Politique

L’ère du capitalisme absolu

Quelques sondages récents ont souligné une nouvelle fois le déclin irrémédiable de la gauche en France. Il semble bien, sauf retournement improbable à quelques mois de la prochaine présidentielle que l’essentiel se jouera entre le « centre droit » (Macron, LREM), la droite classique (LR) et le RN de Marine Le Pen. La gauche semble vouée à faire de la figuration au premier tour pour se partager un bon quart des électeurs. Cette situation n’est pas propre à la France. La puissante social-démocratie allemande est en voie de lente disparition. En Israël, le parti travailliste qui longtemps fut le pilier de ce pays joue maintenant les utilités. Au Royaume-Uni, les conservateurs rénovés par Boris Johnson ont fait s’écrouler le « red wall » travailliste. Nos voisins italiens, dont nous sommes souvent si proches, ne connaissent plus, en matière de gauche, que le « centrosinistra », le centre gauche qui, politiquement, n’est pas bien différent de LREM. La liste est longue ! Mais nous pouvons, sans être exhaustifs, commencer à réfléchir sur ce qui apparaît bien comme un changement d’époque historique.

Ce qui est épuisé, c’est tout un ensemble de catégories politiques ruinées par l’évolution du mode de production capitaliste au cours des dernières décennies. Pour caractériser cette évolution, il est sans doute pertinent de reprendre l’expression du philosophe italien Diego Fusaro, « Capitalisme absolu ». Ce capitalisme est absolu pour plusieurs raisons. D’une part, il a rompu tous les liens avec les formes sociales qui l’avaient précédé. Les appartenances familiales, nationales, religieuses, n’ont plus aucune place : les individus sont des individus interchangeables, mobiles, nomades, qui doivent pouvoir circuler à volonté dans le marché mondial du travail.  Accumuler du capital et accumuler du patrimoine, cela n’a rien à voir. L’impératif du capital est de circuler en permanence, alors que le patrimoine, l’usine fondée par le grand-père, la maison de famille, tout cela est du capital mort, empâté dans la matière, alors que la fluidité est la vertu première du capital. On l’a trop oublié : Marx, dans Le Manifeste du parti communiste, définit la bourgeoisie comme la grande classe révolutionnaire et le mode de production capitaliste ne peut survivre qu’en révolutionnant en permanence les forces productives et les rapports de production.

Le capitalisme actuel peut être dit absolu en un deuxième sens : il règne sans partage. Le capitalisme de la période antérieure soulevait deux types d’oppositions qui pouvaient se combiner : l’opposition de la classe ouvrière — le mode de production capitaliste produit son propre fossoyeur — et celle d’une partie de classe dominante, notamment chez les intellectuels, porteurs de ce que Hegel nommait « conscience malheureuse », c’est-à-dire la prise de conscience de l’opposition entre les idéaux proclamés par les révolutions bourgeoises du XVIIIe et XIXe siècle et la réalité concrète du mode de production capitaliste. La culture bourgeoise, la « grande culture » comme dirait Adorno, est, de fait, devenue incompatible avec le mode de production capitaliste au stade actuel. La véritable opération de destruction de la culture menée par une fraction de la « classe capitaliste transnationale » prend ainsi son sens. Les prétendus « éveillés » (woke), les activistes transgenristes et autres « décoloniaux » sont l’aile marchande du capital, son extrême gauche et rien d’autre.

Pendant ce temps, la classe ouvrière a été méthodiquement pulvérisée par la mondialisation et la réorganisation du capital. Significativement, l’industrie automobile française est en voie de disparition — on annonce dans certains milieux économiques que, d’ici à la fin de la décennie, plus aucune voiture ne sera construite en France. Autour de la « numérisation » de l’économie — le « great reset » dont parle le forum de Davos — se joue une réorganisation structurelle du mode de production capitaliste avec le nouveau pilier qui n’est plus l’entreprise, mais la plateforme (Amazon et ses émules) qui joue à la fois le rôle de marché et d’organisateur de la production sans avoir à en supporter les coûts et les risques. Ce qui conduit à la transformation du prolétariat traditionnel en un « précariat », mêlant salariés aux statuts précaires et pseudo travailleurs indépendants — en réalité des travailleurs à façon comme l’étaient les Canuts lyonnais dans les années 1830.

Ces transformations n’ont pas été combattues, mais accompagnées et même précédées par les partis de la gauche. Champion des revendications « sociétales », les partis de gauche ont tourné résolument le dos non seulement aux revendications des ouvriers et employés, mais aussi à leurs préoccupations et à leur mentalité. Ils recrutent électeurs et militants dans les classes moyennes supérieures instruites, habitant les centres-villes des grandes métropoles. Ces partis sont des éléments, bientôt inutiles d’ailleurs, de la classe capitaliste transnationale.

« La classe ouvrière a été méthodiquement pulvérisée par la mondialisation et la réorganisation du capital. »

Dans ces conditions, sur le plan social, la gauche et la droite se valent, dans l’opinion de ceux que le géographe Christophe Guilluy appelle « les gens ordinaires ». C’est parce qu’ils sont rationnels et qu’ils comprennent assez bien ce qui est en question sur le théâtre politique que les membres des classes populaires préfèrent aujourd’hui voter pour Marine Le Pen plutôt que pour Jean-Luc Mélenchon. Évidemment, les donneurs de leçons dénonceront l’abrutissement des masses par les médias et les réseaux sociaux, ou leur « aliénation ». On connait le mépris des gens qui se croient instruits pour « ceux d’en bas ». Mais en réalité, le « progressisme » apparaît comme la principale menace pour les classes pauvres, pour ce précariat qui subit le « progrès » dans ses pires aspects. Être conservateur, au moins, c’est se prononcer pour conserver ce que l’on a, les acquis sociaux des décennies de luttes ouvrières, mais aussi un certain genre de vie auquel les « gens ordinaires » sont attachés. Quand l’internationalisme a été liquidé au profit du mondialisme, le retour à la nation apparaît, pour certains membres des classes populaires, comme un ultime refuge.

Grève des livreurs Uber et Deliveroo à Reim

De cette situation, il ne sera pas facile de sortir. En effet, toute marche arrière est interdite : on ne peut pas revenir à la situation des « trente glorieuses » et au « partage » (produit d’un rapport de forces) entre capital et travail : la combinaison des destructions massives, de l’hégémonie des États-Unis et de la puissance soviétique ne reviendra pas. Pas plus que ne reviendra l’énergie abondante et bon marché qu’était le pétrole. On ne peut compter sur la croissance infinie pour permettre à toutes les aspirations de coexister et on sait bien qu’il n’est guère possible que les pauvres s’appauvrissent indéfiniment et que les riches continuent de s’enrichir. Tout indique qu’à moyen terme nous connaîtrons une crise économique et sociale de grande ampleur et personne ne peut exclure une catastrophe de type troisième guerre mondiale dont les conséquences seraient autrement effroyables que celles de la deuxième. Comme il n’y a pas de grand complot dont il suffirait de démasquer les comploteurs, mais ce que ce qui est en cause, c’est le grand automate qu’est le capital, c’est à une révolution radicale qu’il faut nous préparer, pas seulement une révolution sociale, mais aussi une révolution morale.

Au « toujours plus », au délire de toute-puissance de l’homme qui croit se faire tout seul, il faut substituer le sens des limites, de la juste mesure et retrouver la communauté politique comme lieu où peut se penser véritablement le bonheur. On se souvient peut-être qu’un des groupes post-soixante-huitards avait pour devise : « Nous voulons tout, tout de suite, vivre sans entraves et jouir sans temps mort. » Cette devise n’avait absolument rien de révolutionnaire, contrairement à ce que croyaient ses auteurs, elle était exactement la devise du capitalisme absolu et c’est à cela que nous devons tourner le dos, définitivement après quelques siècles de croissance de la richesse et de la puissance.

Denis Collin

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14 réponses »

  1. La collusion entre le progressisme d’extrême gauche, de la gauche chic (le « gauchicisme » culturel : nouveau concept ?) avec le « capitalisme absolu fait partie des évidences déniées de notre temps. « Tout tout de suite, jouir sans entrave » : idéal capitaliste, joli pied-de-nez de l’histoire…

  2. Il semble difficile de classer LREM à droite, fût-ce au centre-droit : pro-immigration, pro-euthanasie, pro-avortement, pro-mariage gay, etc.

    À moins bien sûr de définir comme étant de droite tout ce que l’on n’aime pas.

    Mais ça n’est pas très satisfaisant intellectuellement.

  3. Bonjour,
    Effectivement Michea, mais Lasch avant lui et bien d’autres intellectuels boudés par la gauche marxiste (Debord…), ont déjà expliqué cela. C’est très bien que le comptoir fasse une place à ses idées. Il est rageant de voir que la plupart des militants issus de cette gauche aient tjs refusé de réfléchir sur ces questions montrant que l’abandon de la formation politique, notamment au PCF à travers ses écoles (même si on n’échappait pas à un certain catéchisme), a été un désastre.
    La messe semble donc dite. La FI, après les purges des éléments les plus révolutionnaires, est revenue sur la stratégie politique de Terra Nova en essayent de se partager les classes urbaines éduquées à coup d’écriture inclusive, d’animalisme, d’intersectionnalité mal pensée, de réunions racisées et d’éloges du progrès technique mal compris (J’ai tjs été surpris par l’admiration que semble porter JLM à l’univers du jeu vidéo et au « e-sport », hallucinant !!!). Non pas qu’à FI tout soit à jeter, mais le discours de JLM semble de plus en plus rhétorique, un retour des sophistes en somme.
    Je ne sais pas ce que peut faire un medium comme le comptoir, lu par une poignée d’initiés. Mais merci de votre travail. Travaillez-vous avec d’autres associations comme Respublica ?
    Fabien

  4. « Être conservateur, au moins, c’est se prononcer pour conserver ce que l’on a, les acquis sociaux des décennies de luttes ouvrière »..On peut aisément tirer le fil de cette phrase vers le vote MLP et en toute logique, l’auteur ayant dézingué la gauche soigneusement présentée comme une entitée molle et univoque.
    Je rappelle que LFI a un programme de gouvernement qui passe une transformation de la donne économique, loin de l’accompagnement du capitalisme mené par le PS et aujourd’hui les EELV adeptes du greenwashing. Je rappelle que même si on ne les voit pas dans les médias, le NPA et LO sont des forces militantes, révolutionnaires, rien à voir avec la pseudo-gauche. Je rappelle qu’il existe toujours des centaines de milliers de Gilets Jaunes dont les revendications listées dépasse de loin la simple baisse du prix de l’essence et vont, avec le RIC mais pas seulement, vers une rupture de la démocratie de représentation des mêmes pour les mêmes. La Gauche est toujours présente, et largement, dans le pays.
    Même si les sondages de sondeurs aux ordres s’acharnent à la dénigrer, la détruire à coups d’enquêtes largement biaisées ( voir l’Observatoire des sondages), ou répètent que les classes populaires votent et voteront MLP. La grande gagnante des dernières élections est l’abstention. Les classes populaires sont très lucides et voient le tunnel politique renouvelé chaque quinquennat, autre nom pour désigner une machine à détruire toute espérance et tout choix d’une transformation progressiste de la société.

  5. Bonsoir,
    Je suis d’accord avec vous. Cependant, la question n’est pas de savoir si les classes populaires votent RN. C’est de comprendre pourquoi elles ne votent pas (60 % au moins). Le RN fait donc au mieux 20 % chez les classes populaires ce qui n’est pas surprenant. La question est pourquoi la « gauche » ne fait plus recette. Je crains que le pgm de FI ne soit qu’un keynésianisme modéré matinée d’écologie. Le refus d’un engagement clair sur l’Europe et l’euro croyant peut-être que le verbe haut de JLM suffira à faire reculer le capital, est une tartuferie. Pourquoi la FI a reculé là-dessus et s’est débarrassée des militants le plus en pointe contre l’Europe ? Les classes populaires ont mieux compris le rôle de l’UE et ont bien voté en 2005. Les Gilets jaunes représentent cette force en partie. La laïcité est aussi en question. C’est la base de la république sociale. Lorsque des militants de FI organisent à Grenoble une manifestation pour qu’il y ait des horaires réservées aux femmes musulmanes à la piscine pour se baigner en birkini ou que la JC organise à Paris l’Aïd, il y a des soucis.

    Amicalement

    • J’ai eu beaucoup d’intérêt pour le programme de LFI, avec ce syntagme ou devise « L’humain d’abord », j’ai voté JLM. Je crois que la personnalité de JLM, quelque peu caractérielle et agressive, a nui à la cause. Mais plus encore, la dérive vers les progressismes venus des USA, l’ambivalence en matière de laïcité, la complaisance à l’égard du « vote musulman » face au risque d’abstention, les manifs avec le CCIF, les dénis de Clémentine Autain, et autres rapprochement douteux : voilà, à mes yeux, les raisons profondes de mon éloignement définitif de LFI. Je crois savoir que je ne suis pas un cas isolé ; les urnes me / nous renseigneront précisément.

  6. Petit souvenir qui revient. La petite pensée liant la révolution 68 – à l’époque bigotte, victorienne, jouir sans entrave était un objectif révolutionnaire – au recul de la morale, à la montée du libéralisme économique, tout ça a été mitonné par des (petits) maîtres penseurs, déjà démontés il y a 40 ans.
    Ces espèces de valets de la croisade US contre le communisne, ces penseurs dépoitrallés, on les a toujours retrouvés à conseiller le Prince, au chevet des puissances qui écrasent la planète au service le plus abject du capitalisme mondial.
    D’ailleurs Deleuze avait réglé son compte à au moins l’un d’entre eux, le Bachelot des philosophes, toujorus à se vendre/vanter d’une scène à l’autre.

  7. « Vivre sans entraves et jouir sans temps mort » devenu « restons connectés sans temps mort et jouissons de nos entraves informatiques (smarphone et internet) »

    • Bien vu et bien résumé, Tranbert. Bien sûr, il y a encore à dire sur les objets numériques, et à nuancer : nous utilisons les tous quotidiennement ou presque, ils ont leur utilité…

  8. Bonjour,
    Je crois qu’il serait bien de sortir de l’anathème anti-marxiste facile. Ce n’est pas parce que l’on critique le système actuel en s’appuyant entre autres sur Marx que nous sommes nostalgiques de l’univers soviétique qui n’a jamais été ni soviétique ni républicain et encore moins communiste. Relire Ante Ciliga et son Dix ans au pays du mensonge déconcertant.
    Marx n’est pas Dieu, mais il a décrit des choses intéressantes comme Keynes ou Adam Smith. Et bien d’autres depuis des années. La nostalgie de 68 (sex, drug and rock en roll) permet d’oublier que ce fût une révolte ouvrière mondiale.
    Le comptoir remet au goût du jour tous ces mouvements de pensée et c’est très bien. Reste à admettre notre participation intégrale au système et comment faire autrement mis à part se mettre en scène dans les forums sous couvert d’anonymat.
    Bonne journée

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