémité par l’énergie transmuée en beauté dans notre conscience. »  David Haskell

Haskell photo

David Haskell dans le mandala

Lorsque l’on lui demande s’il est favorable à la métaphysique, le poète franco-écossais Kenneth White a pris l’habitude de répondre : « Oui, à condition qu’il y ait beaucoup de physique dedans.«  De même, lorsque l’on nous demande si nous sommes favorables à l’écologie politique, nous serions tentés de répondre : “Oui, bien sûr, à condition qu’il y ait beaucoup de science naturelle dedans.” Non pas évidemment dans la perspective scientiste de sinistre mémoire qui voudrait que les institutions sociales et politiques soient fondées sur les lois de la nature telle qu’elles nous sont (soi-disant) révélées par la science, mais pour cette raison simple que les sciences naturelles – écologie, botanique, géologie, éthologie, etc. – sont une source inépuisable d’émerveillement.

Le droit à l’émerveillement

Or, quel pourrait bien être le sens d’une transformation sociale de grande ampleur, quel pourrait être l’intérêt de vivre dans une société émancipée du capitalisme, du productivisme ou du patriarcat si celle-ci ne nous offrait pas la possibilité de nous ouvrir au Grand Dehors de la nature et aux innombrables surprises – tantôt merveilleuses et tantôt effrayantes – qu’il nous réserve ? Ou, pour le dire comme George Orwell dans un superbe texte récemment publié au Comptoir, « si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une utopie qui circonscrit le travail ? Que fera-t-il du temps de loisir que lui accordera la machine ? […] Je pense qu’en préservant son amour d’enfance pour des choses telles que les arbres, les poissons, les papillons et les crapauds, un individu rend un peu plus probable un avenir pacifique et décent, et qu’en prêchant la doctrine suivant laquelle rien ne devrait être admiré sinon l’acier et le béton, il rend simplement un peu plus certain que les humains n’auront d’autre débouché à leur trop-plein d’énergie que dans la haine et le culte du chef. »

« Si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une utopie qui circonscrit le travail ? Que fera-t-il du temps de loisir que lui accordera la machine ? » George Orwell

À en juger par ces remarques du grand écrivain anglais, c’est de toute urgence qu’il faut convier nos proches à la lecture du livre Un an dans la vie d’une forêt du biologiste américain David Haskell, tant celui-ci se présente comme un véritable précis d’émerveillement, dépourvu de la moindre naïveté, totalement purgé de ce sentimentalisme niais qui caractérise encore aujourd’hui trop souvent les ouvrages consacrés à la nature (ou les documentaires animaliers). Pendant un an, à intervalles réguliers, au fil des saisons, David Haskell a observé un mètre carré d’une forêt des Appalaches, dans l’État du Tennessee, mètre carré qu’il a fort à propos décidé de baptiser le “mandala”, du nom des diagrammes symboliques qui représentent dans le bouddhisme l’évolution et l’involution de l’univers par rapport à un point central, et qui sont généralement utilisés comme supports pour la méditation.

Livre Haskell

Et en effet, ce ne sont pas seulement les “péripéties” (déjà très nombreuses) de ce mètre carré de forêt qui retiennent l’attention de Haskell, mais plus encore ce qu’elles nous révèlent de l’écosystème forestier dans lequel elles s’insèrent et des grands cycles de la biosphère qui s’y manifestent. Du « bestiaire grouillant » et encore largement inconnu qui peuple le sol aux cristaux de glace hivernaux qui nous révèlent la physique des atomes, en passant par les traces d’un cerf et la floraison printanière, c’est toute “l’économie de la nature”, du micro au macro, qui nous est révélée.

Voulez-vous savoir comment les mésanges survivent à l’hiver glacial des Appalaches ? Comment certaines salamandres “éjectent” leur queue pour distraire leurs prédateurs et se mettre à l’abri ? Comment les plantes résistent telles des sages taoïstes – « les herbes et les arbres sont flexibles et fragiles quand ils sont vivants, secs et racornis quand ils sont morts » disait Lao-Tseu – aux assauts du vent ? Comment les lucioles émettent cette lumière qui nous fascine tant ? Voulez-vous tout comprendre de la biologie des mousses qui poussent à la faveur des pluies printanières ? Des secrets de la floraison assurée par les graines itinérantes ? De la vie des tiques et de leur soif obstinée de sang ? Voulez-vous tout connaître de l’histoire naturelle des hépatiques ? Et de celles des éphémères printanières, des fougères, des champignons ? Voulez-vous découvrir les aventures vécues par les coyotes, les tritons, les chenilles, les sauterelles, les vautours ou les oiseaux migrateurs qui arpentent ou survolent le mandala, et toute la complexité des relations écosystémiques que ces diverses créatures tissent à travers leur vie ? Voulez-vous partager avec Haskell la délectation d’une journée d’automne passée en compagnie d’une famille d’écureuils ? Lisez Un an dans la vie d’une forêt !

Un biologiste zen 

Fascinantes et quelque peu inquiétantes sont également les pages consacrées par notre auteur à la vie du sol, ce « monde ténébreux » qui représente « la moitié au moins de l’activité globale » du vivant et « où nous sommes tous voués à transiter en nourrissant au passage d’autres êtres vivants ». « Nous sommes des ornements encombrants sur la peau de la vie, à sa surface, en conclue Haskell, tout juste conscients des multitudes microscopiques qui constituent le reste du corps. Jeter un coup d’œil sur la surface du mandala, c’est comme se poser légèrement sur la peau et sentir la vie palpiter. »

Mais davantage qu’un périmètre strictement géométrique, le mandala de Haskell est un espace indissociablement physique et mental, le lieu d’une certaine qualité d’attention au monde. Car pour le biologiste américain, l’émerveillement n’est pas donné, il est le fruit d’une discipline, d’une ascèse serions-nous même tentés de dire. Cette ascèse, cependant, ne consiste pas à soustraire les sens aux multiples jouissances que la nature leur offre, mais au contraire à les aiguiser de telle façon qu’ils puissent s’y ouvrir pleinement. « Notre attention se disperse avec obstination. Rappelez-là doucement à l’ordre. Soyez inlassablement à l’affût de détail sensoriels : les particularités d’un son, l’impression procurée par un lieu et son odeur, les complexités visuelles. »

« Notre attention se disperse avec obstination. Rappelez-là doucement à l’ordre. Soyez inlassablement à l’affût de détail sensoriels : les particularités d’un son, l’impression procurée par un lieu et son odeur, les complexités visuelles. »  David Haskell

Être attentif donc, non pour se recueillir au sein d’une intériorité souveraine, à l’abri des distractions du monde, mais pour porter à son intensité maximale la perception qui nous unit aux choses et aux êtres qui composent la communauté du vivant. Se concentrer sans se tendre, être capable aussi de renoncer à sa sa volonté : « Ne rien attendre. Espérer trouver le beau, le spectaculaire, le cruel, le sacré, l’illumination, empêche une observation objective et l’impatience brouille les idées. Espérez seulement une ouverture enthousiaste des sens. » Ne pas non plus penser que seuls les forêts vierges et les milieux préservés peuvent nous offrir une telle expérience. « Un des résultats de mon observation du mandala a été de comprendre que c’est en leur accordant leur attention que nous faisons apparaître des endroits merveilleux, et non en trouvant des endroits vierges qui nous émerveillent. Les jardins, les arbres des villes, le ciel, les champs, de jeunes forêts, un vol de moineaux en banlieue, sont autant de mandalas. »

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Les Appalaches en automne

De fait, l’une des caractéristiques frappantes du livre de Haskell pour quiconque a fréquenté avec assiduité les classiques du nature writing américain, c’est son absence totale de puritanisme et de misanthropie. L’homme et ses activités n’y font jamais figure de souillure, sapiens n’y est jamais présenté comme la seule espèce indésirable dans la nature. Bien sûr, lorsqu’il découvre deux balles de golf à proximité du mandala, l’auteur ne cache pas sa réprobation, non seulement « parce que des balles en plastique blanc luisant jurent dans une forêt, mais parce qu’elles proviennent d’une réalité parallèle. La communauté écologique est le résultat de concessions mutuelles entre des milliers d’espèces ; celle d’un terrain de golf est une monoculture d’herbe allochtone sortie de l’esprit d’une seule espèce. Le champ visuel et sonore du mandala est dominé par le sexe et la mort : feuilles mortes, pollen, chants d’oiseau. Le terrain de golf a été expurgé par une police puritaine de la vie. Le sexe et la mort sont gommés. Étrange contrée. » Mais plutôt que de se laisser aller au dégoût et au jugement moral, Haskell préfère admettre que « les produits de l’activité humaine ne sont pas des tâches laissées sur la nature. Cela reviendrait à créer un fossé entre l’humanité et le reste du vivant. Une balle de golf est la manifestation de l’esprit ludique d’un primate africain intelligent. Ce primate adore inventer des jeux pour éprouver ses capacités physiques et mentales. » Or « aimer vraiment le monde, c’est aussi aimer l’ingéniosité et le caractère badin de l’homme. »

Une éthique écologique prudente

Bien sûr, Haskell n’en cautionne pas pour autant toute activité humaine sous prétexte que celle-ci serait naturelle, et en dernière instance, son livre est un hymne à la nature sauvage, un plaidoyer en faveur de sa protection. S’il reconnaît, dans des pages qui font écho sous une forme littéraire aux débats les plus contemporains de l’éthique environnementale (celle de John Baird Callicott notamment), que les « perturbations sont naturelles, que le vieux cliché d’équilibre de la nature est passé de mode et que la forêt est maintenant un système dynamique constamment assailli par le feu, le vent et l’homme », il n’en appelle pas moins à mettre un frein à notre insatiable appétit de ressources et à développer une éthique écologique.

Aldo-Leopold

Aldo Leopold, à l’origine de l’éthique environnementale

La démarche de Haskell tranche néanmoins fortement avec les approches classiques de l’éthique environnementale, unanimement convaincues de pouvoir fonder l’éthique écologique en nature. Ainsi, dans les années 1940 du siècle dernier, le grand naturaliste américain Aldo Leopold entendait s’inspirer des données des sciences naturelles de son temps pour fonder une éthique de la terre (land ethic). Dans l’optique de Leopold, la biologie, et singulièrement l’écologie, en nous invitant à reconsidérer la place que nous occupons dans la nature – celle de « membres à part entière de la communauté biotique » et de « compagnons-voyageurs des autres espèces dans l’odyssée de l’évolution », nous incitait également à poser les jalons d’une éthique nouvelle, dont la maxime était la suivante : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse ». David Haskell, s’il s’inscrit indéniablement dans l’héritage de Leopold, notamment par son sens aigu des liens écologiques et phylogénétiques qui nous unissent à la nature, est en revanche beaucoup plus sceptique à l’idée que la science des écosystèmes puissent inspirer un véritable renouvellement de notre rapport à la Terre.

À ses yeux, « la nature ne donne pas la réponse ». Ou plutôt, les réponses qu’elle donne sont tellement variées et contrastées qu’elle ne saurait constituer un modèle univoque. En dernière instance, c’est à nous de trancher. « De quelle partie de la nature souhaitons-nous nous inspirer ? Aspirons-nous à imiter la masse pesante, inflexible, d’un inlandsis qui écrase tout, et à imprimer notre beauté glaciale sur la terre, puis à nous retirer pendant cent mille ans afin de permettre la lente régénération de la forêt ? Ou bien choisissons-nous de nous comporter comme le feu et le vent en ravageant des régions entières avant d’aller plus loin, frappant au hasard ? De quelle quantité de bois avons-nous besoin ? Où s’arrêtent nos désirs ? »

Nul scientisme donc chez ce biologiste érudit et épris de savoir, et même une conscience aiguë des limites de la science. « C’est pourquoi, nous dit-il, je me suis efforcé de laisser de côté les outils scientifiques et d’être à l’écoute : d’approcher la nature sans une seule hypothèse, sans procédé pour recueillir les données, sans plan de cours pour apporter des réponses à mes étudiants, sans machines ni sondes. J’ai entrevu la richesse de la science, mais aussi à quel point son esprit et sa portée son limités. […] J’ai appris à me délecter de ses hypothèses, mais aussi à ne pas les confondre avec la nature lumineuse et ineffable du monde. »

« Il n’est pas exagéré de dire que David Haskell, avec ce livre, vient d’inventer un nouveau genre littéraire, à la frontière entre le nature writing classique, la vulgarisation scientifique et le traité taoïsto-zen de contemplation poétique du monde. »

Nulle naïveté non plus chez Haskell. « Dans l’économie de la nature, on trouve autant de syndicats que de barons voleurs, autant de solidarité que d’individualisme entrepreneurial. » Et si l’attention soutenue portée au mandala a permis à notre auteur de prendre conscience de « sa parenté écologique et évolutionnaire avec la forêt », elle lui a également révélé l’effrayante cruauté de certaines formes de prédation, ou bien encore l’inquiétante étrangeté des processus qui se déroulent hors de notre vue, dans les profondeurs du sol par exemple. « Un sentiment tout aussi fort d’altérité s’est développé. […] J’ai compris dans les profondeurs de mon être que ma présence ici, comme celle de toute l’humanité, n’était pas nécessaire ». Si cette « prise de conscience engendre un sentiment de solitude, […] elle m’apporte aussi une sorte de soulagement. Le monde ne tourne pas autour de moi et de mon espèce. Les humains n’ont participé en rien à la formation du centre causal de la nature. La vie nous dépasse. » Et Haskell de conclure sous une forme qui évoque l’esprit du zen ou du haïku, comme si toutes ces pensées si subtiles dont son livre abonde devait finalement céder la place au silence de l’esprit, à une ouverture inconditionnelle des sens, à une réconciliation finale avec l’être-là du monde : « Je poursuis ma séance d’observation, à la fois étranger et apparenté au mandala. La forêt baigne dans la clarté argentée chatoyante de la lune. À mesure que mes yeux s’habituent à l’obscurité, je vois mon ombre projetée par le clair de lune sur les feuilles du mandala. »

Il n’est pas exagéré de dire que David Haskell, avec ce livre, vient d’inventer un nouveau genre littéraire, à la frontière entre le nature writing classique, la vulgarisation scientifique et le traité taoïsto-zen de contemplation poétique du monde. À cet égard, il ne fait aucun doute qu’Un an dans la vie d’une forêt est appelé à devenir un classique, au même titre que le Walden de Thoreau, L’almanach d’un comté des sables d’Aldo Leopold et le Désert Solitaire d’Edward Abbey. Et une source intarissable de jubilation pour ses lecteurs.

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