Société

Mayweather vs McGregor : l’américanisation des sports de combat

Le combat entre le boxeur anglais à la retraite Mayweather et le champion de l’Ultimate Fighting Championship (UFC) McGregor a brassé beaucoup de millions, mais aussi beaucoup d’air. Pour la première fois depuis un certain temps, les sports de combat sont revenus sur le devant de la scène francophone. Impossible d’échapper à la déferlante de publicités, de prévisions, de critiques, etc. Qu’est-ce que cela dit du MMA et des sports de combat ?

Quand mon entourage parle de sport, les discussions ne tournent généralement qu’autour d’un seul sport, dont à mon grand dam je me contrefous : le football. Il y a certes quelques marginaux qui discutent ici ou là de rugby ou de basketball, mais cela demeure confiné à quelques cercles d’amis restreints et cantonné aux sports de ballons. Les sports de combat sont peu prisés dans les milieux intellectuels. Le MMA est sans doute l’enfant le moins aimé de cette grande famille. Mixed Martial Arts, ou Arts Martiaux Mixtes, trois mots pour désigner un type de compétition où toutes les compétences du combat à mains nues sont mises à profit : combat au sol, combat debout et tout ce qu’il y a entre les deux (la lutte qui permet d’amener au sol ou de rester debout), tout y est afin de permettre ce qui se rapproche le plus d’un combat réaliste. Les arts martiaux y sont mixtes car non seulement l’histoire a voulu les faire d’abord s’affronter – le premier Ultimate Fighting Championship (UFC) en 1993 basait principalement sa publicité autour d’un tel affrontement – mais aussi parce que l’on a très vite compris qu’il était nécessaire de les mixer ensemble afin d’être le plus complet possible – les combattants au sol ayant l’avantage sur tous les autres. Bien plus qu’un combat de gladiateurs où « tout est permis », c’est aujourd’hui un sport aussi régulé que n’importe quel type de boxe. Le MMA peut ainsi être vu comme un retour à la tradition antique du pankration, l’un des sports les plus populaires des Jeux olympiques antiques, adapté au monde moderne.

Floyd Mayweather Jr. v Conor McGregor

J’ai été cependant ravi de voir enfin apparaître sur mon mur Facebook des discussions à propos du dernier combat de boxe, relativement historique (et hyper-médiatisé), entre l’ancien champion de boxe anglaise invaincu Floyd Mayweather, et le champion actuel des poids légers de l’UFC Conor McGregor (considéré comme l’un des meilleurs combattants de l’histoire de l’UFC). Ce combat, intéressant au demeurant, a été, de toute évidence, épatant de qualité quand on sait que le combattant de MMA n’a jamais eu de combats de boxe anglaise auparavant – et partant, d’entraînement focalisé uniquement sur cet aspect (imaginez un athlète de triathlon affrontant Usain Bolt en 100 mètres). Pour donner un indice de la prouesse, il eut été bien plus difficile pour le boxeur de tenir aussi longtemps face à McGregor, car n’ayant littéralement aucune expérience en matière de coups de pied ou de lutte au sol – historiquement, tous les boxeurs l’ayant tenté ont échoué d’ailleurs misérablement. Ce combat révèle cependant plusieurs choses sur l’état des sports de combat aujourd’hui.

L’UFC, ou le triomphe du capitalisme américain

Tout d’abord, notons le triomphe suprême des États-Unis dans les sports de combat : tant du point de vue culturel, avec le type de promotion précédant le combat et le type de personnages qu’incarnent Mayweather et McGregor (des provocateurs valorisant le fric et le bling-bling), que du point de vue géographique. Il fut un temps où le Japon était encore une plaque tournante pour tout ce qui touchait aux sports de combat autres que la boxe anglaise, mais après la décadence de la grande organisation de kickboxing K-1 et le rachat de la plus grande organisation de MMA du monde (Pride FC) par l’UFC, les USA ont pu récupérer tous les combattants de MMA du Pride et faire de l’UFC l’immense monopole mondial qu’il est aujourd’hui. Ce triomphe a fait disparaître tout le charme de l’environnement japonais, et nous a fait passer d’un rapport assez respectueux, voire spirituel aux combats (le public japonais étant assez silencieux quand il n’acclame pas les combattants), à un rapport typiquement américain de divertissement bruyant, hyper-sponsorisé (certains allant jusqu’à se tatouer les marques sur le corps) et consumériste. Il ne s’agit pas de fantasmer sur un univers japonais, lui aussi vicié par de nombreuses failles et gangréné par le capitalisme nippon – la corruption endémique, la mainmise des Yakuza, les freakshows qui ont rendu célèbres ces catcheurs sans talents et des combattants monstrueux comme Bob Sapp, etc. – mais de noter que le monopole américain a homogénéisé l’imaginaire tournant autour du MMA. Là où la culture japonaise maintient un certain respect presque sacré à l’égard du combattant – le fameux esprit Bushido – c’est désormais la part belle aux plus bruyants : parole aux plus vulgaires, mise en scène permanente du trash talk, omniprésence sur les réseaux, le show à l’américaine a fini d’enlever toute noblesse à l’imaginaire de ce sport.

« Là où la culture japonaise maintient un certain respect presque sacré à l’égard du combattant – le fameux esprit Bushido – c’est désormais la part belle aux plus bruyants. »

Les dégâts causés par l’hégémonie de l’UFC et des USA ne se limitent pas à la conscience collective ou à l’éducation du public venu voir ce sport. Il est aussi tout simplement matériel. Avec l’UFC, c’est le triomphe du capitalisme américain, dérégulé, sauvage, monopolistique et concurrentiel. Comme le rappelle un article du Jacobinmag comparant Donald Trump au président de l’UFC Dana White, lorsque les syndicats américains Teamsters et Unite here! lancèrent une campagne pour que s’organisent les combattants de l’UFC, l’entreprise eut tôt fait de leur envoyer une lettre leur expliquant que « Faire partie d’un syndicat pourrait les forcer à être complètement soumis aux patrons des syndicats… Si vous accordez de l’importance à votre voix et votre indépendance, nous vous encourageons à rejeter les syndicats ». Un ton étonnamment courtois en comparaison des tweets incendiaires et enragés du président. Pressions sur les employés, donc, mais aussi licenciements secs, comme lorsque Jacob “Stich” Duran, cutman (soigneur lors des pauses entre les rounds) aguerri fut viré après quatorze années de bons et loyaux services, pour avoir critiqué le nouveau contrat signé entre l’UFC et la marque Reebok. Un odieux “deal” signé sans l’aval des employés et qui pourtant allait les affecter grandement : il a en effet interdit la possibilité de porter autre chose que la marque Reebok lors des combats. Or, l’une des principales sources de revenu d’un combattant est ce que lui rapportent ses divers sponsors. Résultat : des pertes de milliers de dollars pour les sportifs, des millions engrangés par les détenteurs du capital à la tête de l’UFC.

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Comme le rappelle un autre article de Jacobinmag, « Avec l’exception de McGregor, qui semble pouvoir faire ce qu’il veut, la règle dominante à l’UFC est que le travail doit se conformer à toutes les demandes du capital ». Un autre impact de l’américanisation de la culture : un combattant est jugé avant tout par ce qu’il rapporte, et ceci est jugé à l’aune des critères américains de popularité. Seul un combattant injurieux, marrant ou polémique est donc capable de garder un peu d’indépendance grâce à ces “talents” d’homme de spectacle. Un combattant tout aussi talentueux mais moins showman devra se plier aux diktats – une grande différence d’avec le public japonais, qui se soucie avant tout de ce que font les combattants sur le ring, et du courage ainsi que de la combativité dont font preuve les opposants. Voilà pourquoi Dana White se permet de se moquer publiquement de combattants comme Demetrious Johnson (pourtant dominant sa catégorie de poids) selon le Jacobin : noir et relativement doux dans sa façon de parler, il ne colle pas à l’étiquette du bagarreur à la gouaille insultante.

« En réalité, explique le Jacobin, les relations d’exploitation entre l’UFC et l’essentiel de ses combattants ne sont pas nouvelles. Quand la compagnie s’est vendue pour 4 milliards de dollars, pas un cents de cet argent n’a bénéficié aux combattants. L’UFC a toujours dépendu, en particulier en ce qui concerne les combattants de moindre niveau qui font l’essentiel des événements TVs, du fait de payer ses combattants le moins possible. Grâce à une faille juridique qui est devenu un élément central de l’économie, les combattants de l’UFC sont considérés comme des indépendants, ce qui veut dire que la compagnie peut utiliser leur travail de manière exclusive sans pour autant leur faire bénéficier des avantages d’un employé. »

La popularité grandissante du MMA

En dépit du fléau qu’est en train de devenir l’organisation américaine tentaculaire, le succès international d’un tel combat a permis de montrer la puissance culturelle montante du MMA, qui s’annonce de plus en plus comme le futur sport de combat populaire. Une place qu’il mérite amplement, en dépit de l’interdiction française et des préjugés liés à sa pratique. Une interdiction qu’il serait bon de remettre en question, et qui s’explique bien plus par la pression exercée par certains lobbies de fédérations sportives soucieuses de maintenir leur clientèle, que par le soucis de sécurité ou de dignité. Le MMA est en effet bien moins dangereux que la boxe anglaise, ce qui n’a rien de surprenant : si les soudaines hémorragies peuvent apparaître choquantes, elles demeurent superficielles. Le combat au sol, qui implique torsions des membres ou étranglements, est bien moins dangereux pour le cerveau, tandis que la lutte rend de facto les échanges pieds-poings moins nombreux que dans les autres sports de combat uniquement debout. Enfin, les rounds, moins nombreux qu’en boxe anglaise, permettent de ne pas aggraver les traumatismes au niveau de la tête, qui sont eux-mêmes réduits par le fait qu’il soit possible d’envoyer des coups de pieds, au niveau des jambes comme au niveau du torse.

Sans la pression politique de certaines fédérations sportives, le MMA ne serait sans doute pas illégal en France – alors que le pancrace demeure encore aujourd’hui le seul sport en France relativement proche des règles du MMA. C’est du moins ce que pensent de plus en plus de pratiquants de ce sport. C’est ainsi que s’exprime le combattant Tom Duquesnoy : « Il y a un gros lobby de la Fédération française de judo, qui y voit un ennemi, dénonce le jeune fighter, qui est également fan d’opéra. Le MMA pèse quatre milliards de dollars à l’heure actuelle donc c’est un grand cygne doré par rapport au judo qui est un peu le petit canard noir pas content. »

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Vase représentant un combat de pankration

Trop vite classé dans les sports extrêmes ou dans les activités de bourrin type combats de coq, les gens seraient bien avisés de se renseigner un peu plus sur ce qu’implique un tel sport en matière de discipline, d’athlétisme et de polyvalence. Le combat au sol est en lui-même une véritable science, un jeu d’échecs pour pratiquants de judo, de jiu-jitsu fighting, de jiu-jitsu brésilien, de lucha libre, etc. où chaque position doit être à la fois instinctive et réfléchie en anticipant ce qu’un changement pourrait provoquer comme réponse chez l’adversaire (avec certains capables de deviner des positions plusieurs coups en avance). Du temps des Grecs, des philosophes comme Philon d’Alexandrie étaient d’ardents pratiquants du pankration, et par ailleurs certains des plus glorieux combattants allaient eux-mêmes écouter les enseignements des penseurs de l’époque. Dans les années 1970, Bruce Lee lui-même tâtait l’idée de mélanger les arts martiaux, tout en écrivant des traités de philosophie. Le MMA, réunissant des arts martiaux de divers horizons, est loin d’être un sport pour bas du front violents et avinés. L’imbrication de trois univers, trois types de sports de combat complètement différents – combat au sol, lutte et combat debout – rend ce sport d’une complexité qui n’a rien à envier aux plus savantes stratégies de football ou aux échanges les plus tendus entre tennismen. La différence étant qu’ici, nous nous éloignons du jeu pour entrer dans une lutte quasi-existentielle où le but est de battre son adversaire de manière la plus absolue : en le soumettant ou en le rendant inconscient.

Le vrai combat du siècle

Enfin, rappelons qu’en dépit de la propagande américano-centrée, le véritable combat du siècle – le « plus grand combat de tous les temps » selon La sueur – ne fut pas entre Mayweather et McGregor, mais entre le kickboxeur croate Mirko Crocop et le samboïste russe Fedor Emelianenko, au Japon, en 2005. Respectivement numéro deux et numéro un de leur discipline en catégorie poids lourds, 45 000 spectateurs dans la tribune, un silence général ponctué de grondements assourdissants d’acclamation et de surprise, une tension palpable, un déroulement très surprenant, une victoire consacrant le samboïste comme le plus grand combattant de MMA – et partant, le plus grand combattant tout court – depuis que ce sport existe. Ceux qui ont eu la chance de suivre à l’époque tout ce qui se tramait derrière ce combat se souviennent encore de tout ce qu’il charriait d’impact et d’importance dans l’univers des arts martiaux. Deux individus aussi mutiques dans leurs entretiens que glaciaux lors de leurs combats – Cro Cop, ancien membre des forces spéciales croates, ayant d’ailleurs été surnommé « le Terminator croate » par les Japonais –, qui n’ont pas eu besoin d’autre chose que de leur talent pour devenir populaire auprès d’un public moins soucieux de spectacle.

Et devinez quoi ? On ne parlait pas à l’époque du « combat le plus cher de l’histoire ». Le fric a pourri les sports de combat dès lors qu’ils se sont greffés sur la civilisation américaine.

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2 réponses »

  1. Ray Mercer Champion de mon poids Lourds en Boxe anglaise , a battu Tim Silvia champion poids Lourd UFC(MMA).Et ce d’un seul coup dans l’octogone !!!!
    Contrairement à ce que les gens pensent , il est plus facile à un boxeur (anglaise) de battre un combattant MMA , que l’inverse .
    Car le combattant MMa en boxe doit affronter plusieurs règles , ainsi que les gants qui limite son « punch ».
    Alors que le boxeur peut d’un seul coup de poing mettre KO un combattant MMA dans l’octogone, commme l’exemple que j’ai cité .
    Et remarquez que jusqu’à présent l’inverse ne s’est pas encore produit et je doute fortement qu’il puisse se produire .

  2. @M.GAIA

    Détrompez-vous, il beaucoup plus facile dans la grande majorité des cas pour un combattant de MMA de vaincre un boxeur que l’inverse; la diversité des techniques d’un combattant de MMA lui permet d’aller chercher le boxeur la ou il est inefficace; un boxeur a terre aussi virtuose soit il, est totalement soumis face au combattant de MMA (ce qui est normal, il n’est pas entraîné pour affronter cela).
    Un combattant de MMA n’aura certes jamais le timing, la précision et la puissance d’un boxeur avec ses poings, mais il n’a pas besoin de cela pour le vaincre car il n’est pas unidimensionnel contrairement à ce dernier. De plus même mettant le travail au sol de côté, le combat en pieds poings demande également un conditionnement et un entrainement bien spécifique pour encaisser les kicks ou les coup de genoux, maîtriser les distances qui ne sont pas celles de l’anglaise, et je ne parles même pas des adaptations de gardes…De ce point de vue, vous pouvez consulter cette analyse assez détaillée pour vous faire une idée des limites de l’anglaise face aux boxes pieds poings (https://www.youtube.com/watch?v=zQ7bbmjtAB0).
    Pour finir, il existe bel et bien un combat qui contredit votre thèse de départ; le combat de Randy Couture contre James Toney, triple champion du monde de boxe anglaise qui voulait démontrer la supériorité de la boxe sur le MMA. Celui-ci a été vaincu par Couture de manière assez expéditive en un peu plus d’une minute en le tabassant au sol pour finir par l’étrangler. On peut toutefois reconnaître a Toney d’avoir au moins eu le courage d’aller dans l’octogone contrairement a Mayweather, qui n’aurait pas tenu beaucoup plus longtemps face a McGregor en MMA.

    P.S : Je tiens à préciser que je pratique moi-même la savate et la boxe anglaise a mes heures perdues et que par conséquent, je ne prêche absolument pas pour ma chapelle, mais mon amour du noble art ne m’empêche pas pour autant de reconnaître que face a un pratiquant de mma du même niveau que moi, je me ferai probablement démolir car je ne sais tout simplement pas faire du grappling… J’ai par ailleurs moi-même été dans le passé très critique vis a vis du MMA dont je trouvais le niveau semblable a une bagarre de bistrot, mais force est d’admettre aujourd’hui que la discipline a énormément évolué tout comme le niveau technique des combattants.

    En espérant avoir un peu contribué au débat.

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