Politique

Éric Aunoble : « Makhno était l’un des milliers de dirigeants d’insurrections locales »

La révolution d’Octobre 1917, comme celle de Février, a partie liée avec le ras-le-bol général de la population russe quant à la Première Guerre mondiale. Au mot d’ordre d’Emma Kollontaï « faire la guerre à la guerre […] faite au nom des intérêts financiers des grands patrons, des banquiers et des fabricants » succède la ratification d’un traité de paix dès le lendemain de la révolution du 25 octobre mettant au pouvoir les bolcheviks. Les conditions de l’armistice seront lourdes de conséquences pour l’Ukraine, sera occupée par les armées austro-allemandes et s’empêtrera dès lors dans une guerre civile. Dans ce chaos, Nestor Makhno, à la tête d’un groupe de paysans insurgés, fait alors figure de “Robin des Bois” anarchiste. Le Comptoir revient sur son histoire à la lumière du contexte en Ukraine en 1917 et sur la stratégie bolchevique employée à son égard, avec Éric Aunoble, historien chargé de cours à l’Université de Genève, travaillant essentiellement sur l’histoire de l’est de l’Ukraine.

« Dans le courant de l’année 1919, il y a des conseils ouvriers de Vladivostok à Strasbourg. L’Histoire a été proche de basculer. »

Le Comptoir : Suite au soulèvement d’octobre 1917 qui amène les bolcheviks au pouvoir, un décret est signé signifiant l’arrêt de la participation à la Première Guerre mondiale pour la Sovdepi (Soviet des députés, ouvriers, paysans, soldats, qualificatif donné par les blancs aux rouges). Les conditions de la paix sont ratifiées par le traité de Brest-Litovsk en février 1918. Que se passe t-il pour l’Ukraine à la signature de ce traité ?

Éric Aunoble : À Brest-Litovsk, il n’y avait pas que les Allemands, les Austro-Hongrois et les soviétiques représentés par Trotski. Il y avait aussi la République populaire d’Ukraine. Celle-ci avait été proclamée dans la foulée de la révolution d’Octobre.

On dit en général que Lénine et les bolcheviks auraient livré l’Ukraine aux Allemands à la signature de ce traité mais en fait, c’est plutôt le gouvernement ukrainien qui s’est livré lui-même aux Allemands par peur des rouges. Les bolcheviks ont reconnu que l’Ukraine ne faisait plus partie de l’État qu’ils contrôlaient, parce que le gouvernement ukrainien auto-proclamé avait déjà signé la paix avec les Allemands une semaine ou quinze jours plus tôt.

Qui dirigeait le gouvernement ukrainien à l’époque ?

Un dénommé Hrouchevsky, un historien qui a élaboré le roman national ukrainien. Un libéral très vaguement de gauche, assez comparable aux libéraux russes sauf que lui voulait un État ukrainien autonome. Au fur et à mesure que l’État russe se délitait, il s’est retrouvé acculé à proclamer l’indépendance de l’Ukraine alors qu’au début il était beaucoup plus modéré.

Il y a d’abord eu quasiment une année d’occupation allemande en Ukraine. Le calcul de l’Allemagne à ce moment-là, c’est de pouvoir rapatrier ses troupes sur le front de l’ouest contre les Français et les Anglais, mais aussi de sortir de l’encerclement économique dans lequel elle se trouvait jusqu’en 1917. Les troupes allemandes arrivent donc à Kiev en avril et provoquent très rapidement un coup d’État, si bien que ces Ukrainiens libéraux sont balayés par ceux qui étaient censés les sauver. S’impose alors une dictature militaire extrêmement dure, menée par un ancien général tsariste aux origines cosaques qui se proclame l’hetman de toute l’Ukraine et qui est soutenu par l’armée allemande. Il dirigera le pays jusqu’au 11 novembre 1918, quand les troupes allemandes se retirent d’Ukraine. Les terres des grands domaines qui avaient été partagées par les paysans sont rendues à leurs anciens propriétaires. Les ressources agricoles de l’Ukraine sont pillées pour être envoyées en Allemagne. Il y eut une telle pression et une telle répression quand les troupes allemandes étaient au pouvoir que, lorsqu’elles se retirent d’Ukraine, ça explose dans tous les sens.

Et c’est ça qu’on nomme le soulèvement paysan.

Voilà. Ce soulèvement paysan embrase tout le pays mais en fonction des régions, ce ne sont pas les mêmes forces politiques qui prédominent. Les nationalistes ukrainiens “de gauche”, ceux qui étaient auparavant dirigés par l’historien Hrouchevsky, sont plutôt implantés dans le centre et dans l’ouest du pays. Très rapidement, il y a un changement de leader, avec un nouveau chef ukrainien qui émerge, Petlioura. Il monte une armée ukrainienne dans le feu des événements. Le même processus, mais sur une autre ligne politique, a lieu dans le sud, où cette fois, ce sont les groupes de partisans de Makhno qui gonflent jusqu’à devenir très rapidement une armée. Et à l’est, la même chose se passe mais avec les rouges, c’est-à-dire des bolcheviks ukrainiens, plus l’extrême gauche ukrainienne – des socialistes révolutionnaires répartis sur de très nombreux groupes mais qui globalement font bloc avec les bolcheviks à ce moment-là – et l’Armée rouge russe qui arrive. Tout le monde crée son appareil politico-militaire en surfant sur l’insurrection paysanne.

Pavel Dybenko, officier de l’Armée rouge (à gauche), et Nestor Makhno, chef de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne (à droite)

Vous avez écrit sur le mouvement des communes en Ukraine soviétique (Le communisme tout de suite !, 2008, Les nuits rouges), leur émergence est-elle imputable au passage de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle de Makhno ?

Ce qui est très paradoxal par rapport à ce qu’on croit savoir, c’est que les communes, ce n’est pas du tout chez les makhnovistes qu’elles se développent mais du côté rouge, bolchevique. À l’époque, ces derniers avaient alors une politique très radicale, particulièrement les bolcheviks ukrainiens. Ils pensent que seule une socialisation de l’agriculture permettra de nourrir les villes et l’armée sachant qu’en Russie à l’époque, la guerre civile est bien lancée et les villes commencent à crever de faim. C’est dans ce cadre-là qu’il faut l’envisager. Et aussi dans le cadre d’une volonté de mobilisation des couches les plus pauvres.

Vous voulez dire que l’émergence de ces communes part du haut vers le bas ?

Il y a très clairement un mouvement qui vient du haut : il y a par exemple un règlement intérieur des communes qui est un document juridique qui a été écrit à Moscou six mois plus tôt et diffusé en Ukraine. En même temps, les gens qui mettent ça en application sont des militants bolcheviques de base. Dans mes recherches, je suis tombé tout à la fois sur des gens qui vivaient dans les communes et étaient militants du parti bolchevique, responsables de l’administration des affaires agraires dans un canton, petits artisans ayant commencé à participer à la révolution au début de l’année 1917. L’un d’eux avait par exemple pris d’assaut le commissariat de police de son bourg en février 1917. Ils se nommaient eux-mêmes les communards et les références à la Commune de Paris étaient très présentes. Il y a même eu une commune qui s’est appelée “Commune de Paris”, une autre qui s’appelait “Deuxième Commune de Paris”.

 

Quelles ont été les réalisations culturelles, sociales et politiques conséquentes à l’émergence de ces communes ?

Les communes n’ont duré que très peu de temps, de février à juin 1919. Les troupes blanches [tsaristes, NDLR] sont remontées du sud à partir de juin 1919, y mettant un terme définitif. C’est une expérience de vie collective. C’est-à-dire que, dans la mesure du possible, les communards tiennent à vivre ensemble. La plupart du temps, ils vivent dans la maison de l’ancien propriétaire. Ça a un côté complètement surréaliste : ce sont des maisons de maître avec salles de réception, etc., certaines ont des billards. Ce n’est absolument pas fait pour héberger 50 ou 100 paysans très pauvres.

À cet aspect vie collective s’additionne l’aspect décision collective, avec des assemblées générales. Certaines sont assez délirantes, commençant à huit heures du soir pour se terminer à trois heures du matin, où les gens déballent tout. Tout y passe : ils parlent des travaux agricoles qu’ils veulent commencer, il peut y avoir un exposé sur l’origine du monde d’un point de vue matérialiste, un autre sur les perspectives de la révolution mondiale (on est au moment où ça pète en Allemagne et ça commence à chauffer en Hongrie), il y aura une minute de silence en l’honneur de Rosa Luxemburg… Si ça dure si longtemps, c’est qu’il y a une libération de la parole dans ces couches paysannes extrêmement pauvres et écrasées.

« Si le prolétariat et la paysannerie pauvre prennent en main le pouvoir d’État, s’organisent en toute liberté au sein des communes et unissent l’action de toutes les communes pour frapper le Capital, écraser la résistance des capitalistes, remettre à toute la nation, à toute la société, la propriété privée des chemins de fer, des fabriques, de la terre, etc., ne sera-ce pas là du centralisme ? Ne sera-ce pas là le centralisme démocratique le plus conséquent et, qui plus est, un centralisme prolétarien ? » Lénine, L’État et la révolution

Le pouvoir circule, avec une grosse limite cependant puisqu’il y a une majorité d’illettrés. Évidemment, celui qui tient la plume a plus de pouvoir et de responsabilités que celui qui ne sait ni lire ni écrire. Il y a aussi un énorme progrès sur la situation des femmes. Les femmes n’étaient pas reconnues dans l’assemblée villageoise d’alors. Là, dans ces assemblées communardes, elles le sont. Elles participent aux décisions (pas dans toutes les communes et pas tout le temps) alors même que la constitution des communes fonctionne autour du foyer : les gens n’y adhèrent pas individuellement, mais par famille. L’un des piliers de la commune est de pouvoir travailler collectivement et pour ça, il faut que tout le monde puisse travailler. Il faut donc régler la question de la garde des enfants. Il y aura une commune par exemple, où un vote a lieu pour savoir qui va s’occuper des enfants. La décision est en faveur des femmes mais stipule bien que c’est parce que ce sont elles qui sont les plus qualifiées – ce qui permet de dire que ce n’est pas un truc “naturel”, c’est une question d’organisation. C’est un bilan que je trouve loin d’être négligeable pour une période si courte, en pleine désorganisation, et dans un contexte de guerre civile.

Vous évoquez l’illettrisme, y a t-il une volonté de s’éduquer, de s’émanciper à ce niveau-là ?

Clairement, mais plus par l’intermédiaire d’exposés, etc., d’amener la culture aux masses, ce qui constituera l’un des traits principaux de la culture soviétique par ailleurs. Ça reste totalement embryonnaire, étant donné la longévité de ces communes. Cependant, dans les années 1920, les quelques communes qui ont survécu ont gardé cette volonté-là. J’ai eu la chance d’interroger des vieilles dames au début des années 2000 qui avaient été gamines et allaient à l’école dans des communes à la fin des années 1920, puisque, la plupart du temps, l’école du village était située dans les communes. C’était une manière d’essayer de donner une autre éducation, pas seulement sur les contenus mais aussi sur l’esprit en éduquant ensemble les enfants des petits propriétaires et ceux des communards.

Au niveau de la défense ou de l’auto-défense, qu’est-ce qui est développé ?

Les dernières communes sont fondées au mois d’avril et dès ce mois-là, on sent que l’hostilité de la paysannerie monte et se généralise. Pourquoi ? Parce que cette politique très radicale des bolcheviks heurte de front la majorité des paysans et la communauté villageoise telle qu’elle était organisée auparavant, c’est-à-dire sous la forme d’une structure patriarcale inégalitaire, pas du tout collectiviste quoique collective. Il y avait l’idée que le village devait gérer lui-même ses affaires, mais en son sein, chacun avait sa place : les jeunes, les femmes et ceux qui ne possédaient aucune terre étaient relégués au second rang. Comme les communes consistaient précisément à donner le pouvoir à ces catégories-là, il y avait une énorme tension.

Insurgés de l’armée révolutionnaire de Makhno – le slogan « Mort à tous ceux qui s’opposent à la liberté des travailleurs ! » est inscrit sur le drapeau.

Les bolcheviks ont fini par ne plus savoir sur quel pied danser et c’est sur cette base-là qu’on peut expliquer le succès de l’armée makhnoviste et celui des armées blanches. Attention, je ne fais pas du tout d’amalgame entre les deux. Je dis simplement que la paysannerie commençait à rejeter la politique agraire des bolcheviks par rapport aux communes et en réaction aux réquisitions de blé pour nourrir l’armée et les villes. Ces ainsi que ces paysans-là ont commencé à soutenir les ennemis des bolcheviks. En plus de la sensibilité politique, les choix des uns et des autres sont aussi liés à des antipathies de villages, de familles, des enjeux de contrôle de terroirs, et a des opportunités géographiques.

Les communes bolcheviks représentent combien de personnes à peu près ?

C’est un phénomène qui a été assez peu étudié globalement parce que même à l’époque soviétique, ça faisait trop gauchiste. Sur le canton que j’ai étudié, il y a 2 000 communards et ça représente 0,5 % de la population du canton concerné au début de 1919. C’est peu mais c’est quand même beaucoup plus développé que chez les makhnovistes. En même temps, le terme de commune occupe beaucoup d’espace dans les discours : c’est très marginal quantitativement mais ça a eu un effet social extraordinaire.

On a évoqué plusieurs fois les makhnovistes. Qui est Nestor Makhno et quel est son rôle dans le soulèvement paysan ukrainien ?

Pour reprendre le titre d’un très bon documentaire qui avait été fait dans les années 1990, Nestor Makhno est un paysan d’Ukraine. Il est assez représentatif de toute une génération de militants qui se sont formés avec la tentative de révolution avortée en 1905, et qui a participé à des actions violentes dans la période 1905-1907. C’était quelque chose de très répandu, quelle que soit la couleur politique des militants d’ailleurs. Il y avait des insurrections locales dans les villages, des prises d’armes y compris dans l’armée, des braquages de banque organisés par des partis politiques pour se financer ou des assassinats ciblés de responsables de la répression tsariste ou de l’administration.

Makhno est originaire de Goulaï-Polié, dans la zone des steppes d’Ukraine, les fameuses plaines à blé. C’est un bourg où il y a une minoterie pour transformer le blé en farine, une briqueterie ; pas une ville ouvrière industrielle mais pas un village non plus. C’est dans ce milieu-là qu’il grandit. Il s’engage dans un groupe anarchisant à l’adolescence. Je dis “anarchisant” parce l’anarchie apparaît vraiment telle quelle dans l’empire russe à partir de 1905. Il faut bien comprendre que même si Bakounine et Kropotkine, qui sont parmi les principaux théoriciens de l’anarchisme, sont russes, leur carrière d’anarchistes a été faite entièrement en exil à l’étranger. Il faut donc attendre 1905 pour que leurs écrits anarchistes paraissent en russe. Et dans le cas de Kropotkine, c’est d’ailleurs traduit depuis l’anglais.

C’est donc en 1905 qu’apparaissent les premiers groupes qui se revendiquent de l’anarcho-communisme dans une joyeuse pagaille. Grosso modo, le mouvement socialiste russe était divisé en deux branches : d’un côté, les marxistes subdivisés en bolcheviks et mencheviks, plus des partis nationaux comme le parti socialiste marxiste juif (le Bund) ; et de l’autre côté, les populistes, qui avaient une vision du socialisme plus vague et qui étaient un peu les héritiers des groupes terroristes des années 1870-90, et qui s’appelaient socialistes révolutionnaires. Et c’est à la frange de ces socialistes révolutionnaires que sont apparus des groupements anarchisants. Makhno fait donc partie d’un groupe qui fait des attentats localement. Il est arrêté et condamné à de la prison. Il y passera huit ans. Comme beaucoup d’autres, c’est en prison qu’il reçoit sa formation politique. Les prisons étaient alors de véritables universités populaires où les militants les plus anciens formaient les plus jeunes. Nestor Makhno devient donc un anarchiste constitué idéologiquement et, quand il est libéré par la révolution de Février en 1917, il retourne chez lui et fait la révolution sur place. Il participe à l’organisation des paysans : il devient « président de l’union paysanne régionale, de la commission agricole, du syndicat des ouvriers métallurgistes et menuisiers et enfin président du Soviet des paysans et ouvriers de Goulaï-Polé », dit Voline. En avril 1918, quand l’Ukraine est occupée par les Allemands, comme la plupart des militants d’extrême gauche, il passe dans la clandestinité et organise un groupe de partisans. Je parlais d’une insurrection paysanne qui éclate quand les Allemands se retirent : celle-ci prend forme sur ce qui existait alors, c’est-à-dire des petits groupes armés de toutes les tendances politiques qui avaient fait des petits coups de main pendant l’occupation allemande et qui profitaient de la sympathie de la population. Makhno avait lui aussi son petit groupe armé, comme les bolcheviks à l’est et dans le Donbass et les nationalistes à l’ouest de l’Ukraine.

État-major de l’armée insurrectionnelle de Makhno (premier rang, au centre)

À l’été 1918, Makhno sort clandestinement d’Ukraine pour aller à Moscou. Il rencontre Lénine. Lénine et Makhno ont alors un dialogue sur les communes. À ce moment-là, c’est Makhno qui défend la mise en place de communes et Lénine qui lui demande si c’est très sérieux. Makhno lui répond  » Vos bolcheviks sont quasiment absents de nos villages, et là où ils existent, leur influence est tout à fait misérable. Presque toutes les communes paysannes […] en Ukraine ont été fondés par les anarchistes-communistes » C’est exactement au même moment que les bolcheviks font ce fameux règlement intérieur des communes. Ils sont en train de changer d’opinion là-dessus.

Dans les Mémoires de Makhno, le livre d’Archinov sur la makhnovchtchina et La Révolution inconnue de Voline, ils citent quatre communes makhnovistes au début de l’année 1919, alors qu’à l’époque, les makhnovistes contrôlent une zone qui représente à peu près un quart de l’Ukraine. En comparaison, dans le seul petit canton géré par les bolcheviks que j’ai étudié, j’en dénombre 33. Les makhnovistes avaient changé de pied sans le dire vraiment entre une année 1918 insurrectionnelle où les révolutionnaires pouvaient être d’autant plus radicaux qu’ils étaient clandestins et l’année 1919 où la masse de la paysannerie propriétaire se dit qu’elle va récupérer les terres, les repartager.

À mon sens, et je sais que beaucoup de gens ne sont pas d’accord avec moi, Makhno est tout à fait anarchiste en 1919 dans l’idée de la contestation d’un État central mais au niveau des réalisations sociales, je ne vois pas grand-chose. L’énorme popularité des makhnovistes en 1919, s’explique par ça aussi : si les bolcheviks ont des problèmes avec les paysans, c’est justement sur cette histoire de propriété de la terre et si les makhnovistes sont populaires chez les paysans, c’est justement parce qu’ils n’attaquent pas cette question de la propriété. Makhno était peut-être partisan des communes autogérées mais ça ne s’est pas traduit par des actions concrètes.

Il y a eu de nombreux débats dans les forces révolutionnaires à propos du rapport entre militants et population, guerilleros et masses (paysannes), etc. Là où les avant-gardes marxistes-léninistes préféraient un rapport vertical, les néo-zapatistes menés par le sous-commandant Marcos ont préféré changer de stratégie et s’intégrer aux communautés pour s’en inspirer. Quelle était la stratégie de Makhno à l’époque ?

Déjà, faire un tout des marxistes-léninistes ne me semble pas être très pertinent. Clairement, ce que font les bolcheviks entre 1917 et 1921 n’a pas grand-chose à voir avec tous les autres mouvements se réclamant du marxisme-léninisme ensuite. La guérilla a des racines soviétiques, mais ce sont des racines staliniennes. Il y a un affrontement personnel, politique et stratégique entre Trotski et Staline au sujet de l’organisation de la guerre civile. Le premier veut qu’il y ait un commandement centralisé de l’armée et des gens qui savent comment se mène une guerre ; c’est-à-dire les officiers de l’ancienne armée, spécialistes techniques sous le contrôle des commissaires politiques. En face de ça, l’option de Staline c’est donc de dire que la guerre de partisans. Il flatte en cela des militants qui ont pris le goût de la chose militaire en devenant chefs d’un groupe de partisans.

La plupart des partis marxistes léninistes qui ont pratiqué la lutte armée à partir des années 1920 l’ont fait sur le modèle stalinien, et pas sur le modèle bolchevique-trotskiste validé par le parti par ailleurs. Dans quasiment tous ces mouvements, quoiqu’avec des dehors idéologiques très différents, je vois un même phénomène de constitution d’un appareil politico-militaire où on embrigade les masses pour les mener au combat derrière des chefs. De réels mouvements révolutionnaires sociaux, c’est-à-dire qui ont changé les rapports sociaux et se sont attaqués à la machine de l’État pour la briser, je ne vois guère que la révolution russe de 1917, la révolution espagnole de 1936 et la révolution hongroise de 1956.

Qu’en est-il de l’insurrection makhnoviste alors ?

Quand on se replace dans le contexte de la guerre civile dans l’ex-empire tsariste, Makhno est l’un des milliers de dirigeants d’insurrections locales comme Antonov, une femme, Maroussia, ou encore Grigoriev. La makhnovchtchina, c’est un groupe de combattants soudés autour de la figure charismatique du chef. Et de ce point de vue-là, il faut quand même se souvenir que le nom officiel de l’armée de Makhno, c’est quand même Armée insurrectionnelle makhnoviste. Le nom de Makhno lui est donné officiellement. D’ailleurs Makhno s’en défend dans ses Mémoires. Son titre officiel par ailleurs, c’était Batko, c’est-à-dire “père”.

Qu’on me comprenne bien : Makhno n’était pas pire que les autres. Dans ce cadre-là, il était sans doute beaucoup mieux que la moyenne mais dans ce cadre-là uniquement. La différence de Makhno se situe au niveau des références idéologiques. Tous les autres dirigeants de soulèvements paysans se réclament du socialisme. Je n’ai pas de raisons de mettre en doute la sincérité des uns et des autres mais on parle bien du socialisme du début de l’année 1917, c’est-à-dire que c’est un peu la même chose que les idées qui circulent en France en 1848 : quelque chose de très vague sous lequel on peut mettre à peu près tout ce qu’on veut mais qui est en tout cas très différent du communisme, très différent d’une volonté de révolutionner les rapports sociaux jusqu’au rapport de genre et dans le village. De ce point de vue-là, Makhno est à part parce qu’il est un véritable militant anarchiste formé, et que les gens proches de lui partagent cette formation politique, comme Archinov ou Voline.

Quand on regarde les photos, Makhno a un petit côté fashionista. Son numéro deux, Chtchouss est extraordinaire, il a une vareuse à brandebourgs, un couvre-chef de marin et les cheveux longs. Makhno aussi a les cheveux longs et il y a une photo où il pose avec un grand sabre et l’air ténébreux. Ça aussi, c’est l’esprit de l’époque, que seuls les bolcheviks n’ont pas ou très peu intégré. Chez les bolcheviks, il y a cette idée que l’armée doit être contrôlée ; il ne faut surtout pas qu’il y ait des groupes d’hommes armés livrant leurs propres guerres. Et c’est pour ça qu’il y a d’ailleurs ce cliché du bolchevik sérieux en veste de cuir. C’est l’antithèse du combattant incontrôlé.

Dès 1919, les troupes makhnovistes ont accepté de s’intégrer dans l’Armée rouge. Après avoir arrêté de leur livrer des armes et mis hors-la-loi les congrès de l’Armée révolutionnaire de Makhno, les forces armées bolcheviques, Trotski le premier, font de la makhnovchtchina un mouvement contre-révolutionnaire s’opposant aux soviets au moment même où les troupes blanches russes mènent une offensive pour reprendre la région de Goulaï-Polié.

Entre l’Armée rouge et l’armée makhnoviste en 1919, c’est un peu le jeu à « celui qui a commencé le premier ». Je pourrais aussi dire qu’il y a eu des émissaires bolcheviks exécutés par les makhnovistes sous prétexte qu’ils faisaient de la propagande bolchevique dans leurs rangs.

Les makhnovistes avaient en effet les blancs comme ennemis, les rouges avaient aussi les blancs comme ennemis. Ensuite, l’agenda politique des makhnovistes et l’agenda politique des rouges étaient extrêmement différents. Il y a forcément eu des frictions. Des frictions d’appareil d’abord. Trotski le reconnaît très clairement dans un texte d’époque en disant qu’il n’est pas question de tolérer une anarcho-république sur le territoire rouge. De ce point de vue-là, il dit d’ailleurs le contraire de ce qu’avait dit Lénine quand il avait rencontré Makhno, c’est-à-dire qu’il n’avait aucun problème à lui donner un territoire pour qu’il fasse ses expériences. La différence, c’est que Lénine ne voyait pas l’expérience de Makhno se développer au milieu des combats de la guerre civile. Trotski est en pleine guerre et dit qu’il ne peut pas y avoir un État dans l’État. Et je parle bien d’État ici : l’armée makhnoviste avait son propre service de propagande et son service de renseignements, c’est-à-dire sa police politique, organisée un peu sur le même modèle que l’Armée rouge.

Timbres postaux de l’armée insurrectionnelle de Makhno

Le communisme marxiste défendu par Lénine et Trotski vise au dépérissement de l’État ouvrier, rendu inutile par l’abolition de toute oppression par le prolétariat. La pente “naturelle” du communisme devrait donc plutôt pousser à la suppression de l’oppression d’où qu’elle vienne, à l’autogestion et donc à l’anarchisme, de fait (c’est le fameux mot d’ordre promu par Lénine au début de la révolution russe : « Tout le pouvoir aux soviets »). Comment expliquer que l’inverse ait eu lieu une fois le bolchevisme au pouvoir après Octobre 1917 – un renforcement sans précédent de l’appareil d’État plutôt que sa disparition ?

Vaste question ! D’abord, les bolcheviks en tant que tels n’ont jamais été autogestionnaires. Marc Ferro a bien expliqué cette question. Les bolcheviks sont favorables aux soviets de 1917, aux comités de régiment ou aux comités d’usine, mais sans jamais cacher que l’idée pour eux est de structurer ces différents mouvements et de les centraliser. Centraliser, ça ne veut pas nécessairement dire du haut vers le bas. Vision moderniste oblige : l’idée de fond est que la centralisation économique est la seule manière de développer les moyens dont on a besoin pour la population, Lénine évoque un « centralisme librement consenti, une libre union des communes en nation, une fusion volontaire des communes prolétariennes en vue de détruire la domination bourgeoise et la machine d’État bourgeoise » dans L’État et la révolution, qui est parfois présenté comme un essai libertaire.

Qui est pour l’autogestion à l’époque ? Les anarchistes sont réellement pour l’autogestion mais, de leur avis même, ils pèsent très peu. Ils ont des bastions locaux, ils sont bien implantés mais ce sont des petits ilots au sein d’un océan.

Après Octobre 1917, les soviets deviennent officiellement les éléments de base du nouveau pouvoir. Tout de suite, les morceaux de l’ancien appareil d’État nécessaires à la survie du pays – les services publics pour le dire vite – mènent une guerre contre les bolcheviks. Les fonctionnaires de l’époque sont issus des classes supérieures, pas extraordinairement élevées, mais de la petite bourgeoisie, disons. Depuis le printemps 1917, ils commencent à penser que les ouvriers et les soldats qui se croient tout permis, ça va cinq minutes mais que la démocratie, c’est plutôt on respecte l’ordre et on vote quand on vous le dit. Les bolcheviks font donc face à ce blocage de l’ancien appareil d’État et ils essayent alors de serrer les boulons. Cette situation se dirige peu à peu vers une guerre civile. Et là, tout un tas de forces politiques de gauche modérées – socialistes révolutionnaires et mencheviks – vont se faire d’un seul coup les défenseurs des soviets, des comités d’usine, de la démocratie dans l’armée alors même qu’avant Octobre c’était ceux-là même qui disaient qu’il fallait d’abord gagner la guerre et ne surtout pas continuer la révolution. L’enjeu, c’est ça.

Est-ce que c’est cette vision-là qui explique l’écrasement sanglant de l’insurrection de Kronstadt par le pouvoir bolchevique ?

Pour moi, l’insurrection de Kronstadt c’est l’une des dernières expressions du mécontentement général de la paysannerie. Pendant l’année 1917, Kronstadt est le bastion le plus radical de la révolution. Le soviet à Kronstadt a pris le pouvoir dès juin-juillet 1917, c’est-à-dire quatre mois avant la révolution d’Octobre. Les fameux détachements de soldats radicalisés de l’Armée rouge, c’est entre autres beaucoup de marins de Kronstadt dont beaucoup sont morts au combat tout au long de la guerre civile. Les gens qui sont à Kronstadt en 1921 constituent plutôt une garnison de l’arrière, une base qui ne fait pas partie du front de la guerre civile, avec du coup des gars plus jeunes souvent d’origine paysanne et qui n’ont pas nécessairement participé à la révolution de 1917. Ils entendent dire qu’il y a des réquisitions de blé dans les villages. À ce moment-là, dans les campagnes, il y a, c’est vrai, une véritable guerre civile entre les détachements paysans et les détachements rouges. Les slogans de Kronstadt (« Des soviets sans bolcheviks »), c’est tout à fait ce socialisme dont je parlais dans les insurrections paysannes, c’est-à-dire un truc très mélangé. On tombe aussi sur des « À bas la Commune ! ».

« Les ouvriers et les paysans ont d’abord besoin de liberté ! Ils ne veulent pas vivre par décrets des bolcheviks, ils veulent contrôler leur propre sort. » Emma Goldman, « Souvenirs sur Krondstadt » in Ni Dieu ni maître, Daniel Guérin, 1999

À Kronstadt, il y a des anarchistes, qui vont essayer de donner leur tonalité à l’expression. Il y a aussi des socialistes révolutionnaires, des mencheviks. De l’extérieur, les blancs aimeraient bien faire la jonction avec les bateaux occidentaux qui patrouillent dans le golfe de Finlande et s’il y avait possibilité, faire sauter le verrou de Kronstadt pour pouvoir bombarder Petrograd. Je ne dis pas que c’est ce qui prévaut dans la révolte de Kronstadt, je dis que c’est aussi présent. Et il y a une masse de gens qui essayent de se faire des repères au milieu de tout ça et qui, comme en 1917, prennent et ré-adaptent les slogans qui traînent. Il y a les bolcheviks de Kronstadt qui eux-mêmes, dans leur majorité, vont passer du côté des insurgés parce que tout le monde en a marre en 1921.

Marins de Kronstadt sur le cuirassé Petropavlovsk – le slogan « Mort aux bourgeois » est inscrit sur le drapeau, été 1917.

Cette centralisation et ce renforcement sans précédent de l’appareil d’État plutôt que sa disparition, qui s’accompagnent de la répression de soulèvements paysans, constituent-ils la pente fatale de toute révolution populaire, ou doit-on voir plutôt ici un vice inhérent à son orientation par le parti bolchevique, ou au communisme ?

Je ne dirais ni l’un ni l’autre. En 1919, l’empire russe s’est effondré, puis l’empire allemand, l’empire austro-hongrois et, peu de temps après, l’empire ottoman. C’est énorme. Dans le courant de l’année 1919, il y a des conseils ouvriers de Vladivostok à Strasbourg. Il y a eu un drapeau rouge sur la plus haute flèche de la cathédrale de Strasbourg. La ville aura été dirigée par des conseils ouvriers de soldats le temps que l’armée française arrive, déclare Strasbourg française, fasse un nettoyage ethnique et instaure la loi martiale. Là, il y a eu un moment où réellement l’Histoire a été proche de basculer.

Moralité, que s’est-il passé ? En Allemagne, les socialistes ont fait le sale travail. Les corps francs où se sont recrutés les futurs cadres du parti nazi ont été organisés sous la houlette d’un gouvernement social-démocrate. Ils ont pratiqué la chasse aux révolutionnaires, la chasse aux ouvriers et ont éradiqué tout mouvement révolutionnaire allemand en la personne notamment de Rosa Luxemburg, de Karl Liebknecht et de tous les anonymes qui ont été fusillés contre un mur en janvier 1919 à Berlin et en mars 1919 à Münich. D’ailleurs, même si Münich est le bastion de la réaction en Allemagne, il faut quand même se souvenir qu’il y a eu une république des conseils ouvriers dans cette ville au printemps 1919, dirigée par des communistes et des anarchistes, dirigée entre autres par un poète, Erich Mühsam. Ils ont tous été éradiqués par les armes. Il y a aussi eu une répression terrible en Hongrie.

Je pense qu’à ce moment-là, il y aurait eu une ouverture, d’autant plus que ça correspondait au moment où le bolchevisme était allé extrêmement loin dans la contestation des rapports sociaux. Pourquoi la digue n’a pas cédé ? Les communes ont été balayées par les blancs en 1919. Quand les rouges reviennent, il n’est plus du tout question de communes. Qu’est-ce qu’il reste alors de rouge ? Il ne reste plus que l’appareil d’État.

Ce n’est pas un problème d’idéologie, c’est une question de rapport de force réel dans les villes et dans les villages qui fait qu’on n’a pas pu aller plus loin, que ça ne s’est pas étendu dans le reste de l’Europe et que la Russie s’est retrouvée livrée à elle-même. C’était le pays le plus pauvre d’Europe, ruiné en plus par sept ans de guerre continue. Il faut regarder l’état de l’Irak aujourd’hui ou celui de la Syrie et imaginer un gouvernement révolutionnaire à leur tête, essayant d’instaurer un semblant d’égalité sur un champ de ruines. À un moment, il faut juste assurer le minimum pour la survie d’une société humaine. Comme la société s’est totalement déchirée, il faut la remettre ensemble quitte à faire comme avec les tonneaux, mettre des cercles de fer autour pour que ça tienne.

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Catégories :Politique

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3 réponses »

  1. J’aime bien Limite, mais la publication dont je suis politiquement le plus proche est le Comptoir.

    Quand je vois des articles sur Rosa, Emma ou Nestor, je m’écrie « Enfin ! » et j’applaudis des deux mains !

    Bravo !

    Давай !

  2. Plus j’avance, et plus je comprends l’ostracisme athénien, les « On les forcera à être libres » et « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », les tribunaux révolutionnaires et même la Terreur, les divers socialistes révolutionnaires et autres anarchistes fusilleurs (que la légende dorée a soigneusement gommés, les perdants de l’Histoire devenant des victimes, des martyrs, des innocents…), les révoltes populaires et populistes et leur tendance au lynchage, la démocratie agonistique et non-consensuelle à la Mouffe et Laclau, etc.

    Et en même temps il y a quelque chose en moi de foncièrement individualiste et libertaire, voire libéral ?, anti-groupiste, anti-collectiviste, anti-autoritaire, anti-totalitaire, anti-majoriatire, anti-sectaire qui y répugne fondamentalement.

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