Fiction

[Micro-fictions] La natation

Tous les nageurs vous le diront – et quiconque en doute n’a qu’à faire un sondage et nous l’envoyer par la Poste – les piscines municipales de type « olympique », où l’on peut encore pratiquer un semblant de natation, se font rares. Place à l’Aquasploutch, aux toboggans et autres Mickey gonflables qui flatulent dans leurs piscines à bulles. Place, mais allez donc faire un tour à la piscine du Petit Port de Nantes si vous n’y croyez pas, place à l’Aqua-bien-être (astucieux mot valise, au passage : contraction d’ « à quoi bon » et de « bien être » soit, littéralement, « à quoi bon bien être », ou encore : « autant se jeter par la fenêtre »), place aux techniques cochinchinoises de relaxation, au Taï-chi et aux U.V. par intraveineuse.

Sachant, hélas ! depuis longtemps tout cela, notre ami commun s’était ce matin-là rendu en cet endroit encore correct, sobre et tout à fait « municipal » dans son esprit qu’est la piscine Léo Lagrange. Car l’esthète est viscéralement attaché à tout ce qui de près ou de loin fait « municipal », ou, pour employer un vocable déjà désuet, « service public ». Le doux parfum d’URSS de nos bonnes vieilles piscines ! Les réductions en tous genres qui vous y donnent accès pour quelques cacahuètes ! La rigueur stricte des bassins de 50 mètres, les instructions en nombre, placardées ça et là, qui rappellent au camarade nageur ses droits et ses devoirs !

Ce matin-là pourtant, notre champion, qui de surcroît avait oublié ses lunettes de plongée tout-confort, dut se retenir d’exploser. Qu’on juge plutôt : deux ignobles baleines bleues dégoulinantes de crème pâtissière, transpirant le brownie sans sucre ajouté de chez Starbuck, s’étaient (comme tous les mercredis sans doute) octroyé le milieu du bassin « nageurs » pour y dériver comme des sacs en plastique en discutant chiffons ! Courroux ! L’athlète, aveuglé par le chlore, de manœuvrer avec science pour ne pas percuter les deux énergumènes à chaque longueur, quand il ne restait pas tout bêtement coincé derrière faute de pouvoir doubler.

Encore de ces pintades attirées là par l’impératif de corpore sano distillé par la télévision et les illustrés de salle d’attente. Une heure et demie de « nage » (strictement stérile tant du point de vue aérobique que musculaire, soit dit en passant) qu’on eût cru décidée exprès pour contrarier les ambitions olympiques de notre champion. Champion qui, presque aveugle, n’eut qu’à se résoudre à un exercice de slalom ponctué d’embouteillages, au son des derniers commérages sur les frasques de Lady Di et d’Hanouna Cyril.

Après quoi il dut battre en retraite, vite, avant que n’arrivent sur les coups de dix heures les hordes de bourgeoises dûment accompagnées de leurs moutards Montessori, voire, si compatibilité d’emplois du temps, de leurs inimitables maris.

La prochaine fois, il irait au bain de mer.

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