Culture

Didier Super : « Si moi je suis transgressif, c’est vraiment que le monde va mal »

Depuis ses premiers méfaits au début des années 2000, le personnage de Didier Super est devenu un mythe scénique, tant convoité que redouté par ses jeunes et moins jeunes spectateurs. Derrière le chansonnier à l’humour dévastateur et aux prestations neurasthéniques se cache un comédien, Olivier Haudegond, que nous connaissons moins. Le Comptoir a profité d’un bref séjour au festival d’Aurillac pour poser quelques questions au trublion, et tenter d’entrapercevoir l’homme derrière le personnage.

Le Comptoir : « Ta vie sera plus moche que la mienne », le spectacle que tu as présenté hier au festival d’Aurillac est pour le moins apocalyptique dans le fond comme dans la forme, à l’instar de tes autres spectacles. Comment fais-tu pour créer cette atmosphère, et quelles sont tes influences?

Didier Super/ Olivier Haudegond : Concernant la représentation d’hier matin, on a un peu laissé place à l’imprévu : c’était une version spécialement apocalyptique. Il y a eu quelques trucs pas maîtrisés qui se sont ajoutés aux éléments volontairement bordéliques, ce qui a créé une sorte de magma entre le prévu et l’imprévu. Ce qu’on répète le plus, c’est justement cet aspect bordélique. Faire le spectacle de A à Z, on s’en fout en fait : ce qui est marrant, c’est de le tordre, d’en sortir !

Ton vrai nom est Olivier Haudegond. J’imagine que la grande majorité des personnes qui t’accostent dans la rue ou après tes spectacles t’appellent Didier Super. Est-ce que cette situation te convient ? Avec le temps, t’arrive-t-il de ressentir comme un dédoublement de personnalité ?

Quand on m’appelle Didier, je sais que je suis en train de bosser. Quand je glande, bizarrement, je ne suis pas Didier.

Ce qui est soulevé dans ta question, c’est toute la nuance entre la culture privée et la culture publique, et l’intérêt d’être connu ou pas. En 2004, quand j’ai commencé à monter mon personnage, Didier Super devait être un spectacle de rue. C’est tombé pile à l’époque où la rue commençait à s’institutionnaliser à outrance. Ses acteurs voulaient de la reconnaissance, et on a commencé à accueillir dans la rue toutes ces compagnies de danse qui échouaient à Avignon et se cherchaient une carrière de rechange.

Le fait d’avoir une notoriété, le fait que les gens reconnaissent ma gueule dans la rue, ça permet à mes spectacles d’exister, parce que clairement, ils n’existent pas dans la culture publique. La culture “publique” permet à des artistes aussi talentueux qu’inconnus d’exister : ils peuvent aller acheter du pain dans leur rue sans qu’on les fasse chier, mais en contrepartie, ils sont dépendants du bon vouloir des programmateurs du théâtre de rue. Du coup, ça peut paraître bizarre, mais le fait qu’on reconnaisse ma gueule m’offre une liberté totale. Je peux jouer où je veux parce que je “fais du monde”, pas parce qu’un programmateur décide de m’exhiber à son public d’abonnés !

Ça te laisse aussi une liberté d’expression absolue ?

Il y a une seule personne qui décide de ce que je mets ou pas dans mon spectacle, et cette personne c’est moi. Pas question d’écrire en me disant « Ah ça, peut-être que ça va pas plaire à untel », etc.

Finalement, qui est Olivier ? Es-tu si différent de ton personnage ?

Heureusement, non ? En fait c’est simple : Didier, c’est un personnage en évolution constante, mais j’essaye toujours de le faire le plus raciste, le plus misogyne, le plus homophobe, le plus con possible. Forcément, pour le rendre con, il faut que j’ai un peu de distance ! Je crois d’ailleurs que c’est précisément ce que les gens viennent voir à mes spectacles, la distance entre le comédien et le personnage.

On pourrait croire que tu as créé ton personnage de manière arbitraire, un peu sous la forme d’une blague. As-tu été influencé par des humoristes, des artistes en particulier lorsque tu l’as conçu ?

À la base, je savais déjà qu’un chanteur ne s’appelle jamais par son vrai nom. Un chanteur doit être connu. S’il est connu et qu’on l’appelle par son vrai nom, il devient fou parce qu’il oublie de changer d’identité avant de monter sur scène. Et puis, évidemment, il faut toujours trouver des noms un peu superlatifs pour compenser le manque de talent, comme Johnny Hallyday par exemple. “Super”, c’est le diminutif de “superlatif”, donc on peut dire que je suis allé à l’essentiel !

Après, mes influences principales… J’ai essayé de pomper tout le génie qu’on croisait en art de rue à la fin des années 1990 sans vraiment y parvenir, sauf peut-être auprès de certains un peu moins vifs que les autres.

Tu es à la fois musicien, humoriste, concepteur de spectacles, fan de BMX, scénariste de BD, tout cela avec une bonne dose de non-conformisme. À l’origine, pourquoi es-tu entré dans le monde du spectacle ?

Parce que j’ai échoué ailleurs.

Tu te destinais à quoi alors ?

Ben, à rien. Je voulais rien faire. À vingt ans, je savais pas, comme beaucoup. C’était la merde. Tu sais, le jour où t’as ton bac, t’es content et tu le clames haut et fort. Après t’as le lendemain : « Merde, j’vais en faire quoi ? », et pour moi ça a duré trois, quatre ans.

Et puis, j’ai découvert Aurillac il y a à peu près vingt ans… On est de nombreux artistes à avoir vrillé en découvrant ce festival. Quand tu arrives là, tu te dis : « Mais putain, qu’est-ce qui s’est passé ? » Et encore, à l’époque, le festival d’Aurillac se faisait vraiment dans la rue : les artistes et les programmateurs étaient au service des gens. Il n’y avait pas d’histoire de carrière, de politique, d’élus, le métier était vraiment beaucoup plus facile.

Aurillac est devenu une sorte de tremplin avec le temps ?

C’est clairement un marché, mais je pense qu’une majorité de compagnies viennent encore à Aurillac pour le plaisir. Moi, je viens jouer là parce que j’ai envie d’être là. Mais il y a quand même clairement des programmateurs qui viennent pour acheter des spectacles, et bien sûr les compagnies qui viennent montrer leurs spectacles. Certains jouent leur carrière ici. Après, ce qui est bien, c’est que là, on est entre nous dans les cours de la ville [le spectacle de Didier Super a eu lieu dans l’ancienne école des Marmiers, NDLR], qu’on est bien cachés et que personne vient nous faire chier.

Ton premier disque s’appelait « Mieux vaut en rire que s’en foutre ». À l’époque, j’avais pris ça comme une sorte de devise engagée : il vaut mieux être au courant et rire des malheurs du monde que de les ignorer volontairement. Pour toi, à l’époque, c’était simplement de la com’ ou une véritable ligne philosophique ?

Ni l’un ni l’autre ! J’ai fait des chansons, et puis il a bien fallu trouver un titre à l’album. Alors on s’est dit que « Mieux vaut en rire que s’en foutre » c’était bien, c’était super représentatif. C’est juste une idée qui m’a traversée et qui m’a fait marrer, et puis tu l’écris, et puis c’est tout, ça va pas plus loin que ça. Ça aurait pu être tout autre chose.

D’ailleurs, mon troisième album devait s’appeler « Le moins bon de Didier Super », c’était un truc que j’avais proposé à Universal. Après, il y a eu l’idée de mettre un noir avec des lunettes à ma place sur la pochette, et puis on a trouvé ça plus marrant de montrer le noir comme ça avec écrit « Ben quoi » qu’une photo de moi en costume. Y a aucune chanson qui s’appelle « Ben quoi » dans l’album, c’était juste qu’avec l’image, c’était drôle. Sinon ça aurait été « Le moins bon de Didier Super », ce qui aurait été vrai, parce que les chansons étaient loin d’être toutes bonnes.

Comme dans le premier album !

Ouais, ouais, c’est vrai…

Depuis des années, tu prends un malin plaisir dans tes spectacles à jouer le rôle d’un cynique qui s’en prend systématiquement aux plus faibles, se moquant du politiquement correct et sortant des cadres de la bienséance. C’est d’ailleurs l’une des recettes de ton succès. Je me souviens que l’an dernier, pendant le mouvement contre la loi El Khomri, tu étais quelque peu sorti de ta neutralité en faisant une vidéo où tu disais, en gros, que tu te sentais obligé de sortir de ton cynisme habituel pour défendre les manifestants contre la ligne gouvernementale. Est-ce qu’à ce moment là, Olivier n’a pas un peu repris le dessus sur Didier ?

Y a des fois où je commets l’erreur de dire ce que je pense vraiment en profitant de la notoriété de la page Facebook de Didier, et ça m’énerve. Ça m’est arrivé plusieurs fois de faire cette connerie là. J’assume, mais effectivement, ça sort du cadre, on est complètement d’accord.

Tu as aussi fait un concert en juillet à Notre-Dame-Des-Landes…

Ben les mecs ils m’invitent, je viens ! Ce qui est génial, c’est que je devais jouer à 19h30, sauf que c’était tellement la merde pour arriver qu’ils ont fait passer Miossec avant et m’ont mis à 21h30. C’est vraiment un plaisir d’arriver sur scène en criant « Désolé pour le retard mais au moins, quand y aura un aéroport, y aura plus de problèmes ! »

« La rue, c’est très bien-pensant. »

Est-ce qu’on t’a déjà reproché d’aller trop loin, ou au contraire, pas assez dans tes sketchs ou tes chansons ?

Y a toujours des râleurs, des gens qui te trouvent trop trash ou pas assez trash… Pour ces derniers, je pense que souvent, ce sont des frustrés qui ont envie que je sois méchant à leur place parce qu’eux n’ont pas les couilles de l’être dans leur quotidien…

On peut te croiser tous les ans au festival de théâtre de rue d’Aurillac. Par rapport à d’autres festivals du même genre, qu’est-ce qui te plaît à Aurillac ?

Déjà, dans ce festival de rue là, j’ai le droit de jouer ! Didier Super dans les autres festivals de rue, c’est très compliqué… Contrairement à ce qu’on pense, la rue, c’est très bien-pensant. C’est pas pour rien que même ici, dans les lieux officiels du festival, Télérama fournit des chaises longues !

Aujourd’hui, les festivals de rue en France, c’est de la danse et du cirque. La plupart des programmations se résument à ça parce que c’est compliqué pour eux, alors par rapport à l’élu, par rapport au public, ils préfèrent montrer de la grande culture à petit prix.

Tu dis que la rue n’a pas la connotation qu’elle peut avoir dans l’imaginaire des gens. Tu inclus Aurillac là-dedans ?

Aurillac, c’est particulier, parce que t’as toute l’extrême gauche de toute la France qui vient. Je pense que si Macron pouvait, il te passerait tout ça au lance-flamme et il serait débarrassé d’une bonne partie de son opposition ! Mais va faire un tour dans les autres festivals de théâtre de rue en France. Depuis 2003-2004, depuis la grève des intermittents, les artistes de rue, je sais pas pourquoi, ont voulu de la reconnaissance, ont voulu être intelligents. Les vieilles compagnies se sont mises à se fédérer et à chercher l’aval et le pognon du ministère de la Culture. Sauf que pour avoir la reconnaissance du ministère, il faut répondre à des cahiers des charges qui sont impossibles à tenir, et qui ne correspondent absolument plus à l’esprit de départ. Tu as donc des compagnies qui jouent le jeu, et d’autres qui font ce qu’elles ont à faire.

« Les désirs de carrière des artistes et des programmateurs ont pris le dessus sur l’amour des gens. »

Est-ce qu’on peut parler d’intégrité ou de manque d’intégrité ? Je sais pas, ça dépend du point de vue. Certaines vieilles compagnies sont sûrement très heureuses de suspendre systématiquement des violoncellistes ou des chanteurs lyriques et de balancer des plumes sur les gens, mais ce ne sont pas ces formes-là qui m’ont, à moi, donné envie de faire ce métier. C’est très bien, la danse, mais c’est la moitié des programmations des principaux festivals de théâtre de centre-ville en France. C’est sûr que ça choque personne et que t’as pas la mairie sur le dos, mais on s’en fout. Au bout du compte, les gens s’emmerdent de plus en plus dans ces festivals.

Aujourd’hui, le théâtre de rue est-il inféodé au capitalisme ?

J’ai quand même l’impression que ce sont les désirs de carrière des artistes et des programmateurs qui ont pris le dessus sur l’amour des gens, tout bêtement. Néanmoins, je crois que sous Staline, on aurait assisté à la même chose !

Quand je joue mon spectacle, j’ai souvent des sexagénaires qui viennent me voir en tremblant pour me dire : « Merci, ça fait du bien d’entendre ça« . Là, tu te dis : « Wouah, mais on est dans quelle époque ?«  Ce que je fais actuellement, c’était encore considéré comme un spectacle normal il y a vingt ou trente ans. Pour moi, il n’y a rien d’incorrect dans ce que je fais, c’est du spectacle qui titille un peu, mais pas plus que d’autres ont pu le faire avant moi. Aujourd’hui, on me prend pour un transgressif, et j’ai pas l’impression d’en être un. Si moi je suis transgressif, c’est vraiment que le monde va mal.

En résumé, on peut dire que moi aussi je suis au service du capitalisme, puisque mes spectacles existent grâce à mes “clients” !

L’an dernier, dans le cadre de l’état d’urgence, le festival a subi un dispositif policier assez lourd, ce qui a suscité des critiques et même provoqué une émeute en plein après-midi dans les rues de la ville. À ton avis, c’était juste le fait de « petits anarchistes, casses couilles pour vieux », ou y avait-il quelque chose de légitime à réclamer le droit d’oublier un peu l’état d’urgence le temps d’un festival ?

Si tu veux, aujourd’hui, quand tu prends le Thalys pour faire un Paris-Bruxelles, on fouille tes valises comme à l’aéroport. Tu fais Bruxelles-Paris sur la même ligne pour aller à Paris Nord, tu prends le train comme tu prendrais le métro. Ça montre bien que l’état d’urgence est un spectacle. Les dispositifs de l’année dernière comme ceux qu’on connaît aujourd’hui sont du spectacle. C’était certes un peu plus violent l’année dernière, mais ça reste du spectacle. C’est pas en empêchant les gens d’avoir de quoi pique-niquer en ville qu’on va empêcher le terrorisme, faut arrêter de déconner. L’an dernier, ils ont grillagé des rues adjacentes à la rue des Carmes à Aurillac. Certes, les voitures-béliers ne passaient pas, mais si t’en as une qui passe, certains lieux de passage deviennent des culs de sac.

L’état d’urgence, c’est ni plus ni moins une manière de faire flipper les gens en faisant mine de vouloir les rassurer. C’est comme dire « Fermez vos gueules, vous êtes en danger » !

J’imagine que partout où tu vas, tu croises des personnes qui te suivent depuis longtemps. Avec le temps, es-tu capable de décrire ton public ? Qui sont les fans de Didier Super ?

Les lieux dans lesquels je joue sont souvent des locaux d’associations ou des salles des fêtes. En général, on parvient à réunir 300 ou 400 personnes, on fait la place pas trop cher, c’est dans des bleds. Voilà mes dates les plus récurrentes. La plupart du temps, c’est exactement le même public qu’ici : deux, trois gosses avec leur mère, du grisonnant France Inter, du branleur de vingt-cinq, trente ans… C’est large.

Après, est-ce qu’il y a vraiment un dénominateur commun entre tous ces gens ? Je sais pas. Mais, en tout cas, dans les parkings en face des salles, y a pas de Mini Cooper et de 4×4. Dans les salles, y a peu de blondes platines en fourrure, de cravates, et j’en suis désolé.

J’aimerais cultiver l’élite, mais les gens qui aiment la qualité, l’humour haut de gamme préfèrent visiblement Bigard ou Dubosc ! Ce public a tendance à ne pas venir à mes spectacles.

« Grâce à eux, il y aura de plus en plus de choses à dire mais peut-être de moins en moins d’occasions de les raconter. »

Pour finir, on va te mettre dans la peau d’un analyste politique. Quel tableau dresses-tu de ton pays après l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron ? Et qu’est-ce que tu lui souhaites ?

En fait, quand j’ai compris que Macron allait passer, je me suis dit « En fait c’est cool  parce que là, j’ai quatre spectacles en route, qui ont des connotations politiques et sociales, et vu que sa politique à lui va être exactement la même que celle de Hollande voire un peu pire, j’ai absolument rien à réécrire. » Et ça, c’est quand même chouette.

Franchement je les admire, ils sont très forts. Ils sont dix connards à détenir toute la presse. Les mecs, s’ils ont envie qu’on mette Chantal Goya au pouvoir, même morte, ils la mettront ! Je suis assez admiratif du mec capable de dire ouvertement : « Vous êtes des gros bœufs, et on va s’adresser à vous comme des gros bœufs. » En tout cas, grâce à eux, il y aura de plus en plus de choses à dire mais peut-être de moins en moins d’occasions de les raconter.

Dans une interview récente, les créateurs de South Park se plaignaient de l’élection de Donald Trump, en annonçant qu’ils allaient faire faillite suite à son arrivée au pouvoir. Ils disaient que le nouveau président des États-Unis était déjà une telle caricature qu’il risquait de les ringardiser. Tu n’as pas peur du même phénomène en France ?

Trump, c’est hélas peut-être le seul homme politique qui tient ses promesses de campagne. Ce qui confirme une fois de plus la théorie qui dit que les États-Unis auront toujours quelques années d’avance sur nous autres. Après, effectivement, Macron semble suffisamment brillant pour réduire vivement cette avance…

Mais sinon, pour écrire là-dessus, il faut toujours garder le cap du rire. Ça prend du temps d’en rire mine de rien, parce qu’ils vont quand même très loin et ils n’ont aucune limite. Il faut prendre assez de recul pour parvenir à trouver le bon angle d’attaque. Il faut pas s’en branler, mais il faut savoir en rigoler quand même. Il faut redescendre, se calmer, et surtout se demander comment nous, les gens normaux, on envisage la suite.

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