Fiction

[Micro-fictions] Correspondance

Juin 2020. 10h. La lumière est la plus réelle de toutes les intensités. Son doux harcèlement ratisse les collines tandis qu’une inépuisable suprématie va jusqu’à tirer sur la mer d’immenses barbelés, couvrant les vagues, écorchant l’œil.

Ce dernier n’a d’ailleurs qu’à s’abaisser, dévaler le ravin juste sous mes pieds, rouler encore quelques centaines de mètres sur la rocaille chauffée à blanc afin d’atteindre la mer. Entre elle et moi, un univers maintenu au bord de la calcination, creusé à vif par d’incessants ricochets de transparence, de luisances à quelques doigts de la flammèche, permettant la pleine diffusion des essences : bouffés de romarin, harangues des pins déjà craquelant, gémissement de la sauge. Le vivant se donne, se vide à plein, plus qu’ailleurs, sous l’implacable torsion lumineuse qui rabaisse la végétation, fauchant les arbres, tolérant les buissons. Tout exprime l’accablement. Le seul rafraîchissement vient du silence, remué au loin par la mer. Et pourtant ; je suis bien.

Le sel, j’en suis couvert comme d’une craie. Ma peau crache elle aussi ses réserves. Se vider en eau à quelques mètres de la mer. Se liquéfier avant le bain. Dans ces pentes abruptes, tout crisse ;  les graviers éclatent sous les chaussures, la pierraille s’emmêle, les ronces s’entortillent. Ça ressemble au quotidien. On se sent piqué, dérangé, épuisé. La direction s’éparpille, la volonté s’amenuise. C’est tête baissée que l’on poursuit, les jambes lourdes, assailli par les mouches, les guêpes mais aussi les épines et les dents du soleil.

Les heures passent et la direction ne compte plus tant que la recherche de l’ombre, du frais, de l’eau. Chercher du visage la brise délassante. Couvrir sa peau sous la protection des pins. Il est des priorités qui s’imposent naturellement, c’est-à-dire du fait de la nature elle-même. Les plaisirs du sud sont peut-être plus simples que ceux des régions tempérées. Ici, un verre d’eau fraîche est une bénédiction. La vie s’enroule autour de joies désaltérantes, perçant comme de brefs éclairs sous la fournaise.

Je me tourne vers l’ouest. Elle est bien là entre les collines, ou plutôt ce qu’il en reste, le soleil ayant tranché tout ce qui dépasse. Elle avance ses membres soit vers la mer soit jusque dans les pins, pour s’arrêter à même la roche. Ici, la ville se permet des singularités. De n’avoir pas assez de place pousse à l’audace. Le cadre contraint la liberté à croître d’avantage. On se demande même si ce n’est pas la nature qui grignote la cité. Une nature brute, non pas jardinée mais sans filtre. Le vent, presque inquiétant, arrache les parasols, les affiches. Un peu plus loin là-bas, la mer cogne rageusement contre la pierre. Entre les derniers immeubles et ma position actuelle, aucun aménagement de bord de mer, pas même un semblant de sentier. Sans parler des panneaux, inexistants. Nous sommes encore dans la ville pourtant, mais la nature reste à l’état pur, sans que cela n’empêche l’homme d’être citadin, de faire sa vie entre les embruns et les pierriers. Il sort nonchalamment de cinq minutes de bus, en sandales et en t-shirt, pour se retrouver soudain face aux plus beaux paysages du monde. Une mer si étale sous la lumière qu’elle prend le temps de ses nuances. Tout près, un vert émeraude inspire le baigneur qui se débrouillera à trouver le bon plongeoir entre les pierres coupantes et la brutalité des flots et, déjà quelques mètres plus loin, un bleu profond éveille la crainte, doublée d’une intense fascination. Les îles, comme suspendues dans la lumière, rassemblent sur leurs rivages un peu de béryl, puis le bleu revient, versant peu à peu dans le noir. On devine l’eau plus froide, de grandes cruautés ondulant sous la surface, à quelques centaines de mètres au-dessus de forêts silencieuses, d’éponges ratissées de courants glacés où de minuscules flèches d’argent virevoltent en nombre.

Près des rivages, groupés en hameaux, quelques cabanons s’articulent autour de ports minuscules. Ça sent la vase et le pétrole. L’odeur des sorbets atténue celle du sel. Les maisonnettes sont bricolées depuis des dizaines d’années. Plutôt laides, une main attentionnée y aura ajouté un bout de jardin, quelques arbres fruitiers, maigres et tordus, parfois quelques mosaïques, une petite fontaine. On vient ici se reposer le week-end depuis peut-être cinquante ou cent ans. Cela force le respect ; nul milliardaire n’aura réussi à privatiser cet espace et nul sociologue n’en aura fait un dépotoir démocratique, sanglé de voies douces, de parkings et de sentiers d’interprétation. Rien. Les gens viennent ici tous citadins qu’ils sont, ils se frottent aux épines d’une nature rageuse, tantôt mutilante, tantôt apaisante.

12h. L’heure de retourner en ville. Le bus arrive comme prévu. Je rentre. Ça cahote sec entre les coups de klaxons. On double à l’aise ici, à droite comme à gauche. Les routes se transforment en deux fois une voie le temps d’une accélération ou d’un risque fatal de collision. Coup d’œil à travers la vitre. Partout la mer se colle au béton. Ça le rend scintillant, presque sympathique. Le centre-ville. Je descends. Il y a du peuple mais il ne grouille pas. Il traîne la sandale, où bien se colle aux terrasses, les yeux fixés sur le trottoir, espérant on ne sait quoi. Tout semble attendre ici. Est-ce le manque de dynamisme économique ? Les conditions matérielles difficiles, le chômage ? Ou plutôt une contemplation lucide de la vie, hachurant par petites gorgées d’expresso un fatalisme endurci par les ans ? Toute une population d’immigrés dont le cosmopolitisme me semble maigre. Des maghrébins en nombre, quelques visages plus basanés, parfois des profils persans. Contrairement à d’autres villes, il semble ne pas y avoir ici de flagrante corrélation entre le pays d’origine, la culture religieuse et l’islam vestimentaire. Peu de voiles, voire aucun. Je découvre avec appétit quelques bicoques congolaises, libanaises, des magasins de pâtisseries orientales. La mer rabat les coutumes d’une rive à l’autre et je frissonnais rien qu’à penser la ville standardisée, n’offrant plus rien qui ait le goût du soleil ou du sable. Un quartier cependant n’échappe pas à l’intelligence des architectes. Un peu plus loin, le voilà tout pâle entouré de ses carrés d’herbe insipide. Des trottoirs vides, ponctué de restaurants bios pour cols blancs ; sushis, végétariens, mais aussi salles de fitness. Le penchant déjà verdi de l’économie libérale. Un vert qui donne la nausée – vite, tourner la tête vers le sud, reprendre en plein face ce chargement de sel qui le vent traîne. Je tourne par là. Dans le coin la belle église. Le néo-byzantin, c’est toujours gagnant pour moi. La place toute neuve – toute laide – plate et minérale, immense, est bien aidée par le ciel d’un bleu perçant. Le sublime azur vient ruisseler sur l’ennui comme un fleuve. Pas un chat ici d’ailleurs. Tant mieux. L’église peut respirer en silence.

Encore un pas plus loin. Là ça bouge bien plus, je l’entends. Un marché. Comme partout et à toute heure ici. Devant une église, une autre encore. Très belle aussi. La place est minuscule et le fourbi intense. Ça sent tout ce que j’aime ; le savon, l’huile d’olive, la friture –ah, quelques pointes de plastique – ce sont des emballages. Un coup de vent. Les sachets virevoltent. C’est presque une tornade. L’odeur de sel se mêle aux savons et maintenant c’est celle du citron qui perce. Le vent déplace tous les déchets qui traversent le bordel entre les cris des négociants et les passants. Des bouts de plastiques, des poussières, des ficelles, tout cela tourne et vient claquer devant l’église elle-même, sur le parvis – face à la porte. Un rais de lumière – avec le vent les nuages bougent très vite – vient trancher le décor. Voilà ces déchets sanctifiés devant l’église, presque irisés par la lueur. La ville est bien le support de la civilisation : ici, même les déchets, la bassesse, le bruit et la souillure s’enflamment, se dorent d’une noblesse qu’une montagne n’aurait pas à elle seule. C’est qu’il ne faut pas que la grandeur, la splendeur des sommets, il faut aussi la conscience de tout le reste, bien réel. La lumière rehausse tout par-dessus le vacarme des moteurs. On se sent usé, creusé par la brise, presque vieilli, plein de misère, de pensées flasques. On voit bien que la mécanique finira par céder, que tout ça n’est pas durable. Mais, au petit matin, quand la clarté est douce avant le plomb de midi et qu’on vient perdre ses sous dans un café lamentable, l’angoisse bien nichée au coin de la lèvre, c’est presque léger qu’on se plante dans tout ce flamboiement. Les souvenirs craquent sous le soleil, on voit repasser la vie à travers ce farniente adorable, coulé dans l’omnipotence du béton, balayé qu’on est par la certitude d’une amertume logée quelque part dans la conscience. Elle se débusque au tout petit matin quand le rose vient gratter les pavés, sous la forme d’une joie très brève. Oui. Ici on rencontre tout, les flots sauvages et les immeubles, les mouettes et les tours, le sel et les churros, l’ennui. Bref, tout de l’homme. La merde comme la lumière.

Catégories :Fiction

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