Politique

Éthiopie : le mirage du développement

Depuis son investiture à la tête de l’Éthiopie le 2 avril 2018, Abiy Ahmed était attendu comme l’homme providentiel. Farouche défenseur du libéralisme économique, il a multiplié les annonces phares, de la fin précoce de l’État d’urgence institué par son prédécesseur à l’ouverture partielle aux investissements privés de grandes entreprises publiques. Les défis du nouveau chef d’État sont nombreux, comme l’illustre le chômage de 20 % alors que l’Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé du continent, avec 102 millions d’habitants. Alors que l’on évoquait il y a quelques années l’avènement de l’Eldorado éthiopien, après avoir en partie ouvert des secteurs industriels aux entreprises étrangères (chinoises essentiellement), on sous-estimait les millions d’Éthiopiens vivant sous le seuil de pauvreté. Le nouveau gouvernement fait en outre le pari de l’ouverture diplomatique pour développer son pays. Cette nouvelle donne implique l’Arabie Saoudite et les États-Unis, apôtres du système néolibéral, dans le but de servir leurs intérêts. Or, en fondant le renouveau éthiopien sur un développement à l’occidentale, Abiy Ahmed ne risque-il pas d’appliquer un remède pire que le mal ?

L’Éthiopie est un cas unique en Afrique subsaharienne. Protégé par ses frontières naturelles, constituées de hauts plateaux et d’espaces semi-désertiques, autant que par un pouvoir royal centralisateur ayant résisté pendant des siècles aux invasions étrangères, tout en ayant unifié une mosaïque de peuples très divers sous une même langue officielle, l’amharique, et grâce à la prépondérance de l’Église copte, il s’agit du seul pays en Afrique n’ayant pas été colonisé dans son histoire. Malgré cet héritage historique, l’Éthiopie, devenue depuis la chute de Mengistu en 1991 une fédération d’États autonomes ont l’unité politique et culturelle est fragile, est aussi l’un des premiers pays à avoir cédé aux sirènes du libéralisme économique, signant des accords avec les États-Unis et l’Europe afin d’être comptée dans les baromètres du FMI (Fonds monétaire internationale) et de la Banque mondiale comme “pays en développement”, et ayant ensuite troqué son indépendance économique pour des investissements chinois peu scrupuleux. Alors que le pays a enregistré en 2017 une croissance de 8 % et qu’il connaît une industrialisation sans précédent, de la construction du barrage Renaissance sur le Nil Bleu à l’extension de ses réseaux routier et ferroviaire (comme l’atteste la ligne de chemin de fer Addis-Abeba-Djibouti financée à 70 % par l’Exim Bank of China et dont le maître d’œuvre est le Chinois CCNEC), il est aussi confronté à un chômage endémique, à des tensions interethniques sur un fonds d’inégalités économiques et sociales, ainsi qu’à un environnement régional instable, en plein cœur de la Corne de l’Afrique.

Une libéralisation économique sur fonds de désunion nationale

Pour aider le nouveau gouvernement éthiopien, les institutions internationales sont prêtes à ouvrir le porte-monnaie en contrepartie de quoi le Premier ministre est prié de faire appliquer les vieilles recettes néolibérales des années 1980, à base de privatisations et de libéralisation économique financière. À ce titre, la SFI (Société financière internationale, filiale de la Banque mondiale) va prochainement débloquer une enveloppe d’1 million de dollars pour l’Africa Leasing Facility Ethiopia (ALFE), encourageant la libéralisation du secteur bancaire, largement contrôlé par l’État, tout en facilitant la création d’une centaine de PME. Or, la libéralisation annoncée du secteur bancaire et d’autres pans de l’économie révèle davantage un cercle vicieux qu’elle ne rime avec prospérité. En effet, la Banque nationale éthiopienne (NBE) est confrontée à des pressions des banques chinoises, notamment l’Exim Bank, qui a participé à de vastes projets d’infrastructures sur le territoire éthiopien et a décidé de cesser ses extensions de crédit pour les projets d’infrastructures, interrompant deux projets de puits, alors que le pays a subi une sécheresse d’envergure entre 2016 et 2017. Le motif ? La NBE souffre d’une pénurie de devises étrangères (en dollars américains et en euros) pour pouvoir rembourser les créances contractées depuis que l’Éthiopie a signé un partenariat économique privilégié avec la Chine. Mais pourquoi l’Éthiopie souffre-t-elle autant de cette absence de devises étrangères ? Et surtout pourquoi peine-t-elle à être auto-suffisante, alors qu’elle est pourvue de nombreuses ressources agricoles et minières qui suffiraient à satisfaire sa population ? Il y a une ribambelle de facteurs à la fois politiques et économiques qui sont à l’origine de cette impasse.

Dans le domaine économique, l’Éthiopie a misé sur le développement en signant des accords économiques avec l’Europe et les États-Unis, supprimant les droits de douane. Par ailleurs, le gouvernement précédent, composé de membres de la minorité tigréenne, a déroulé le tapis rouge aux banques et aux entreprises chinoises, peu soucieuses de l’application des Droits de l’Homme par le régime autoritaire. Ces sociétés en plus de ne payer aucun impôt pendant les dix premières années de leur implantation bénéficient de l’électricité et de loyers quasiment gratuits, grâce au gouvernement qui compense financièrement l’absence d’interface maritime, obligeant les entreprises à passer par Djibouti, le Somaliland, Port Soudan et bientôt le port de Lamu au Kenya. De plus, afin de bénéficier d’une croissance économique rapide grâce aux exportations et de couvrir les dépenses budgétaires du pays, le FMI a recommandé dans les années 2010 au gouvernement éthiopien de dévaluer sa devise, le birr, déjà cotée très faiblement par rapport au dollar américain. La dernière dévaluation remonte à octobre 2017, à hauteur de 15 %. Or, ces dévaluations successives ont eu comme conséquence non seulement d’accroître le marché noir en raison de l’inflation (qui ne peut être freinée même en augmentant les taux d’intérêt, n’en déplaise au FMI), de renforcer les secteurs où la production est bas-de-gamme et pas chère (comme le textile et l’agriculture), et de rendre d’autant plus difficile l’acquisition de devises étrangères. Par ailleurs, en ouvrant dans les prochaines semaines le capital d’entreprises publiques et de banques aux investissements étrangers, afin de bénéficier de liquidités étrangères, le gouvernement risque encore davantage de perdre son indépendance économique au profit de marchés financiers internationaux qui font la pluie et le beau temps. L’Éthiopie pourrait s’enferrer dans la spirale du crédit en privilégiant les investisseurs étrangers préférant le dollar, comme les économies d’Asie du Sud-Est qui ont subi une crise de liquidités en 1998 après avoir libéralisé à outrance leurs banques et entreprises, en plus d’avoir dévalué massivement leurs devises afin de soutenir les exportations dans les secteurs bon marché, tout en ayant contracté des dettes colossales en dollars américains. En résumé, bien que les mesures néolibérales du FMI permettent une croissance rapide pendant quelques années, elles accroissent à long une dépendance des pays en développement vis-à-vis des pays développés, autorisant une forme de néocolonialisme économique financier, en plus de creuser les inégalités au sein de la population.

En plus de facteurs économiques, les inégalités en Éthiopie résultent également de discriminations politiques à l’égard du peuple Oromo, les rivalités ethniques et communautaires servant, dans la plupart des pays africains, des minorités à diviser pour régner au lieu de construire un sentiment collectif d’appartenance, fondé sur des valeurs communes et non une seule identité ethnique. Les Tigréens, installés au pouvoir depuis 1992 n’ont fait que creuser les discriminations politiques et économiques à l’égard des Oromos, déjà réprimés durement à l’ère de Mengistu. Aujourd’hui, 80 % des habitants de l’Oromia vivent d’une maigre agriculture de subsistance et ceux qui ont migré vers la capitale Addis-Abeba sont au chômage. Et alors que l’État d’Oromia est le principal pourvoyeur du café produit à l’échelle nationale, produit agricole le plus exporté, les villes et infrastructures au sein de l’État sont sous-développées par rapport celles situées dans l’État du Tigré). Dans ces conditions, l’élection d’Abiy Ahmed, premier chef d’État issu du peuple oromo, a été synonyme de soulagement, notamment après des semaines de protestations ayant conduit à la démission de son prédécesseur Haile Mariam Dessalegn. Or, il n’est pas certain que le train des privatisations et de la libéralisation économique de l’Éthiopie aille en faveur des populations délaissées du pays, notamment dans l’État d’Oromia et dans l’État Somali, où des tensions sociales persistent.

Une nouvelle donne géopolitique aux allures de guerre commerciale

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed, l’Éthiopie s’est rapprochée de ses ennemis historiques, l’Égypte et l’Érythrée, en raison de l’influence croissante de l’Arabie saoudite depuis trois ans dans la région. En effet, le nouveau chef d’État cherche pour développer économiquement son pays et s’assurer des débouchés maritimes extérieurs à assurer la stabilité de la Corne de l’Afrique. Or, au lieu d’être un prétexte pour donner aux États la possibilité de s’appuyer sur leurs propres ressources pour favoriser la prospérité de leurs populations tout en favorisant l’émergence d’une identité collective, la pacification de la Corne de l’Afrique ne servirait ici en réalité qu’à amplifier des rivalités commerciales en s’appuyant sur la même doctrine libérale, qui laissera inéluctablement de côté les populations les plus pauvres, vivant déjà en marge.

Le pouvoir politique saoudien est obsédé à l’idée d’empêcher toute alliance de pays tiers avec l’Iran ou ses alliés, tels que les Houthis au Yémen. Celui-ci cherche pour cela à établir des alliances diplomatiques avec les différents pays de la Corne de l’Afrique, considérant les pays bordant la mer Rouge comme une zone d’influence stratégique en liaison avec la guerre au Yémen. L’Éthiopie, qui est restée neutre contrairement aux Soudanais, Érythréens et Égyptiens est perçue comme un acteur économique régional de première importance, dont la stabilité a une influence directe sur la sécurité de voisins de plus petite taille comme l’Érythrée et Djibouti. Or, derrière la progression saoudienne, l’influence américaine n’est pas bien loin, tout comme celle d’Israël. En témoignent par exemple les va-et-vient discrets d’émissaires américains à Addis-Abeba. Ces derniers font jouer leur diplomatie du carnet de chèques en promettant de régler le problème financier de l’Éthiopie, en échange de son engagement aux côtés des Saoudiens dans la guerre civile au Yémen. Le pouvoir politique éthiopien, se trouvant dans une impasse économique concernant le chantier du barrage sur le Nil Bleu, auquel l’Égypte est opposée, n’a d’autre choix que de se résigner en se soumettant à la volonté des États-Unis. Ces derniers s’avèrent décidés à défendre leurs intérêts économiques sur la façade orientale de l’Afrique, au péril de la souveraineté des États africains qui lui sont affidés.

Des entreprises américaines comme General Electric investissent déjà dans les pays voisins, tout comme les entreprises chinoises, dans des projets d’infrastructures faramineux devant permettre un développement à l’occidentale. Il s’agit d’infrastructures le plus souvent polluantes, comme la très controversée centrale à charbon à Lamu, dans le nord du Kenya, alors que le pays était précurseur des énergies renouvelables en Afrique de l’Est. Des projets soutenus par les entreprises américaines pourraient ainsi voir le jour en Éthiopie, soucieuses de contrecarrer le monopole des Chinois dans les secteurs stratégiques, de l’énergie aux transports.

Ainsi, l’Éthiopie est sur la voie d’un développement qui semble aux yeux des médias être une aubaine, autant sur le plan intérieur que pour la stabilité de la Corne de l’Afrique. Toutefois, nul ne semble remettre en cause l’idée que la prospérité d’un pays et de sa population est synonyme de libéralisme économique, d’investissements étrangers et d’alliances fondées sur l’intérêt davantage que l’amitié. Or, dans la configuration géopolitique actuelle, avec le projet des “Routes de la soie” lancé par la Chine sur la façade orientale de l’Afrique ou encore la montée en puissance de l’Arabie saoudite accentuée par l’hostilité du président américain vis-à-vis de l’Iran, on risque davantage d’assister à une partie conjointe d’échecs et de Monopoly pour satisfaire une poignée d’élites, plutôt que de voir se résoudre les problèmes vitaux de la population éthiopienne.

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