Culture

Refuser un destin de bétail cognitif avec Gilles Châtelet

Connaissez-vous Gilles Châtelet ? Sans doute répondrez-vous par la négative. Le mathématicien et philosophe, ancien professeur de l’Université libre de Vincennes, ne sera pas parvenu à achever l’œuvre de désenfermement dont « Vivre et penser comme des porcs » était la promesse, et qui lui aurait à coup sûr donné une place de choix au sein de la résistance française contre le pragmatisme libéral. C’est une des raisons pour lesquelles il faut lire ce livre : pour tenter de contrer la fatalité, et offrir post-mortem à Gilles Châtelet un peu de l’écho que son entreprise contre « l’Homme moyen » mérite.

« Qu’il soit d’abord bien entendu que je n’ai rien contre le cochon – cette bête singulière au groin subtil […] mais je hais la goinfrerie sucrée et la tartufferie humanitaire de ceux que nos amis anglo-saxons appellent la “formal urban middle class” de l’ère postindustrielle. »

Les lignes d’un livre gardent ceci de leur ascendance végétale qu’un lecteur attentif peut y déceler, selon le degré de concentration du texte, l’âge de son bois, son état de maturation, de densité. Il est des livres qui sont en bois blanc – trop rapidement crûs, trop rapidement imprimés – d’autres qui appartiennent au bois d’œuvre, celui des lents mûrissements et des édifications solides. À la lecture du livre de Gilles Châtelet, outre l’étonnement que l’on ressent devant l’évidente confidentialité d’un ouvrage pourtant d’une grande solidité, la question qui se pose au lecteur est celle-ci : où donc est le reste ? Où est l’œuvre – où sont les autres textes, articles, premiers livres, où sont les traces de l’effort ayant finalement abouti à ce compact et lapidaire (quoiqu’assez court) pamphlet – qui est aussi le dernier livre de l’auteur, suicidé quelques mois après sa parution ? Un recueil de textes politiques antérieurs, Les Animaux malades du consensus, publié en 2010 aux éditions Lignes, c’est là tout le maigre matériau que l’on pourra trouver du mathématicien et philosophe (qui a par ailleurs produit quelques ouvrages dans ces deux disciplines) : un somme toute bien maigre taillis qui fait penser que l’auteur devait être de ces essences qui ne font pas de rejets.

À boulets ramés

Publié en 1998, Vivre et penser comme des porcs, composé d’une douzaine de textes (qui vont de l’essai railleur à la fable féroce), est un livre belliqueux, délicieusement belliqueux. La verve de Châtelet est drôle, narquoise, implacable, avec cette particularité qui distingue les bons pamphlets des médiocres (et les contestataires véritables des “mutins de Panurge”) qu’on la sent motivée par un profond sentiment d’outrage et de révolte. Ce n’est pas un livre gratuit. Son écriture se remarque par une heureuse inventivité : s’y déploie dès les première pages une bordée de néologismes étranges, de couples incongrus qui sont comme ces boulets ramés qu’on utilisait autrefois pour rompre toiles et cordages et démâter les navires ennemis : tels démocratie-marché, citoyen-panéliste, narco-gauchisme, pétro-nomadisme, techno-populisme. Ces ligatures d’idées que le lecteur souhaiterait instinctivement désolidariser (quelle nécessité d’accoler au doux mot de démocratie ce prosaïque complément ?) se maintiennent obstinément au fil des chapitres et agissent comme cet irritant gaillet gratteron des bordures de chemin qui s’accroche et enjoint le tranquille promeneur à sortir de sa consensuelle rêverie.

Pour quoi cet arsenal ? En ligne de mire de Gilles Châtelet : une troisième vague postindustrielle qui, sous l’alléchante devise de Légèreté, Urbanité et Nomadisme, se fait fort de pulvériser les anciens agglomérats, les vieilles sédimentations qui retardent l’avènement du grand « Chaos créatif » des monades posthumaines, la « grande aventure de l’anarchie rationnelle, celle de la convivialité globale autorégulée ». En bon mathématicien, Châtelet tourne et retourne l’équation fatidique, « pièce maîtresse de la crétinisation » : Marché = Démocratie = Majorité d’hommes moyens. Qu’est-ce à dire ? Que la logique marchande est copain comme cochons avec la logique démocratique et son principe égalitaire ; égalité d’envies inassouvies judicieusement contradictoires, égalité d’impuissance, égalité de « Robinsons-particules » proclamant leur droit au « chacun son truc » qui les prémunit de toute cristallisation. Gilles Châtelet montre brillamment de quelle façon les « partisans branchés de la Contre-Réforme libérale » s’emploient à élargir la « spiritualité de marché » du domaine économique au domaine politique ; à promouvoir l’envie politique en miroir du besoin économique et à ainsi dégrader la politique en « gestion d’une compétition d’agrégats ». Il tire à boulets rouges sur ces « politologues-mathématiciens » qui, par la promotion du calcul différentiel (promotion de micro-volontés individuelles sensées s’agréger en un tout cohérent), permettent de « donner de la fluidité au brutal », et surtout de faire émerger la masse, masse formidablement inertielle et indifférente, car « le chaos des opinions et des microdécisions finit toujours par accoucher de quelque chose de raisonnable. »

Un mathématicien opposé au calcul rationnel

Vivre et penser comme des porcs n’est pas seulement une charge contre « l’avant-garde technico-commerciale », les « petits truands portuaires initiés à l’économétrie » et les scénarios de la Banque mondiale ; Châtelet s’attaque aussi et peut-être surtout au discours beaucoup plus pernicieux car beaucoup plus sexy des chantres cools de la fluidité, qui s’insurgent contre toutes les formes de viscosités – attachements archaïques, préférences douteuses, enracinements has been – et rêvent d’un monde démocratique « joyeusement chaotique », où rien n’est à sa place car rien n’a de place attitrée, où le « désordre s’impose comme ordre » et qui ne serait qu’une allègre farandole de posthumains réconciliés ; fluidification, liquéfaction qui n’est en fait que liquidation des structures, à la grande joie du Marché qui n’attend que ça (on pense ici évidemment à Michéa). Fascination pour la fluidité qui résulte selon Châtelet d’une confusion entre horizontalité et démocratie : « elle s’acharne à faire le siège de forteresses abandonnées sans comprendre que l’effectivité véritable du pouvoir est d’autant plus féroce qu’elle est invisible, que les formations horizontales qui esquissent la future Ville mondiale, bien loin de “démocratiser”, accélèrent la concentration des foyers de décision capables d’agir discrètement partout et nulle part sans que cette confrontation soit compromise par toute la pompe de verticalités trop visibles. »

Au-delà de sa critique d’une fabrication au sein des démocraties-marchés d’inoffensifs hommes moyens (victoire des fameuses « tarentules avides de vengeances secrètes »), Châtelet s’oppose plus fondamentalement au rouleau-compresseur de la logique rationaliste contemporaine qui veut ramener l’Existant à l’intérieur d’une Rationalité étroite, comptable, à merci ; qui réduit les choses à du pondérable, les sujets à des individus – individus sans autre liberté que celle de faire comme tout le monde – et qui finalement réduit les peuples en masses mesurées et mesurables ; et ainsi de la France à qui l’on demande d’accepter son « vrai destin » de « Sous-préfecture démocratique du Nouvel Ordre Mondial ». C’est en réalité une chasse au Singulier à laquelle nous assistons, qui est aussi une chasse au Négatif, courue par les trois Cavaliers de la postmodernité : Homo œconomicus pour un monde de concurrence parfaite, c’est-à-dire sans concurrence ; Homo communicans pour un monde de communication parfaite, qui par définition ne communique rien ; et enfin Homo medius, pour un monde de volontés multiples s’anesthésiant d’elles-mêmes. En bon lecteur de Marcuse, Châtelet reprend à son compte l’idée « d’unidimensionnalité » (son homme moyen ressemble par de nombreux traits à l’Homme unidimensionnel) – unidimensionnalité d’un monde contemporain où « le Tout semble être l’expression de la Raison » (Marcuse), monde qui se positive à vitesse grand V, où disparaissent les dernières traces de Négatif, et avec elles, la Liberté : car la Liberté, c’est d’abord « le refus de l’univers donné de l’expérience » (Marcuse toujours), c’est « développer une rationalité et une sensibilité radicalement différentes de celles régnantes ». Idée d’un monde positif et simplifié que l’on retrouve chez les autres représentants de l’École de Francfort (de « l’aveuglement total » de Adorno au « voile technologique » de Horkheimer), mais aussi chez Baudrillard, pour qui le mot de capitalisme était devenu désuet du fait de sa totalité.

Diatribe contre la fluidité

Quelle issue attendre de tout ceci ? Le dernier texte de l’ouvrage, qui pose la question d’une fin de l’histoire en « yaourtière à classe moyenne » ou d’un début par « l’héroïsme du quelconque », entre étrangement en résonance avec les événements de ces derniers mois. Châtelet s’interroge sur la place que peut encore prendre, écrasé entre le « travail-corvée de la survie » et le « travail-performance de la Surclasse », le seul travail « qui engage une amplification inouïe de la liberté » : le « travail-patience ». Pour lui, c’est là que se situe la véritable crise contemporaine, et l’échec de la modernité : avoir laissé dégrader le travail-patience, « vrai créateur de richesse », au bénéfice du travail-corvée et du travail-performance « esclave de l’impatience ». On a promu un travail « sans temporalité propre, totalement inféodé à la commande sociale » et qui est un renoncement anthropologique terrifiant. Et de finalement poser cette question, à laquelle nous aurions peut-être, nous, un début de réponse : « Et si l’horoscope des “grandes tendances” se trompait ? Et si le cyber-bétail redevenait un peuple, avec ses chants et ses gros appétits, une membrane géante qui vibre, une humanité-pulpe d’où s’enrouleraient toutes les chairs ? »

L’ouvrage de Gilles Châtelet commence par un avertissement où on lit cette urgente nécessité : « refuser un destin de bétail cognitif ». L’ensemble du livre est un avertissement en ce sens. Nous n’avons pas encore évoqué l’écrivain à qui l’on pense dès les premières pages : Philippe Muray, évidemment. On retrouve chez les deux auteurs (qui sont nés à quelques mois d’écart) le même goût pour la férocité, le verbe tranchant, l’exagération outrancière, seule à même sans doute de désengourdir un peu les consciences flasques de nos sociétés amorphes. Peut-être avec Gilles Châtelet aurions-nous eu finalement, si le désespoir n’avait pas vaincu, un Muray de gauche.

Hadrien Lantremange

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4 réponses »

  1. Éveillé les consciences est plus que nécessaire. Cette classe sociale de la bourgeoise moyenne que l’auteur appelle « l’homme moyen » est cultivée hors sol. L’entreprise nous livre des individus désincarnés humainement parce que inconscient des réalités et de leurs conséquences sur la perte des repères naturels. Ceux qui fondent l’evolution dans la verticalité autant que dans l’horizontalité.
    Un peuple de gilets jaune manifeste encore son désaccord et un autre refuse aujourd’hui à Hong Kong une soumission totale. Gageons qu’ils porteront sur le terrain la flamme que nous agite Gilles Châtelet dans son ouvrage.

  2. On pense aussi à Han Byung-Chul en lisant ça, est-ce qu’au Comptoir, certains s’intéresseront un jour à ce philosophe? Je trouve que ça résonne pas mal avec « La Société de la Fatigue » notamment…

    Bien à vous,

  3. Réédité (2011) chez Folio actuel
    Le chaos, le geste décisif de la pensée.
    l’idéologie statistique (voir Insee)
    Un ouvrage publié en 1999 de salubrité publique, pas assez lu.
    Merci au Comptoir de l’avoir évoqué.

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