Société

Anthropocène et enfer climatosceptique : 1,25 milliard d’animaux sur le bûcher ultralibéral

2020 commence comme s’est achevée 2019 : dans les flammes et le sang. L’Amazonie et la Sibérie ont brûlé cet été, à présent c’est au tour de l’Australie, entre changement climatique et départs d’incendies volontaires. Une étude conduite par Ron Milo a récemment mis en évidence que les humains, qui ne représentent que 0,01% de la biomasse, ont détruit 83% des mammifères terrestres. Entre 1970 et 2014, nous avons détruit 60% des espèces vertébrées de notre planète.

Sous l’influence des cultures forgées par des religions anthropocentrées, nous avons détruit la majorité des animaux sauvages pour jouer à Dieu et décider qui vit et qui meurt… Autrement dit : le braconnage, la destruction des forêts et l’élevage. Par conséquent, 60% des mammifères sont du bétail à destination de la consommation humaine, et seulement 4% des animaux sauvages. Nous avons transformé la planète en un désert peuplé de gigantesques abattoirs. Cette terrible réalité empire avec le désastre australien. Et pendant que l’Australie brûle, le gouvernement vend son eau à des investisseurs étrangers.

Le Climate Change Performance Index 2020 place l’Australie au 56e rang sur les 61 pays en lice pour comparer leurs émissions de gaz à effet de serre, leur consommation énergétique et leur politique environnementale. Il faut dire que le petit continent est notoirement connu pour son ultralibéralisme productiviste et climatosceptique, ce qui ne détonne pas avec le racisme historique de la population envers les Aborigènes panthéistes dont elle a, de facto, volé les terres. En mai 2019, des autochtones insulaires du détroit de Torres avaient déposé une plainte auprès des Nations unies contre le gouvernement australien pour inaction climatique. Il faut bien souligner ce point essentiel, dans la mesure où les Aborigènes australiens, contrairement aux colons et à l’instar des Amérindiens, considèrent la Terre et ses animaux comme sacrés. Aujourd’hui, un milliard deux cent cinquante millions d’animaux ont péri dans les flammes de l’indifférence qui ravagent les terres australes.

Ultra-libéralisme, productivisme et société de consommation

Scott Morrison, issu de la coalition libérale-conservatrice, dirige l’Australie comme Premier ministre depuis 2018, après avoir été successivement ministre des Finances, des Affaires intérieures et des Services sociaux dans le gouvernement de Malcolm Turnbull. Morrison est « miraculeusement » porté au pouvoir après un putsch interne au parti contre Malcolm Turnbull, dont le projet politique avait une orientation nettement écologique qui a fort déplu aux Australiens : respecter l’accord de Paris sur le climat et inscrire dans la législation australienne la réduction de 26% des émissions polluantes d’ici 2030. Après l’éviction de Turnbull, le programme productiviste, industrialiste et ultralibéral de Morrison prend la relève, dans la droite lignée des décennies depuis lesquelles l’Australie est dominée par des gouvernements insensibles à l’urgence écologique. Morrison ne se juge pas responsable des incendies, et parle d’une « mauvaise gestion du bush ». Désastre résultant des choix anti-écologiques de l’Australie de ces trente dernières années, durant lesquelles les gouvernements de Canberra sont restés à la solde des industries des énergies fossiles. Richard Flanagan parlait, dans une tribune du New York Times, de « suicide climatique » au sujet de son pays, précisant que ses dirigeants étaient bel et bien déterminés à « l’envoyer à sa perte ». En effet, on ne peut concilier la préservation de la nature et la société de consommation, le vivant et l’obsolescence programmée des prothèses technologiques.

« Plusieurs espèces rares pourraient quant à elles avoir totalement disparu, comme le dunnart et le bandicoot brun du Sud, deux petits marsupiaux, mais également la grenouille corroborée du Sud et l’opossum-pygmée des montagnes. »

Écocide et biocide : responsabilité humaine, tragédie animale

C’est sur ce fond d’indifférence, d’irresponsabilité politique et de vénalité que se sont déclarés les feux dévastateurs dans lesquels ont péri 1,25 milliard d’animaux, d’après l’estimation de Chris Dickman, professeur d’écologie à l’Université de Sidney et de WWF Australia, tandis que 8,4 millions d’hectares ont brûlé. Pour le spécialiste, il n’y a jamais rien eu d’aussi monstrueux et de comparable en termes de dévastation des terres et de pertes animales. Nous avons tous vu les images déchirantes de koalas trop lents pour s’extraire du feu. Toujours selon WWF Australia, 95% d’entre eux sont décédés dans ces incendies d’origine humaine, ne laissant donc plus que 5% de survivants. C’est une catastrophe sans précédent pour ces paisibles mangeurs d’eucalyptus, qui ont donc, à ce jour, tout à fait disparu dans de nombreuses régions australiennes. Les scientifiques pensent maintenant utiliser la cryogénie pour préserver leur patrimoine génétique. Les kangourous et les chauves-souris souffrent eux aussi énormément des flammes. Mais si la responsabilité des gouvernements australiens est avérée dans la pollution des forêts d’eucalyptus, de nombreux départs de feu sont loin de résulter d’une combustion spontanée.

koala

Incendies intentionnels

Il s’agit là d’une réalité dystopique, apocalyptique. D’un enfer que nous avons créé de toutes pièces, indifféremment de tous les innocents qui y sont sacrifiés. Un enfer qui aurait pu être évité. Au mois de novembre 2019, un pompier de 19 ans allumait volontairement sept feux sur la côte Sud de la Nouvelle-Galles du Sud, État le plus touché par les feux. Il n’est pas le seul, puisque 183 personnes ont été arrêtées pour des départs de feu intentionnels, dont un homme de 51 ans qui voulait, nous dit-on, « protéger sa culture de cannabis ». Comme quoi, l’horreur, la bêtise et l’absurdité ne connaissent nulle limite. C’est un cauchemar dont on aimerait se réveiller – et certainement, eux aussi.

Plusieurs espèces rares pourraient quant à elles avoir totalement disparu, comme le dunnart et le bandicoot brun du Sud, deux petits marsupiaux, mais également la grenouille corroborée du Sud et l’opossum-pygmée des montagnes.

« Du côté des pertes humains, les Aborigènes sont bien évidemment la population la plus touchée par ces feux, puisqu’ils ont été forcés de fuir en masse. »

Ces feux sont l’origine d’un véritable écocide, doublé d’un biocide gravissime. Près d’1,25 milliard d’animaux brûlés, les koalas quasiment éteints sur le territoire australien et plusieurs espèces éteintes. Ces incendies sont une tragédie d’origine humaine dont les conséquences les plus désastreuses rejaillissent (comme d’habitude) sur la nature, c’est-à-dire sur des espèces qui n’ont rien demandé.

Chroniques d’une espèce invasive

Et comme si l’hécatombe ne suffisait pas, pour couronner le tout, les Australiens prévoient maintenant de massacrer au sniper depuis des hélicoptères 10 000 dromadaires sauvages ! Il faut dire que c’est une pratique devenue monnaie courante en Australie, sous prétexte de « contrôle des populations » et pour « lutter contre les gaz à effet de serre ». On croit rêver, parce qu’il faut tout de même beaucoup d’obscène témérité pour se gargariser d’un tel prétexte – là où on est déjà responsable de tant de morts, tout en démontrant un soutien sans faille aux industries polluantes. En avril 2019, le gouvernement australien annonçait également sa détermination à assassiner deux millions de chats errants. Ces massacres reposent sur l’obsession australienne pour des espèces perçues comme invasives. Pourtant, s’il y a bien une espèce dramatiquement invasive sur Terre, ce sont les humains. Et plus particulièrement en Australie, les colons venus y semer la mort et la destruction.

Du côté des pertes humaines, les Aborigènes sont bien évidemment la population la plus touchée par ces feux, puisqu’ils ont été forcés de fuir en masse. Ils ne sont pourtant, à ce jour, toujours pas reconnus par la Constitution australienne, malgré le Native Title Act de 1993. Mais lorsque le soleil s’est levé sur Victor Harbour à l’aube de la Nouvelle Année, il formait le drapeau aborigène dans le ciel au milieu des fumées toxiques.

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Le gouvernement fédéral de Morrison, peu porté sur l’interventionnisme étatique, compte sur les États pour éteindre les feux, or les pompiers fatiguent et sombrent dans un fatalisme préoccupant, déclarant qu’ils ne « peuvent pas faire de miracles ». Au milieu des cendres, les autochtones se sont livrés, en ce début 2020, à une cérémonie de guérison à travers tout le pays pour faire tomber la pluie. On voit fleurir des dizaines de justifications pour ne rien faire un peu partout. Quand on pense que les chiens de bergers ont sauvé les moutons australiens des flammes, c’est peu de gratitude humaine face à tout ce que la nature nous donne.

Tous les opprimés, tous les sans-voix, fussent-ils de notre espèce ou d’une autre, partagent les mêmes intérêts, car leurs bourreaux sont bien évidemment les mêmes. C’est pourquoi on ne peut lutter que conjointement contre les ravages du colonialisme, la destruction des espèces et l’exploitation animale. Mais cette lutte ne doit pas prendre la forme d’un dolorisme blanc, de la haine de soi et de l’autoflagellation consistant à se stériliser pour protéger la planète. Pensons à l’AFP qui relayait l’année dernière une étude d’Environmental Research Letters préconisant cyniquement des « mesures individuelles efficaces » contre le changement climatique. Que les adeptes de l’auto-suppression se rassurent toutefois, car la roue est déjà en marche. Les sols empoisonnés et la pollution causent une infertilité préoccupante, tant masculine que féminine. D’autre part, l’Europe a une population vieillissante, tandis que la démographie explose dans les pays en voie d’industrialisation – pays qui épousent le modèle occidental. En d’autres termes, ce n’est pas en projetant de se supprimer pour se punir que nous serons sortis de l’auberge, car d’autres nous ont déjà emboîté le pas. Ou pourquoi quitter le jeu n’empêchera pas le navire de couler.

« On ne peut lutter que conjointement contre les ravages du colonialisme, la destruction des espèces et l’exploitation animale. »

L’hécatombe australienne végétale et animale est un écocide et un biocide, mais également un matricide. La septième grande extinction, celle qu’a engendrée l’ère de l’Anthropocène, où le vivant s’effondre, n’est malheureusement pas terminée, quoi qu’en disent les accusateurs de catastrophisme. Les faits sont là. Le sang est là. L’enfer est ici, et ce n’est pas les autres, mais bien nous-mêmes. À moins d’un réveil en sursaut, ce désastre est le premier de la plus grande et triste série d’hécatombes de l’Histoire. Seule une planification décroissante internationale pourrait nous sortir de cette crise non pas écologique, mais terriblement humaine qui, comme l’un de ces feux déchaînés, détruit tout sur son passage.

Dans son livre L’Obsolescence de l’homme (1956), Günther Anders prophétisait déjà le complexe de l’imposteur sur lequel repose le système écocide et biocide qui menace notre Terre : fonder la domination et l’exploitation sur l’illusion de la liberté. « On fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté« , écrivait-il dans un élan de lucidité. Renonçons à l’illusion de l’homme maître et destructeur de la nature : il est encore temps d’agir.

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2 réponses »

  1. Merci à l’auteur de nous ouvrir nos propres yeux sur nos responsabilités environnementales en prenant l’exemple de l’Australie qui semble n’être que l’apéritif du grand dîner diabolique de l’anthropocène…à moins d’un sursaut salutaire ??? Qui sait, pourquoi pas !

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