Politique

Turquie : du génocide kurde à la purge des intellectuels

En janvier 2016, les professeurs d’université et chercheurs turcs de 89 universités à travers le pays du Bosphore signent “We will not be a party to this crime”, un appel à la paix écrit par Academics for Peace contre la purge des Kurdes, qui rappelle l’Anfal, génocide de 1988 dans l’Irak de Saddam Hussein. La Turquie elle-même n’est pas à un génocide près. Cent ans plus tard, un génocide anniversaire ? Cette initiative a été notamment soutenue par Noam Chomsky, Judith Butler et d’autres intellectuels internationaux certes solidaires mais à l’abri des représailles dans leurs pays respectifs. Protestant contre les privations, la torture et le massacre qui frappent les habitants de Sur, Silvan, Nusaybin, Cizre, Silopi et d’autres villes des provinces kurdes, 1 128 universitaires turcs ont osé réclamer l’arrêt des déportations et des meurtres, ainsi que l’autorisation pour des observateurs nationaux et internationaux indépendants d’accéder à ces régions – proposant de se rendre eux-mêmes sur place au besoin. Depuis, ils sont suspendus et emprisonnés. 

La censure n’est pourtant pas une nouveauté pour le pays de Nuri Bilge Ceylan et Melih Cevdet Anday, en proie à d’importantes dissensions internes.

Il faut dire que les Kurdes dans leur ensemble ainsi que le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et ses guerrières féministes ne sont pas uniquement réfractaires à l’autoritarisme oligarchique du pouvoir turc : ils sont au cœur de controverses théologiques brûlantes entre un islam sunnite conservateur (et sa branche fondamentaliste) d’un côté, et l’alévisme, le yazdânisme, le yézidisme et le zoroastrisme de l’autre.

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C’est une véritable guerre géopolitique entre David et Goliath, mais également culturelle et religieuse, qui se livre en Turquie comme dans de nombreux autres pays méditerranéens et européens sur fond de malaise identitaire. Les Turcs sunnites conservateurs et les Kurdes souffrent d’un désaccord profond sur quatre points majeurs : 1) le devenir de l’âme après la mort, 2) la place des femmes dans la société et dans la religion (au nord de la Syrie, le PYD a créé des conseils locaux composés à 40 % de femmes et les Unités de défense de la femme comptaient déjà plus de vingt mille combattantes en 2016), 3) la transcendance ou l’immanence du divin dans le monde et de manière corolaire, 4) le statut de la nature, profane ou sacrée.

Guerre politique et guerre religieuse : controverses théologiques

Pour mieux cerner les enjeux culturels et identitaires de cette purge des intellectuels pro-Kurdes, faisons un double point, à la fois théologique et géopolitique sur la complexe situation kurde – en annonçant d’ores et déjà que nous nous concentrerons, une fois n’est pas coutume, sur la dimension religieuse. Les quatre religions kurdes partagent deux points communs : leur animisme et leur croyance dans la transmigration des âmes – c’est-à-dire la réincarnation –, doctrines qui leur valent d’être historiquement persécutés.

Répartis entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, les Kurdes représentent 20% de la population turque. En Turquie, une partie des Kurdes est alévie, une religion initiatique considérée comme une branche hétérodoxe de l’islam qui dérange par ses croyances concordistes1. Entre animisme, panenthéisme2 et soufisme (rappelons qu’aujourd’hui encore, les soufis sont persécutés en Iran), l’alévisme est plus qu’hétérodoxe : il est divergent. Sur le plan éthique, Hadji Bektaș Veli, mystique et philosophe alévi du XIIIe siècle, propageait des idées qui rejoignent la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Cependant, la dimension philosophique de l’alévisme se révèle encore plus dangereuse aux yeux d’un islam sunnite conservateur, dans la mesure où elle s’oppose au culte officiel en faveur d’un mysticisme qui sacralise la nature, notamment les lacs (le Gola Çetu) et les montagnes – en particulier celle de Dur Dağı et de Düzgün Baba Dağı. En ce sens, Veli professait que « mille pèlerinages à la Kaaba ont moins de valeur que la conquête d’un seul cœur. » Pour les Alévis, tout a une âme : l’arbre, les rivières, la pierre. Mais il y a plus: selon eux, ces âmes peuvent se réincarner, y compris celles des êtres humains, et les femmes ne doivent pas obéissance à leurs maris, doctrine difficilement conciliable avec le conservatisme misogyne d’Erdogan.

Une seconde partie de la population kurde est quant à elle adepte du zoroastrisme, religion de l’Iran ancien adaptée du mazdéisme. Il s’agit là d’un système de pensée que l’on pourrait qualifier de dualiste, dans la mesure où l’Avesta, son recueil de textes sacrés, repose sur le combat de la lumière et des ténèbres, incarnés par Ahura Mazda et son jumeau, Ahriman. Le culte du feu, élément dominant de la cosmologie zoroastrienne, y est central, et ses rituels se tiennent dans des temples consacrés (dar-e mehr en perse). Les croyances du zoroastrisme quant au devenir post-mortem de l’âme diffèrent également de celles de l’islam, mais également le traitement des cadavres. Comme dans le Bön tibétain, les corps des morts sont exposés dans des tours du silence (dakma) et livrés en pâture aux oiseaux de proie. Cette pratique, qui s’allie elle aussi à la doctrine de la réincarnation, met à mal l’anthropocentrisme abrahamique, puisqu’elle suppose que l’homme fait partie de la nature, plutôt qu’il ne la domine.

Mentionnons également le yazdânisme (culte des anges), terme dérivé par Mehrdad Izady, professeur à l’Université de Harvard, très peu connu du grand public occidental. Pourtant, selon Izady, celui-ci ne serait rien de moins que la religion originelle des Kurdes. Essentiellement pratiqué par des communautés installées au sud-est de la Turquie, en Iran occidental et en Irak, ses fidèles sont également victimes de lourdes persécutions.

La dernière des religions kurdes, le yézidisme, proche du yazdânisme dans ses croyances, a été largement médiatisée grâce aux amazones modernes du PKK en Irak qui combattent héroïquement les islamistes, et ont été prostituées et violées en masse par l’État islamique. Les Kurdes de confession yézidie pratiquent un culte pré-islamique lui aussi profondément différent du credo sunnite. Historiquement, le yézidisme, tout comme le yazdânisme, est antérieur au zoroastrisme lui-même. Diabolisé par l’islam conservateur, il s’articule autour du culte de malek tawûs, littéralement “ange paon”, ancien nom du soleil dans l’Iran ancien, et se voit considéré comme une survivance du mithraïsme ancien. Essentiellement initiatique et d’orientation mystique, il ne peut donc être érigé en religion d’État ni n’entretient d’ambitions impérialistes. Or, ce qui n’est pas instrumentalisable parce que dissident est nécessairement dangereux pour les prétentions absolutistes d’Erdogan. Par ailleurs, les femmes y ont davantage de pouvoir que dans le patriarcat traditionnel qu’il entend renforcer : elles ne doivent pas se soumettre à leurs maris, et prennent part au culte.

Sur le plan géopolitique, il faut rappeler que les États-Unis n’ont évidemment pas soutenu les Kurdes par un élan d’idéalisme démocratique et humaniste. Si Trump leur a fourni des armes, c’est bien plutôt pour protéger son accès aux immenses champs pétroliers de la région. Par ailleurs, l’entente entre la Turquie, l’Iran et la Russie menace l’impérialisme américain, déjà mis à mal par la Chine. Trente ans après la chute du mur de Berlin, la guerre froide, devenue brûlante, continue de se jouer au Moyen-Orient, dans une Syrie devenue le plateau d’échecs des deux géants. La mascarade pro-démocratique contre Assad des États-Unis n’est bien entendu pas plus fondée que le soutien intéressé de Poutine à son homonyme syrien. Cependant, une force tout aussi puissante que les intérêts géostratégiques est à l’œuvre dans le tandem Poutine-Erdogan. Tous deux décidés à se positionner dans un monde désormais multipolaire, la Turquie et la Russie partagent avec l’Iran l’idéologie fédératrice du rôle central de la religion comme instrument de contrôle des populations, du patriarcat et de la morale. Historiquement au coude à coude pour le contrôle de la région, l’Iran (chiite) et la Turquie (majoritairement sunnite) se retrouvent quant à eux sur deux terrains : celui d’un islam politique universaliste d’une part, et l’opposition au bloc occidental d’autre part.

Généalogie d’un massacre

À présent, quelques mots et données chiffrées pour retracer la généalogie de la purge massive qui se déroule en Turquie, celle-ci n’étant que le symptôme visible et cruel d’un mal plus ancien.

Erdogan (membre d’AKP, parti au pouvoir depuis 15 ans en Turquie) profite du putsch raté de l’armée du 16 juillet 2016 pour une frappe en rafales. Le 19 juillet 2016, ce coup de filet avait déjà atteint plus de 40 000 personnes dans l’armée, la police, et la justice et l’éducation : 15 200 suspensions d’enseignants, suspectés de soutenir le mouvement de Muhammed Fethullah Gülen. Ce même jour, le Conseil supérieur de l’audiovisuel retirait la licence de plusieurs médias : Samanyolu (télévision et radio), Yumurcak (télévision), KanalTürk (télévision et radio), Mehtap (télévision et radio). Inutile de remarquer que la liberté d’expression n’est pas un droit respecté en Turquie, comme dans tout état autoritaire, par définition. L’Histoire ne cesse de se répéter, car cet autoritarisme alimente fort logiquement chez le peuple la haine des intellectuels traditionnellement occidentalistes, cosmopolites et démocrates, donc intrinsèquement menaçants pour l’idéologie dominante.

Suite à son référendum fondé sur le sentiment d’insécurité d’une moitié du pays, Erdogan obtient le 16 avril 2017 les pleins pouvoirs et passe ainsi d’un régime parlementaire à un régime présidentiel grâce à ses bastions conservateurs de la Mer noire et d’Anatolie centrale, malgré le “non” d’Ankara, d’Istanbul et d’Izmir. Un éditorialiste proche du président, Hayrettin Karaman, avait alors qualifié le “oui” de devoir religieux du bon musulman, appelant à diaboliser les électeurs du “non”, et à les mépriser comme des mécréants, “des chrétiens ou des juifs”. Il nous faut ici soigneusement distinguer l’islam comme religion d’État de l’islam populaire, le premier étant impulsé d’en haut, et le second vécu bien différemment en bas. Car bien que la Turquie soit un pays officiellement laïc depuis sa révision constitutionnelle en 1937, Erdogan mène une véritable politique d’islamisation nationaliste profondément clivante, et visant à provoquer une fracture irréparable au sein de la population turque. Cependant, rien de nouveau sous le soleil : cette stratégie de scission de la société civile est un classique – le fameux adage de Louis XI, « diviser pour mieux régner ».

À l’instar de son homologue hongrois, Viktor Orban, et dans le sens du blizzard totalitaire qui souffle sur la Méditerranée ces dernières années, le chef d’État turc a instauré un pouvoir autoritaire fondé sur la peur. Instillée comme un virus chez une partie de la population, la terreur du bloc de l’Ouest, symbole d’une décadence nihiliste et d’un cosmopolitisme menaçant l’identité nationale de dissolution, elle permet à Erdogan de travestir son pouvoir absolu en paternalisme rassurant. Nostalgique de l’Empire ottoman, le chef de l’État turc se rêve en sultan conquérant. Tout en jouant la carte du régime de la terreur, Erdogan travaille à se construire un culte de la personnalité à travers un cinéma de propagande redoutable.

Quinze mois après la tentative avortée de coup d’État, en décembre 2017, son bilan s’élevait à 123 000 fonctionnaires limogés, plus de 100 000 personnes arrêtées, 17 universités et plus de 1000 écoles et cours préparatoires fermés. Selon l’ONG Human Rights Joint Platform, au 20 mars 2018, 112 679 personnes avaient été emprisonnées, dont 33 000 enseignants et universitaires. Toujours en décembre 2017, fort de sa victoire au référendum, le dictateur turc attaque donc l’instrument idéologique d’État dont il a perdu le précieux soutien : l’université. Si les intellectuels ne sont pas de son côté, c’est qu’ils sont contre lui. Et dans la mesure où ils se battent à coups de plume et d’idées, ils représentent un danger réel pour l’idéologie absolutiste qu’il se donne tant de mal à maintenir. La sanction ne se fait pas attendre, puisque la majorité des intellectuels engagés contre la torture et le massacre des Kurdes sont traînés en justice pour « propagande en faveur d’organismes terroristes » (article n° 7/2 de la loi turque anti-terroriste n° 3713). Parmi les 1387 comparutions, aujourd’hui, les cas de 141 universitaires ont été décidés : 102 d’entre eux ont été condamnés à 15 mois de prison ferme, 15 d’entre eux à 27 mois, 14 à 22 mois, cinq à 18 mois, et cinq autres à 25 mois ou davantage. Actuellement, 124 des signataires attendent leur sentence, qu’Erdogan a tout intérêt à rendre avant l’organisation des élections présidentielles et législatives prévues pour fin 2019.

Solidarité de pacotille ?

La Turquie sunnite conservatrice est victime d’une véritable politique de la terreur et de la fracture civile. De ce fait, hypnotisée par Erdogan, elle perçoit la défense par les intellectuels de la cause kurde comme une trahison à la fois culturelle, religieuse, et politique. Non seulement ces gens ne savent rien faire de leurs mains, mais encore faut-il qu’ils déshonorent l’identité nationale. Frappés du sceau de l’opprobre, les universitaires turcs conscients des polémiques religieuses et politiques qui sous-tendent le conflit kurde sont muselés, torturés, détruits de l’intérieur dans leurs geôles. Et depuis l’annonce du retrait des troupes américaines de Syrie en décembre dernier qui, si on peut dénoncer leur ingérence, protégeaient factuellement les milices kurdes en faisant tampon avec la Turquie, Erdogan a le champ libre pour bombarder leurs campements au nord du pays – chose qu’il s’est empressé de faire dès le mois de janvier. Ce même mois, le chef de l’État turc suspend 15 000 fonctionnaires supplémentaires.

Aujourd’hui plus fragiles que jamais, les universitaires emprisonnés et les Kurdes font appel à nous, Européens, pour ne pas les abandonner. Mais serons-nous à la hauteur ? Avons-nous simplement instrumentalisé les Kurdes parce que nous combattions un ennemi commun, et qu’ils représentaient une masse de manœuvre exploitable ? L’ennemi commun vaincu, nous mettrons-nous une fois encore au diapason des États-Unis et de la Turquie ? Que ferons-nous pour ces intellectuels détenus, notre belle solidarité internationale s’arrêtera-t-elle à la signature d’une inoffensive pétition de soutien ? Les mois prochains nous le diront, mais l’optimisme est une denrée rare pour ceux qui, comme les Kurdes et les intellectuels turcs qui ont osé lever la voix, sont pris entre les griffes de deux géants.

Notes :

1 Le concordisme est une doctrine philosophique qui postule que toutes les traditions spirituelles et religieuses ont un même objet, désigné et vénéré sous des formes différentes. Sa forme la plus aboutie théoriquement est le néoplatonisme de Jamblique et Proclus, philosophes syrien et grec des IIIe et IVe siècles.

2 Système de croyances qui postule que le divin interpénètre toutes les parties de la nature tout en se déployant au-delà d’elle. Par conséquent, la nature y est considérée comme sacrée, comme dans les cultes panthéistes et animistes.

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2 réponses »

  1. Superbe article où j’ai appris nombre de choses, notamment sur les religions kurdes et en particulier la religion alévie très proche de la religion de Victor Hugo, qui croyait également à la transmigration des âmes et au fait que toute chose a une âme : les animaux, les plantes, les pierres etc etc jusqu’au moindre atome. (J’ai auto-édité un livre sur la religion de Victor Hugo pour ceux que sa intéresse https://www.amazon.fr/dp/B07PJXMMW9, supprimez donc si vous ne voulez pas que je me fasse ma petite pub).

    Plus politiquement, l’appel au soutien des intellectuels turques et des kurdes pose un certain problème : est-ce que cela ne serait pas contre-productif ? Imaginons qu’un large mouvement de soutien se construise en Europe, dans ce cas Erdogan n’aura aucun mal à dire « Vous voyez bien que ceux que j’ai fais mettre en prison sont des agents d’influence occidental, la preuve : regardez tout le soutien qu’ils reçoivent d’occident ! » et il aura d’autant plus de pouvoir pour agir.

    • Non, pas un super article. Il y a beaucoup de mensonges dedans. par exemple, Orhan Pamuk n’est pas en exil. L’article ne mentionne pas que le PKK est une organisation terroriste. De plus, l’Europe reconnaît le PKK en tant qu’organisation terroriste. Erdogan n’est pas contre les Kurdes. Au contraire, c’est contre la terreur du PKK. Le HDP (parti kurde) est un parti associé au PKK. Et tant de membres sont en prison.

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