Politique

Rosa Luxemburg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement »

Figure majeure du mouvement ouvrier, Rosa Luxemburg a incarné un socialisme révolutionnaire et démocratique qui valorise l’auto-organisation des masses et s’efforce de concilier égalité et liberté. Née dans l’Empire russe, elle sera cofondatrice du Parti communiste d’Allemagne (KPD) avec Karl Liebknecht. Comme lui, elle mourra assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste par le gouvernement social-démocrate en place. Dans « La Révolution russe », écrit en 1918, elle salue le parti bolchevique comme « force motrice de la révolution », mais se montre très critique envers les décisions de Lénine et Trotski, notamment concernant l’étouffement de la démocratie politique et la suppression des libertés publiques. À l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre, Le Comptoir vous propose un travail critique autour de cet événement et ses conséquences. Nous reproduisons donc ici un extrait du texte de la militante socialiste.

D’après la théorie de Trotski, toute assemblée élue ne reflète une fois pour toutes les idées, la maturité politique et l’état d’esprit du corps électoral que juste au moment où il se rend aux urnes. Ainsi l’assemblée démocratique serait toujours le reflet de la masse à l’époque des élections, tout comme, d’après Herschel, le ciel étoilé nous montre les astres, non pas tels qu’ils sont au moment où nous les contemplons, mais tels qu’ils étaient au moment où ils envoyaient leurs rayons d’une distance incommensurable sur la Terre. Ce qui revient à nier complètement tout lieu vivant entre les élus et leurs électeurs, toute influence réciproque des uns sur les autres. Cette conception est en contradiction complète avec toute l’expérience de l’histoire. Celle-ci nous montre, au contraire, que le fluide vivant de l’opinion populaire baigne constamment les corps représentatifs, les pénètre, les dirige. Sinon comment expliquer que, dans tous les parlements bourgeois, nous assistons de temps à autre aux plus réjouissantes cabrioles des “représentants du peuple” qui, animés soudain d’un “esprit nouveau”, font entendre des accents tout à fait inattendus, que, de temps à autre, les momies les plus desséchées prennent des airs de jeunesse, et que les Scheidemann de tout acabit trouvent tout à coup dans leur poitrine des accents révolutionnaires, quand la colère gronde dans les usines, dans les ateliers et dans les rues ? Et cette action vivante et permanente des masses sur les corps élus devrait s’arrêter juste en période de révolution devant le schéma figé des enseignes de partis et des listes de candidats ? Tout au contraire !

La révolution et les institutions représentatives

La révolution crée précisément, par la flamme qui ranime, cette atmosphère politique vibrante, impressionnable, où les vagues de l’opinion publique, le pouls de la vie populaire, agissent instantanément et de la façon la plus admirable sur les corps représentatifs. C’est ce qui explique les scènes émouvantes bien connues au début de toutes les révolutions, où l’on voit des parlements réactionnaires ou très modérés, élus sous l’ancien régime par un suffrage restreint, se transformer soudain en porte-parole héroïques de la révolution, en organes de l’insurrection. L’exemple classique, c’est le fameux “Long parlement” en Angleterre, qui, élu et réuni en 1642, resta sept ans en fonctions, et refléta successivement tous les changements de l’opinion publique, des rapports des classes, du développement de la révolution, jusqu’à son point culminant, depuis la timide escarmouche du début avec la Couronne sous le contrôle d’un speaker “à genoux”, jusqu’à la suppression de la Chambre des Lords, l’exécution de Charles Ier et la proclamation de la république ! Et cette même transformation merveilleuse ne s’est-elle pas reproduite dans les états généraux de France, dans le parlement censitaire de Louis-Philippe, et même – le dernier exemple, le plus frappant, que Trotski avait à sa portée – dans la quatrième Douma, qui, élue en l’an de grâce 1909, sous la domination la plus figée de la contre-révolution, se sentit animée soudain, en 1917, du souffle ardent de l’insurrection et devint le point de départ de la révolution ! Tout cela montre que “le lourd mécanisme des institutions démocratiques” trouve un correctif puissant précisément dans le mouvement vivant des masses, dans leur pression continue. Et plus l’institution est démocratique, plus le pouls de la vie politique des masses est vivant et fort, et plus directe et précise est l’action exercée par elles, en dépit du caractère figé des programmes des partis et du caractère périmé des listes de candidats, etc.

Assurément, toute institution démocratique, comme toute les institutions humaines d’ailleurs, a ses limites et ses défauts. Mais le remède inventé par Lénine et Trotski, qui consiste à supprimer la démocratie en général, est pire que le mal qu’il est censé guérir : il obstrue en effet la seule source vivante d’où peuvent sortir les moyens de corriger les insuffisances congénitales des institutions sociales, à savoir la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires. Mais avec cela la question est loin d’être épuisée : nous n’avons pas fait entrer en ligne de compte la suppression des principales garanties démocratiques d’une vie publique saine et de l’activité politique des masses ouvrières : libertés de la presse, d’association et de réunion, qui ont été entièrement supprimées pour tous les adversaires du gouvernement des soviets. Pour justifier la suppression de ces droits, l’argumentation de Trotski sur la lourdeur des corps élus démocratiques est tout à fait insuffisante. Par contre, c’est un fait absolument incontestable que, sans une liberté illimitée de la presse, sans une liberté absolue de réunion et d’association, la domination des larges masses populaires est inconcevable.

Pour la liberté et l’éducation politique des masses

Lénine dit : l’État bourgeois est un instrument d’oppression de la classe ouvrière, l’État socialiste un instrument d’oppression de la bourgeoisie. C’est en quelque sorte l’État capitaliste renversé sur la tête. Cette conception simpliste oublie l’essentiel : c’est que si la domination de classe de la bourgeoisie n’avait pas besoin d’une éducation politique des masses populaires, tout au moins au-delà de certaines limites assez étroites, pour la dictature prolétarienne, au contraire, elle est l’élément vital, l’air sans lequel elle ne peut vivre. « Grâce à la lutte ouverte et directe pour le pouvoir, les masses laborieuses accumulent en peu de temps une expérience politique considérable, et montent rapidement, dans leur évolution, d’un degré à l’autre. » Ici, Trotski se réfute lui-même, et réfute en même temps ses propres amis. C’est justement parce que cela est vrai qu’ils ont, en supprimant toute vie publique, obstrué eux-mêmes la source de l’expérience politique et des progrès du développement. Ou faut-il admettre que l’expérience et le développement étaient nécessaires jusqu’à la prise du pouvoir par les bolcheviks, mais qu’à ce moment-là ils avaient atteint leur apogée et devenaient désormais superflus ?

En réalité, c’est tout le contraire. Précisément, les tâches gigantesques auxquelles les bolcheviks se sont attelés avec courage et résolution nécessitaient l’éducation politique des masses la plus intense et une accumulation d’expérience qui n’est pas possible sans liberté politique. La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la “justice”, mais parce que tout ce qu’il y a d’instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la “liberté” devient un privilège. La condition que suppose tacitement la théorie de la dictature selon Lénine et Trotski, c’est que la transformation socialiste est une chose pour laquelle le parti de la révolution a en poche une recette toute prête, qu’il ne s’agit plus que d’appliquer avec énergie. Par malheur – ou, si l’on veut, par bonheur –, il n’en est pas ainsi. Bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait plus qu’à appliquer, la réalisation pratique du socialisme en tant que système économique, juridique et social, est une chose qui reste complètement enveloppée dans les brouillards de l’avenir. Ce que nous possédons dans notre programme, ce ne sont que quelques grands poteaux indicateurs qui montrent la direction générale dans laquelle il faut s’engager, indications d’ailleurs d’un caractère surtout négatif.

[…]

Ce qui est négatif, la destruction, on peut le décréter, ce qui est positif, la construction, on ne le peut pas. Terres vierges. Problèmes par milliers. Seule l’expérience est capable d’apporter les correctifs nécessaires et d’ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie bouillonnante, absolument libre, s’engage dans mille formes et improvisations nouvelles, reçoit une force créatrice, corrige elle-même ses propres fautes. Si la vie publique des États à liberté limitée est si pauvre, si schématique, si inféconde, c’est précisément parce qu’en excluant la démocratie elle ferme les sources vives de toute richesse et de tout progrès intellectuels. (À preuve les années 1905 et suivantes et les mois de février-octobre 1917.) Ce qui vaut pour le domaine politique vaut également pour le domaine économique et social. Le peuple tout entier doit y prendre part. Autrement le socialisme est décrété, octroyé, par une douzaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert.

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