Fiction

[Micro-fictions] Vers une vie véritable

Aujourd’hui, Antoine va métamorphoser son existence. Il ne se l’avouera pas tout à fait mais nous allons l’y aider. Évidemment il ne pourra pas tout dire. Forcément la mauvaise conscience viendra le chatouiller. Les révolutions ne sont jamais volontaires.

Confinement généralisé. Antoine n’aura eu que quelques heures de bureau pour prendre son ordinateur portable, deux trois dossiers, quelques formulaires. Le temps de faire quelques courses dans les magasins pris d’assaut, de téléphoner à sa mère pour la rassurer et de rentrer dans son appartement, il était déjà 18h.

Ce matin, il se réveille pour télétravailler. C’est là que tout commence. Déjà, il faut bien se le dire, il n’a pas très envie. La lumière toute chaude qui déborde de la fenêtre ferait presque frémir le parquet. Le printemps est déjà là. Ensuite, il le presse, la première chose qu’il trouvera dans sa boîte mail, c’est un message de sa cheffe lui demandant de détailler exactement ses activités pour le mois à venir. Pas besoin d’aller vérifier, il le sait. Quoi qu’il réponde, ce sera jugé incomplet, flou, ou peut-être trop détaillé, dénotant ainsi une incapacité notoire à synthétiser. Stop. Arrêt sur image.

Antoine restera focalisé sur la dernière pensée très nette qui lui vient : « elle me fait déjà bien trop chier celle-là ». Laissons-le là dessus. C’est un bon début. Il faut le dire.

Réfléchissons pour lui. Trois monuments solidement enchevêtrés à sa propre chair vont se fissurer. Porter de telles bâtisses, demander aux os, aux articulations, à la conscience d’en supporter le poids, ce n’est pas évident. Même les nerfs sont contraints de les enjamber à longueur de journée. Il s’agit évidemment de contraintes sociales. Elles s’agglomèrent à l’individu, le forcent, le dirigent. Souvent ça pince, ça gêne. Souvent, ça cause même des maladies.

La première qui va sévèrement se fragmenter pour quelques mois, c’est la mentalité du produire. Antoine ne se doute pas encore du soulagement incroyable que cela va lui procurer. Par exemple, il n’aura plus à se coltiner Victor fatigué, arrivant au bureau à 10h, filant dans la salle de café, chopant un croissant, puis s’affalant sur le tabouret, soupirant : « Pouf, crevé, j’ai fini à 20h30 hier… trop de taf ». Ça, déjà, c’est fini.

La deuxième chose, c’est le contrôle hiérarchique. Il correspond en réalité à tout ce qui ne correspond pas au contrôle hiérarchique, c’est à dire le contrôle effectif du travail. Vérification de l’heure d’arrivée par la cheffe, vérification tacite (le regard froid, puis les yeux légèrement baissés vers le sol) de l’heure de départ… rectification et reformulation du produit de la tâche afin qu’une patte purement administrative y soit apposée etc. C’est un très gros morceau.

Et enfin, la cathédrale suprême du tertiaire, le Duomo, le gigantissime labyrinthe de Minos, celui qui comprime le mieux les artères et les veines du travailleur, oppressant l’estomac et garrottant l’énergie : le simulacre des bureaux ; le décor monté bien souvent à la va vite, permettant de transformer l’outil de travail en image du travail : tables, ordinateurs, téléphones, classeurs, dossiers, sacro-saints parapheurs, mythiques notes de service. Attention, le labyrinthe ne s’arrête pas ici, il croît indéfiniment et l’enchevêtrement de ses ruelles, les nombreuses voies de garage auxquelles il conduit, pénètrent la société tout entière. Cet urbanisme délirant se superpose à la société ontologique, il la dévitalise. Ainsi, rien n’empêchera Antoine de travailler, de consulter ses mails, d’en envoyer, de parachever ses dossiers, de téléphoner à tel ou tel collaborateur. Certes, durant cette période, il ne pourra pas rencontrer les gens et cela aura sans doute un impact, car l’humain a besoin de contact physique mais, dans l’ensemble, étant donné son travail de service, il n’a pas besoin, d’être confiné, pardon, assigné dans un bureau. Il n’a pas besoin non plus de commencer à 8h15 et de finir à 17h45. Les réunions hebdomadaires de service ne sont pas nécessaires non plus.

Le monde du travail post-confinement © Axel Ressot

Pourtant, il a dû se résoudre à acheter une voiture pour se rendre au boulot, souhaitant habiter avec sa copine (enfin son ex maintenant), chacun se trouvant donc à égale distance de leur travail. En dehors des trajets quotidiens imposés, la voiture n’étant réellement utile que pour se rendre dans les grandes gares (à partir desquelles on prend le train qu’on aurait pris avant d’une petite gare), ou pour aller faire des courses au supermarché (où l’on achète des denrées que l’on aurait, dans le temps, trouvées dans les petites épiceries). Cette situation se généralisant, il faut considérer que bien des salariés de services s’engoncent dans leur voiture comme les comédiens ajustent leur masque, pour aller montrer, au sein d’un décor mi-plâtre mi-glauque l’utilité évidente de leur activité professionnelle, dépensant ainsi des sommes considérables dans l’automobile, les assurances, l’essence, la garde des enfants, et demandant en retour un investissement étatique conséquent pour le réseau routier, autoroutier, mais également la participation de l’entreprise, pour les cuisines, les réfectoires, l’indépassable micro-onde etc. Cela fait cher la représentation. Tout cela pour justifier de son rôle.

Antoine le sait peut-être, Ivan Illich disait que « ce n’est pas tant la guérison qui coûte cher que la prolongation de la maladie« , on pourrait en dire tout autant ici. Ce n’est pas tant le salarié qui coûte cher que les sommes colossales déversées dans l’optique de le faire correspondre à l’image du travail tel que le système bureaucratique se le projette. Autrement dit, il serait plus efficient de moins travailler que de continuer à faire semblant de travailler. Antoine n’en a peut-être pas conscience mais son corps si. Les allers-retours en voiture, le bureau aseptisé et déprimant plein de PVC, les six heures de réunions hebdomadaires consacrées à justifier de ce qu’il fait (2h avec sa N+1, 1h avec sa N+1 ET les autres collègues (pour partager l’information), 1h avec son N+2 (qui souhaite un temps de proximité), 1h au café avec ses voisins de bureau (il faut bien justifier de sa productivité à ses plus proches collègues qui sont autant de bio-indicateurs) et enfin 1h à lui-même en remplissant une série de tableaux rassurants qui ne seront lus par personne.

Alors, évidemment, Antoine pourrait tout autant apprécier le café avec ses collègues, être content de voir du monde, de rigoler… mais déjà, il n’en a pas tout à fait besoin. Mettons qu’Antoine est vraiment un convivial. Lui travaille mieux après s’être baigné dans un lac, avoir pris le soleil sur des galets brûlant, bu un café (fait à la cafetière italienne – un conseil – rajoutez deux cs de cardamome) plutôt qu’après une pause de midi sous les néons, à entendre Justine détailler la façon dont elle manage « ses gars » ou à ingurgiter Pierre, adepte assez frais du footing ayant déjà perdu 3kg et ne jurant plus que par le sport qui, doublé de travail acharné, reste la plus belle vitrine dont dispose son existence afin de faire parler d’elle.

Paul Lafargue colportait cette image antique du citoyen méprisant le travail : « Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique« . Sans aller jusque-là, mais imprégné d’une petite dose de situationnisme, il faut bien admettre que ce qui dégénère, c’est le simulacre du travail.

Revenons à Antoine. Finalement, il a laissé son ordinateur démarrer et – Où est-il d’ailleurs ? Dans le jardin. Un petit jardin commun à son immeuble où quelques dizaines de bouquets de primevères jaunes et violettes empanachent le gazon. Il ne fait rien. Peut-être réfléchit-il à ce qu’il dira de ce qu’il aura fait. Peut-être enverra-t-il dix courriels de plus pour prouver son investissement en ces temps calamiteux.

À moins qu’il ne profite de l’interruption momentanée du spectacle, de l’entracte social que représente le travail sans costume, sans masque, sans décorum. Il se pince les lèvres. La lumière se condense tellement sur les fleurs que leurs corolles semblent baignées de miel. Une question le taraude peut-être. La généralisation du télé-travail pourrait aussi être l’occasion d’une productivité accrue. Dans un autre monde, l’économie des déplacements, des transports, des réunions, pourrait aussi augmenter la croissance. Bien entendu, comme nous l’avons compris, elle n’augmenterait qu’en trompe l’œil car les modalités de contrôle du télé-travail compliqueraient d’autant plus la tâche quotidienne, l’appesantissant d’une inutilité supplémentaire, mais… possiblement, ils pourraient bien aller jusque-là.

Catégories :Fiction

2 réponses »

  1. Sacré Antoine ! avec son ordinateur portable sur les genoux, au milieu de ces quatre primevères en bouton qui semblent lui donner des envies d’explosion, va-t-il franchir le pas ? Est-il en train de faire ce pas de côté pour observer son ancien Moi professionnel déjà quelque peu désabusé, se dissoudre brutalement dans l’afflux de pensées vengeresses mêlées au désir de vivre ?
    Nous le saurons sans doute dans le prochain épisode.

    Cordialement

  2. Pas trop adhéré à ce texte entre fiction et essai. Peut-être l’écriture, peut-être les métaphores qui gênent plutôt qu’elles n’aident…
    « Bien entendu, comme nous l’avons compris, elle n’augmenterait qu’en trompe l’œil car les modalités de contrôle du télé-travail compliqueraient d’autant plus la tâche quotidienne, l’appesantissant d’une inutilité supplémentaire, mais… possiblement, ils pourraient bien aller jusque-là. »…Mon voisin est en télé-travail, et il doit « en plus » relater au patron ce qu’il a fait, avant de lui envoyer son travail quotidien, du moins la fraction écrite. Il en a marre…

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