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Notre-Dame des damnés : entre indignation et nihilisme esthétique

L’incendie spectaculaire de Notre-Dame de Paris ce lundi 16 avril 2019 en début de soirée a suscité une vague d’émotion collective en France et dans le monde entier. La cathédrale, dont la construction a commencé en 1163 sous l’égide de l’évêque de Paris Maurice de Sully, à l’époque où le style gothique est en pleine vogue en Europe occidentale, a traversé plus de neuf siècles d’histoire et revêt depuis une dimension à la fois symbolique et intemporelle. Loin de se limiter à un seul lieu de culte ou à un symbole identitaire, Notre-Dame de Paris hante les imaginaires depuis des siècles avant tout par son caractère exceptionnel sur le plan esthétique. La quête de beauté, au même titre que celle du pain, est la même pour tous : celle qui met riches, pauvres, croyants, athées, Français ou étrangers sur un pied d’égalité.

Au lendemain de l’incendie, de grands patrons français se sont érigés en sauveurs du patrimoine historique, à l’instar de François-Henri Pinault qui a offert 100 millions d’euros pour la reconstruction, ou encore Bernard Arnault, à hauteur de 200 millions d’euros, se faisant les chantres d’un capitalisme soi-disant vertueux. Ces nouvelles n’ont pas manqué de faire réagir à l’heure où la société française est fracturée par des inégalités économiques et sociales vivaces, surtout dans le contexte du soulèvement des Gilets jaunes. Faut-il en conclure pour autant que le plaisir esthétique est une affaire de bourgeois incompatible avec le combat contre la misère ?

Patrons qui vous veulent du bien vs. prêtres du gauchisme moral

Intérieur de la cathédrale

Trois jours après l’incendie, les bonnes âmes spécialistes de l’indignation n’ont pas lésiné sur les grands mots. C’est une rengaine bien connue, frisant à la fois la raillerie et la culpabilisation. On fustige le fait de s’émouvoir d’un édifice qui prend feu au détriment de la misère humaine ou des espèces naturelles menacées. À les entendre, leur souci moral est supérieur aux pauvres mortels ayant eu la faiblesse d’éprouver de la tristesse concernant un tas de pierres, certes pas dégueulasse. Non contentes de jouer les Gustave Le Bon en instruisant le procès des foules, elles estiment que l’on peut mépriser l’esthétique, la ranger à la même enseigne que bourgeoisie et capitalisme.

Certains font même le procès de l’Histoire quitte à tomber dans l’anachronisme, voyant dans l’artisan du Moyen-Âge un équivalent de l’ouvrier de la seconde moitié du XIXe siècle au service du grand Capital, cantonné à des tâches ingrates et aliénantes. Entre l’érection d’un monument qui sert de témoin du renouvellement des générations à travers les siècles et la production à la chaîne de technologies polluantes à obsolescence programmée, même combat. Hubris et corruption ! C’est à se demander si toute entreprise dont la finalité est de laisser une trace visible et intemporelle de l’esprit humain n’est pas un complot orchestré par Satan. À les entendre, les Grecs déjà auraient dû s’abstenir de créer des œuvres, d’ériger des statues et de bâtir des temples.

« La beauté n’est pas un sentiment superficiel dont on peut se passer aisément pour vivre. »

D’autres vont jusqu’à dénoncer des relents de nationalisme à la simple évocation des termes de “patrimoine” ou “culture”, comme Hafsa Askar, vice-présidente de l’Unef-Lille, quand elle qualifie la réaction nationale de « délire de petits blancs ». Il suffit pourtant de jeter un œil sur les milliers de messages de tristesse et de solidarité en provenance du monde entier pour infirmer cette saillie stupide.

Et si on arrêtait de se tromper de combat ?

Contrairement à ce que les parangons de vertus prétendent, le fait de s’émouvoir du sort d’une cathédrale aussi emblématique que Notre-Dame de Paris n’est pas l’apanage d’identitaires obsédés par les “racines chrétiennes” de la France ou de bourgeois méprisants à l’égard des miséreux. Comme le dit le traducteur André Markowicz : « Il ne s’agit pas de dire que nous perdons nos racines. Moi, mes racines n’ont jamais été là. Nous perdons la beauté. […] Parce que, vivre en présence de la beauté, de l’immense travail des gens à travers les siècles, c’est ce qui nous donne, à nous, pris que nous sommes dans nos passions quotidiennes, nos soucis, nos maladies, pris que nous sommes dans nos vies, la sensation que nous sommes vivants. »

La beauté n’est pas un sentiment superficiel dont on peut se passer aisément pour vivre. Elle dépasse le dualisme étriqué entre matière et esprit tant cela implique un rapport à la fois sensuel et intellectuel, l’idée de “penser avec son corps”. C’est cette unité qui a le pouvoir de réconcilier notre cerveau et notre corps, de nous réconcilier avec nous-mêmes mais aussi avec les autres. Contrairement au dogme religieux ou moral, un instant de plaisir esthétique devant un chef-d’œuvre ou un paysage éveille spontanément le désir d’unité et de bonheur partagé qui met tout le monde à égalité. Ces instants-là sont aussi précieux qu’ils vont aux antipodes des classifications habituelles entre les exploitants et les opprimés, princes et esclaves, bons et mauvais.

N’est-il pas méprisant et réducteur d’envisager l’homme, et plus encore le miséreux, comme un mammifère devant satisfaire des besoins vitaux et s’engager de surcroît à respecter une conscience morale collective ? Ces objectifs sont-ils d’ailleurs si incompatibles avec le souci de la beauté ? Pas selon Albert Camus, qui postulait l’idée que l’homme pauvre doit combattre autant la misère que la laideur, aidé en cela par la médiation de l’art. Ainsi peut-on lire dans son essai L’Homme révolté : « L’histoire a peut-être une fin ; notre tâche pourtant n’est pas de la terminer, mais de la créer, à l’image de ce que désormais nous savons vrai. L’art, du moins, nous apprend que l’homme ne se résume pas seulement à l’histoire et qu’il trouve aussi une raison d’être dans l’ordre de la nature. […] Les révoltés qui veulent ignorer la nature et la beauté se condamnent à exiler de l’histoire qu’ils veulent faire la dignité du travail et de l’être. […] La beauté, sans doute, ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle. Sa règle qui conteste le réel en même temps qu’elle lui donne son unité est aussi celle de la révolte. Peut-on, éternellement, refuser l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde ? Notre réponse est oui. Cette morale, en même temps insoumise et fidèle, est en tout cas la seule à éclairer le chemin d’une révolution vraiment réaliste. En maintenant la beauté, nous préparons ce jour de renaissance où la civilisation mettra au centre de sa réflexion, loin des principes formels et des valeurs dégradées de l’histoire, cette vertu vivante qui fonde la commune dignité du monde et de l’homme, et que nous avons maintenant à définir en fade d’un monde qui l’insulte. »

À une époque où le souci de beauté est incessamment remis en cause avec l’uniformisation du paysage urbain et le relativisme esthétique prôné par certains artistes contemporains, la réaction suscitée par l’incendie de Notre-Dame de Paris résonne comme un attachement presque désespéré à ce qu’il reste de sublime et d’intemporel. Il se dégage des cathédrales un sentiment de permanence et de stabilité qui rassure et apaise quand tout le reste autour est en proie à la volatilité et à la déliquescence, selon les modes du moment et les profits que l’on peut en tirer.

« Le peuple, comme le rappelle Camus, n’a pas seulement besoin de pain mais aussi de lumière. »

En outre, la réaction des indignés de salon en dit long sur les limites d’une partie de la gauche quand il s’agit de penser et de concevoir l’esthétique, et le mépris à l’encontre des œuvres du passé sous prétexte que les époques antérieures sont trop obscures et corrompues pour leur idéal. On peut dénoter une volonté chez certains esprits vertueux de faire table rase du passé, comme à l’époque de la Révolution. Or, on se demande, d’une part, quelles alternatives sont proposées ; doit-on tout détruire ou laisser détruire, se prendre pour des Sioux des Grandes Plaines et construire des tipis à la place de Notre-Dame ? Doit-on exiger des Grecs de faire de même avec le Parthénon ? D’autre part, en substituant à la monarchie un régime de destruction et de vide à la fois esthétique et spirituel pendant plus de dix ans, les révolutionnaires ont non seulement perdu mais les Français ont préféré ensuite accepter un régime plus autoritaire en échange d’une défense plus ardue de leurs traditions et de repères symboliques d’enracinement dans l’Histoire. Preuve s’il en est que le peuple, comme le rappelle Camus, n’a pas seulement besoin de pain mais aussi de lumière.

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3 réponses »

  1. Citations de Victor Hugo qui présente un similarité frappante avec celle de Camus « L’âme humaine, chose importante à dire dans la minute où nous sommes, a plus besoin encore d’idéal que de réel. »

    « Les multitudes, et c’est là leur beauté, sont profondément pénétrables à l’idéal. L’approche du grand art leur plaît, elles en frissonnent. Pas un détail ne leur échappe. La foule est une étendue liquide et vivante offerte au frémissement. Une masse est une sensitive. Le contact du beau hérisse extatiquement la surface des multitudes, signe du fond touché. Remuement de feuilles, une haleine mystérieuse passe, la foule tressaille sous l’insufflation sacrée des profondeurs. »

    Voir ici : https://fr.wikisource.org/wiki/William_Shakespeare_(Victor_Hugo)/II/V

  2. C’est ce que Hitler, Mussolini, Staline et autres petits pères avaient bien compris :
    Commencer par flatter la « Beauté » des « sentiments profonds de nos racines populaires » …
    Les Bottés suivent … et se ressemblent en prétendant rassembler « tout le monde » .

  3. Si l’on peut se permettre d’émettre un autre avis que Mme Delauné, je dirais que pour moi, la beauté doit être libre de toute volonté d’exercer un pouvoir ni de spolier ses contemporains. Tout le contraire de ces édifices construits pour, consciemment ou non, formater les foules, même consentantes. La beauté est partout et pour tous dans la nature et même dans la vie quotidienne, dans des oeuvres modestes, à dimensions humaines quand on a le temps de les regarder. Aucune émotion esthétique pour moi à la vue du gigantisme de ces constructions délirantes sauf un sentiment de reconnaissance envers ceux qui, avec talents les ont construits de leur mains, maigrement rémunérés, quelquefois au péril de leur vie.

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