Société

Heath & Potter : « Le mode de pensée contre-culturel n’est pas solidaire avec la classe laborieuse. »

Livre important paru en 2004 en Amérique du Nord, puis en 2005 en France aux éditions Naïve, Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture (The Rebel Sell: How The Counter Culture Became Consumer Culture, dans sa version originale), des universitaires canadiens Joseph Heath et Andrew Potter, était épuisé. Quoique les auteurs soient de tendance plutôt sociale-démocrate, l’intérêt des analyses développées dans cet essai lui a valu d‘être réédité par les éditions L’échappée (de tendance décroissante et libertaire), augmenté d’une courte préface des auteurs. Nous avons interviewé les auteurs et sollicité un préambule des éditeurs, qui expliquent l’intérêt de ce livre qu’ils ont réédité.

« Il y a une quinzaine d’années paraissait en français Révolte consommée, un démontage en règle de la  »contre-culture », phénomène né aux États-Unis dans les années 1960 qui a essaimé de par le monde et garde son aura subversive. Son potentiel émancipateur aurait été neutralisé par un capitalisme prompt à récupérer tout ce qui le conteste, nous serine-t-on encore. Que nenni, nous expliquent les deux auteurs canadiens, issus eux-mêmes de ces mouvances, avec force arguments parfois dérangeants, il faut le souligner, car remettant en cause beaucoup de lieux communs et nombre de certitudes. Ces mouvements se présentant comme critiques du système n’ont pas tant échoué dans leurs tentatives de le détruire : ils l’ont considérablement renforcé en lui permettant de se réinventer. Ils ont permis au libéralisme, tant économique que culturel, de faire ses plus grands bonds en avant : création de nouveaux segments de marché, triomphe de l’individualisme, dissolution des structures collectives, exaltation de toutes les formes de consumérisme, fabrication d’un conformisme rebelle… Avec de nombreux exemples et des développements précis, les auteurs illustrent brillamment les thèses développées par Christopher Lasch ou Jean-Claude Michéa en France. Indisponible depuis trop longtemps, ce livre, pourtant si précieux, se devait d’être réédité. Et ce, même si les convictions politiques des auteurs, farouches sociaux-démocrates défendant l’idée que seules des réformes sociales et des institutions fortes peuvent améliorer le sort des peuples, peuvent bien entendu prêter à discussion. Mais la justesse de leurs analyses, notamment celle qui considère le désordre comme le terreau du libéralisme, devraient aussi enthousiasmer les plus rétifs à l’État, car après tout : l’anarchie c’est l’ordre moins le pouvoir ! »

Les éditeurs

Le Comptoir : Depuis sa sortie en 2004, quelle réception ou influence le livre a-t-il eu sur la sphère académique et intellectuelle, la sphère politique et la sphère politique et militante ?

Joseph Heath et Andrew Potter : Il est toujours difficile de dire quelle influence un livre produit. Évidemment, Révolte consommée a été très largement lu et cité par les universitaires. L’essentiel de la discussion académique, pour autant que nous puissions en juger, a généralement accepté les affirmations centrales que nous avions énoncées, au point que parler de « révolte consommée » (rebel sell, en anglais) est devenu une expression pratique pour discréditer un raisonnement.
Concernant l’effet sur la culture et les politiques : quand le livre est sorti, il a reçu un accueil divers de la part des élites culturelles « pop » de l’époque – dont une recension extrêmement négative de The Onion [média d’information parodique, équivalent états-unien du Gorafi, ndlr]. Cela dit, l’idée de contre-culture était déjà en déclin, de sorte que la question serait plutôt de savoir si notre livre a ou pas contribué à en hâter le déclin. Une chose que le livre a, en revanche, bien produit a été de fournir un vocabulaire et un cadre très clair à des débats et des idées qui semblaient s’être répandues depuis longtemps.
Un message récurrent que nous avons reçu au fil des ans venait de lecteurs disant quelque chose du style : « Il y a toujours eu quelque chose qui me tapait sur les nerfs avec Adbusters [magazine et réseau militant anticapitaliste, pénétré de contre-culture, que critique le livre, ndlr] ou No Logo [essai à succès de Naomi Klein, ndlr], mais je ne parvenais pas à l’expliquer jusqu’à ce que je lise votre livre. »

Sur le plan universitaire, il convient de signaler le livre de Thomas Frank The Conquest of Cool, qui développe une analyse à laquelle nous avons donné une nouvelle formulation – un livre universitaire publié par les éditions de l’Université de Chicago [ils font ici référence à la thèse de cet auteur, connu en France comme collaborateur ponctuel du Monde diplomatique et pour Pourquoi les pauvres votent à droite – thèse qui donna lieu à un best-seller, sorti aux États-Unis en 1997 et demeuré inédit en français, ndlr]. De même, il y a eu quelques livres tels que La pensée 68 d’Alain Renaut et Luc Ferry, qui développe une critique plus philosophique de l’idée contre-culturelle. Notre livre a clairement apporté une critique plus accessible, centrée sur les idées qui étaient populaires au sein de la gauche militante. Et il y a eu un déclin significatif dans l’intérêt global pour le consumérisme et le branding. En même temps, ce n’est pas comme si l’attrait pour une politique purement culturelle avait décliné. Il y a seulement que, à présent, des segments de la gauche semblent s’être davantage efforcés à « gagner l’Internet » plutôt qu’à gagner le pouvoir d’État.

Selon vous, la contre-culture entreprend une « « glamourisation » d’un comportement antisocial », confondant délinquance et rébellion : « La contre-culture a toujours eu tendance à idéaliser la criminalité ». Tandis que le prolétariat et les « gens ordinaires » ont souffert un discrédit, un mépris et une ringardisation par la gauche, le lumpenproletariat a pu bénéficier de son indulgence. D’un côté, c’est comme si la défense de « marginaux » (considérés ainsi objets d’un processus d’oppression bien plus que comme sujets dotés de libre arbitre) avaient supplanté en importance la lutte des classes ; de l’autre, il semble que la question morale en tant que condition d’une possible vie commune (qu’avait pris en charge le socialisme, mot d’ailleurs créé en contradiction de l’individualisme libéral) a été révoquée. Dans quelle mesure la contre-culture a-t-elle joué un rôle historique de dépolitisation et d’individualisation des masses au moment même où le néolibéralisme émerge ?

Quelqu’un se souvient-il de la chanson « Contre cruel de la jeunesse », de Bérurier Noir ? Elle était populaire quand nous étions jeune – et ça reste une super chanson. Mais elle illustre précisément la politique contre-culturelle que vous décrivez, y compris jusqu’au fait que le « prolo » est le sale type. Ça semble assez évident que, quels qu’aient été ses mérites, le mode de pensée contre-culturel ne va pas beaucoup contribuer à construire une solidarité avec la classe laborieuse. Le problème, cela dit, avec la célébration des marginalisés de la société, c’est que cela ne s’intègre pas à un quelconque projet politique.

Avec la classe ouvrière, il existe au moins une sorte de projet – aussi fantaisiste paraisse-t-il – de prendre le contrôle des usines et s’emparer des moyens de production. Le problème avec les marginalisés est que, aussitôt qu’il commencent à acquérir un quelconque pouvoir, ils cessent de l’être – or, dans la mesure où « être marginalisé » est essentiel à leur identité, cela commence à ressembler à de la « récupération ». On se retrouve donc avec une politique qui lutte vivement pour éviter de ne se résumer qu’à de l’opposition.

Lorsque des questions de classe sont soulevées, nous devrions toujours nous efforcer de nous rappeler des leçons de La Distinction de Pierre Bourdieu et de la place de « l’esthétique de la classe ouvrière » en tant qu’esthétique dominée. Cela est brillamment exploré (quoique de façon assez sommaire) dans le film Parasite du réalisateur Bong Joon-Ho, dans lequel les sous-prolétaires se distinguent avant tout par leur odeur. Quand on a accepté que les différences de classe sont des différences d’esthétique, alors il ne reste qu’un petit saut à faire pour en conclure que la classe ouvrière mérite le dédain, en raison de ses goûts.

Quel rôle la French Theory et ses successeurs états-uniens ont joué dans le mode de pensée contre-culturel ?

La French Theory, au sens de La pensée 68, n’a pas une importance fondatrice. Les penseurs fondateurs étaient Karl Marx, Sigmund Freud et la première École de Francfort, incluant Herbert Marcuse. Michel Foucault a davantage été un effet qu’une cause. Et Jacques Derrida et Pierre Bourdieu n’ont réellement commencé à avoir une influence politique hors de France qu’à partir des années 1980 ou 1990.

« Des segments de la gauche semblent s’être davantage efforcés à « gagner l’Internet » plutôt qu’à gagner le pouvoir d’État. »

Dans la mesure où ils auraient quelque chose en commun qui puisse être associé à la pensée contre-culturelle, ce serait peut-être leur refus de produire clairement une quelconque base normative pour leurs projets critiques. Dans un sens, leur perspective critique sur la société était si complète qu’ils ont fini par saper d’un même mouvement toute possibilité d’une base pour une critique. Et cela s’est conclu par des visions entièrement négatives et rhétoriques. En contraste, quelqu’un comme John Rawls [philosophe libéral étasunien, 1921-2002, ndlr] paraît invraisemblablement naïf, qui débute un livre en affirmant : « Je vais vous dire ce que je pense qu’est la justice, puis défendre que nous devrions essayer de faire une société plus juste. » Quoi qu’il en soit, sur le long terme, c’est l’approche de Rawls qui est devenue la plus influente – en tout cas, dans la philosophie, le droit et la théorie politique. Il y a quelque chose de « rafraîchissant » – et, peut-être, typiquement américain – chez cet intellectuel qui a simplement joué cartes sur table, expliquant en phrases simples ce qu’il pense.

Si on regarde l’effet que la French Theory, en tout cas dans le champ académique, il est surtout présent dans des disciplines périphériques, davantage liées aux études littéraires. Dans les champs principaux, nous vivons présentement une période de domination libérale. Le paysage intellectuel est complexe et assez différent de la façon qu’il a d’être présenté dans les polémiques populaires.

La déconstruction continue des normes, l’encouragement à renverser les règles et subvertir individuellement le « conformisme » ne finissent-ils pas par conduire à un espace symbolique où la socialité, le langage, la communication, l’altérité deviennent de plus en plus difficiles et où l’intolérance se généralise ?

L’un des problèmes principaux avec l’idée de contre-culture et avec la politique contre-culturelle en général, c’est qu’elle a échoué à prendre au sérieux les conséquences négatives de la condition sociale qu’Émile Durkheim a nommé « anomie ». Il a utilisé ce terme pour décrire un état général d’absence de norme, où les attentes sociales ne sont pas établies et où il n’existe pas de règle pour gouverner les interactions. Durkheim a considéré cela comme étant l’une des causes principales du suicide, quoique nous puissions observer que, sans aller jusqu’à des conséquences si dramatiques, une majorité de gens, plus simplement, déteste cette condition, parfois assez intensément. Nombreux sont ceux qui préféreraient vivre sous de mauvaises règles que sous aucune règle. Une grande partie de la critique sociale faite durant les années 1960 des institutions sociales existantes était parfaitement valide. Le problème est qu’ils n’ont rien proposé pour remplacer ces anciennes normes. L’espoir était que, dans le futur, les gens inventeraient des solutions à mesure que les situations se présenteraient. Cela implique une conception profondément irréaliste du comportement social humain.

« Kurt Cobain s’est lui-même donné la mort. Mais il fut aussi victime d’une idée fausse : celle de la contre-culture. Tout en se considérant comme un artiste alternatif, ses disques se vendaient par millions (…). Assailli de doutes, il avait le sentiment d’avoir trahi le mouvement en devenant grand public »(extrait du premier chapitre).

L’un des développements intellectuels les plus mal compris de ces dernières années tient à l’intérêt renouvelé dans la politique de la masculinité et, plus largement, la politique de l’honneur ou du thymos. Le travail de Jordan Peterson [universitaire canadien, professeur de psychologie, ndlr] est important dans cette veine, de même que le travail récent de Francis Fukuyama. Mais ce qu’il y a d’intéressant au sujet de ce travail est qu’il n’est qu’une façon détournée de parler d’une absence d’ordre. La meilleure exploration de l’intersection de la masculinité, de l’honneur et de l’ordre sociale est la récente mini-série télévisée The Terror, qui retrace l’histoire de la dégradation de l’ordre social parmi les marins échoués de la funeste expédition Franklin. The Terror a été, bien entendu, le nom de l’un des deux navires de l’expédition, mais cela décrit aussi la relation entre la politique et le vide existentiel qui se développe quand les hiérarchies navales se dissolvent face à l’isolation, la faim et la mort.

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1 réponse »

  1. Ne m’en veuillez pas, mais je pense que l’interview n’amène strictement rien, je n’ai pas compris où veulent en venir les auteurs. Déjà à aucun moment n’est défini le terme « contre-culture ». Est-ce l’équivalent de « subculture »? Est-ce qu’on inclut les contre-cultures d’extrême droite? Et la musique, donc quand ça parle d’acharnement psychiatrique et d’humiliation sociale, de marginalisation dûe à la prise de stupéfiants, du sentiment d’autodestruction, de sentiments individuels, c’est forcément pas bien? Faut donc laisser tout ça à la droite, qui risque de bien s’éclater? Pareil, les lectures émancipatrices des spiritualités bouddhistes, soufies, pagan (Starhawk, Sohrawardi), on laisse ça aux conspirationnistes, on se salit pas les mains? Pour avoir son sticker « Socialiste » faut se limiter à un seul sujet, la lutte des classes, et la solidarité idéalisée, quand les choses sont infiniment plus complexes que ça?

    Le fait que les désserts n’amènent que vers les articles de l’auteur, aussi intéressants soient-ils, ne me donne pas du tout envie de lire ce bouquin, alors que ça me semblait une question importante, la récupération par une élite culturelle de toutes ces idées floues autour de la liberté, mais là vous me donnez pas envie de prolonger cette question.

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