Politique

Ces aspects méconnus de la pensée de Jean-Claude Michéa

Ces dernières années, malgré l’importance et la répercussion accrue de sa pensée dans la sphère intellectuelle française, certaines réflexions du philosophe Jean-Claude Michéa demeurent quelque peu dans l’ombre et gagneraient à être mieux connues (au-delà de celles qui le caractérisent de manière évidente : alliance libérale-libertaire, common decency, religion du Progrès, impasse libérale, etc.). Des concepts qui viennent enrichir et complexifier une vision politique rare et précieuse au sein d’un débat public essentiellement braillard en permettant au lecteur de saisir d’autant mieux ce qu’était le socialisme originel, ou de connaître davantage la pensée politique de George Orwell.

La volonté de puissance

Jean-Claude Michéa

« Les gens vénèrent le pouvoir sous la forme qu’ils sont capables de comprendre. Un garçon de douze ans idolâtrera Jack Dempsey. Un adolescent vivant dans les taudis de Glasgow idolâtrera Al Capone. Un élève ambitieux d’une école de commerce idolâtrera Lord Nuffield. Un lecteur du New Statesman idolâtrera Staline. S’il y’a là des différences du point de vue de la maturité intellectuelle, il n’y en a aucune du point de vue moral » (Raffles and Mrs Blandish). Si Michéa cite ce passage tiré des écrits d’Orwell dans son Complexe d’Orphée (2011), c’est pour démontrer que le désir de domination n’est pas en tant que tel, lié « à un régime politique particulier, ni même à des conditions historiques déterminées mais qu’il constitue en réalité un “vice transversal de l’humanité” ».

Cette volonté de puissance, ou désir de pouvoir constitue d’ailleurs selon l’auteur, « la question anarchiste par excellence ». À la lecture (admirative) de Fourier, c’est Stendhal qui le premier souleva cette difficulté avec le plus de précision, en relevant que dans tout projet collaboratif et utopiste, comme celui des phalanstères, il y aurait toujours un « fripon actif et beau parleur (un Robert Macaire) pour se mettre à la tête de l’association et pervertir toutes ses belles conséquences » (Mémoires d’un touriste). Pour Michéa, cette remarque est cruciale et bien différente des critiques que les libéraux font habituellement aux socialistes, parce qu’elle soulève une question qui n’est pas réductible aux simples « rapports de classe et des différentes formes institutionnelles qui abritent la domination de l’homme par l’homme », mais qu’elle contient également un versant psychologique qui traverse même les sociétés les plus égalitaires. À savoir : « le besoin d’imposer à ses semblables les lois de son ego » qui peut guetter tout individu, quel que soit son environnement culturel et social.

« À défaut d’être subversifs les intellectuels sont bien souvent complices d’un système qu’ils prétendent pourtant combattre. »

À cet égard, et pour préciser cette réflexion, Michéa cite longuement une partie de l’ouvrage de Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique dans lequel ce dernier étudie les parades trouvées par certaines sociétés traditionnelles pour contrer l’ascension d’un individu avide de pouvoir et qui met en danger le groupe. Ainsi en est-il de certaines tribus d’Indiens d’Amérique du Sud qui « pour empêcher la conversion en pouvoir coercitif du désir de prestige qui anime à l’occasion, certains membres de la tribu (…) transformaient ces derniers en “chefs” symboliques tenus par une obligation de générosité illimitée envers la communauté ». De la sorte, les besoins d’honneur et de reconnaissance des sujets problématiques étaient comblés, tandis que leur pouvoir restait de l’ordre du symbolique et ne perturbait pas la vie de la tribu. Pour plus d’informations, Michéa conseille la lecture des ouvrages suivants : La Société contre l’Etat (Editions de Minuit, 1974) ainsi que l’ouvrage collectif consacré à l’œuvre de Pierre Clastres, L’Esprit des lois sauvages (Seuil, 1987).

La langue de Pierre

Selon Michéa, les classes dominantes actuelles sont marquées par « l’hypocrisie,  le cynisme ou, à l’inverse la mauvaise conscience et le mensonge à soi-même, qui sont probablement des dispositions structurales dans la mesure où ces classes sont contraintes, en permanence, de reproduire et de développer les conditions d’un mode de vie privilégié (c’est-à-dire qui ne peut, par définition, être universalisé sans contradiction, ne serait-ce que pour des raisons matérielles) et cela, à l’intérieur d’un imaginaire qui s’édifie – à la différence des élites antérieures – sur la dénégation des inégalités qui fondent ces privilèges » (Impasse Adam Smith, 2002). Cette analyse s’accompagne d’une réflexion sur les attitudes philanthropiques des classes dominantes et la manière dont elles s’adressent aux exclus. Ainsi, en se penchant au chevet des SDF, des sans-papiers (désormais « exilés »), et des « jeunes de banlieue », puis en leur conférant le « monopole de la souffrance légitime », les classes dominantes adopteraient une posture qui confère un « double avantage » : elle entretient l’illusion que la réelle souffrance n’est partagée que par un petit nombre de personnes, et permet de préserver la bonne conscience de ceux qui se focalisent sur ces groupes de populations marginaux ; tandis que d’un autre côté, cette préoccupation (souvent photogénique) leur permet de « renvoyer d’un seul coup (…) l’ensemble des travailleurs ordinaires, inclus dans le système d’exploitation classique du côté des nantis et des privilégiés ».

C’est ce que Michéa appelle, dans Orwell Anarchiste Tory (1995), « la langue de Pierre », car la figure de l’abbé avait été popularisée et instrumentalisée avec cynisme pour relativiser la détresse, certes moins visible, de millions de travailleurs pauvres. À ce sujet, Michéa cite Roland Barthes qui avait bien su démasquer cette manipulation, et qui écrivait dans son livre Mythologies (1957) : « J’en viens à me demander si la belle et troublante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice. »

L’ignorance

Par la conception qu’il se fait de l’ignorance, Michéa souhaite moins évoquer « la disparition de connaissances indispensables au sens où elle est habituellement déplorée (et, assez souvent, à juste titre) que le déclin régulier de l’intelligence critique c’est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l’homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale ». Autrement dit, plus que la disparition d’un savoir encyclopédique, ou selon les mots de l’auteur, « d’une banque de données » dans laquelle on pourrait piocher à loisir en connaissant telle ou telle date par cœur, c’est réellement « l’activité critique de la Raison » et sa disparition qui semble alarmantes. On retrouve d’ailleurs dans cette manière d’évoquer l’ignorance la possibilité d’y englober le savoir tout universitaire des intellectuels modernes qui, s’ils possèdent (parfois) cette fameuse « banque de données », sont incapables de l’ordonner et de lui donner une cohérence qui pourrait la rendre subversive.

« Orwell et Michéa traduisent à leur manière l’importance de l’usage des mots et la destruction des esprits que peut entraîner sa ‘corruption’ »

D’où la méfiance qu’ils inspiraient déjà à Orwell ; puisqu’à défaut d’être subversifs, les intellectuels sont bien souvent complices d’un système qu’ils prétendent pourtant combattre. C’est probablement ce que voulait exprimer Orwell, lorsqu’il écrivait dans son Journal de Guerre : « Si des gens comme nous comprennent la situation bien mieux que les prétendus experts, ce n’est pas parce qu’ils auraient un quelconque pouvoir de prédire des évènements particuliers, mais parce qu’ils ont celui de saisir dans quel type de monde nous vivons (To grasp what kind of world we are living in) ». Dans Impasse Adam Smith Michéa révèle que selon lui, « l’un des signes les plus nets du déclin de l’intelligence critique est l’incapacité d’un nombre croissant de contemporains à imaginer une figure de l’avenir qui soit autre chose que la simple amplification du présent ».

La lignification

La problématique du langage et de son lien avec le totalitarisme était rapidement devenue centrale dans la pensée d’Orwell, comme en atteste sa création de la Novlangue dans son roman 1984, la parution de son essai Politics and the English Language en 1946 ou encore l’écriture de New Words dès 1940. On retrouve logiquement cet intérêt pour la langue au travers des ouvrages de Michéa, à commencer par celui qu’il écrit sur le penseur anglais, justement : « En vérité, il s’agit même d’un travail absolument indispensable, car si la perversion du langage a, en dernière instance des causes économiques et politiques, elle possède en retour une efficacité relativement autonome » écrit-il par exemple en commentant le travail d’Orwell sur les rapports entre langue et pensée (Orwell anarchiste tory). Ce dernier considérait, en effet, « que la relation entre le mode de pensée totalitaire et la corruption du langage » n’avait pas fait l’objet d’une attention suffisante, alors que lui-même voulait « transformer l’écriture politique en art ».

Ainsi, on peut dire que les deux penseurs traduisent à leur manière l’importance de l’usage des mots et la destruction des esprits que peut entraîner sa « corruption » (par exemple, lorsque la langue se meurt, dévitalisée par un usage procédurier et machinal, « cet horrible dialecte qui est celui des éditoriaux, de l’administration, des discours politiques et des bulletins d’information de la BBC » (Orwell)).  Michéa appelle ce phénomène lignification, un terme qui décrit précisément la transformation de la langue en langue de bois, vidée de son sens et désincarnée. Cette déconstruction qui « commence bien en amont de l’idéologie totalitaire, même si celle-ci achève ce processus de façon absolue » se déclenche lorsqu’une langue s’éloigne de ses racines, « s’intellectualise » et se dessèche à force de se développer hors du contact avec la matière : « L’Anglais “distingué” s’anémie parce qu’il y a longtemps qu’il n’a pas été revigoré par en bas »  écrivait Orwell, qui considérait que le langage devrait être « la création conjointe des poètes et des travailleurs manuels » (The English People, 1944).

Mais c’est bien « dans le discours officiel des régimes communistes qu’on trouvera la réalisation parfaite d’une rhétorique où la pensée s’est comme absentée d’elle-même. Là, dans la grisaille codée de l’orthodoxie, la langue de bois devenue “canelangue” (duckspeak) travaille patiemment à effacer son support humain :  les bruits appropriés sortent du larynx mais le cerveau n’est pas impliqué, comme il le serait si lui-même devait choisir les mots ». (Orwell anarchiste tory).

Stratégie du choc

Cette expression inventée par Naomi Klein et dont Michéa loue la pertinence (Le plus beau but était une passe) sert à désigner « l’un des traits de génie du capitalisme contemporain », qui est de profiter des catastrophes naturelles et autres évènements traumatiques de grande ampleur pour effectuer « une mise aux normes libérale d’un espace géographique donné (…) tout en assurant la destruction préalable de l’ancien tissu urbain et rural légué par l’histoire, à l’exception, bien sûr, d’un patrimoine muséifié destiné en priorité à la consommation touristique étrangère ». Cette stratégie est d’autant plus efficace qu’elle déborde les contestations ordinaires des populations locales concernées grâce à sa vitesse d’exécution et sa capacité à profiter d’une couverture médiatique favorable et de la désorientation ambiante (on pense ici, par exemple, à l’ouragan Katrina qui frappa la Louisiane).

Les différentes catastrophes naturelles doivent donc désormais être comprises comme « une occasion providentielle de reconstruire dans sa totalité chaque site dévasté en fonction des seules normes urbanistiques exigées par l’accumulation du capital (processus qui, en temps normal, demande évidemment plusieurs décennies) ». Dans son livre Le plus beau but était une passe, Michéa élargit la zone d’application de cette stratégie aux grands évènements sportifs internationaux, telle la Coupe du monde de football en Afrique du Sud et au Brésil qui fournissent un prétexte idéal « pour faire table rase du passé et installer en un temps record – dans une région donnée du monde – certaines des infrastructures ( urbanisme adapté à l’automobile, complexes hôteliers géants, centres commerciaux tentaculaires, nouveaux systèmes de transport et communication, etc.) exigées par une économie “moderne” et “compétitive”, autrement dit, capitaliste ». Dans ces conditions, on s’en doute, il devient de plus en plus difficile pour un afficionado du sport de rester passionné par les performances de son équipe nationale.

Chantier du stade Lusail Iconic au Qatar

En somme, toutes ces notions apparaissent être plus que de simples « compléments » aux thèses principalement connues de l’auteur, et peuvent être une manière originale d’appréhender une pensée riche de nombreux apports et références. La liste n’est bien entendu pas exhaustive, et beaucoup d’autres éléments auraient pu être évoqués… On pense aux concepts de dialogue, de domination maternelle, ou encore à celui de mode de vie (auquel Mark Hunyadi a récemment redonné une place centrale dans la critique du capitalisme). Autant de thèmes abordés à un moment ou un autre de ses livres, avec l’acuité qu’on lui connait. Mais l’on pense également à des auteurs comme Kant, Kristin Ross, John Rawls ou K. Brewster, à propos desquels il est passionnant de lire Michéa (pour une critique, un hommage, ou les deux) même si l’on retrouve ces noms en de plus rares occasions que ceux de Debord, Pasolini, Marx, et bien entendu, Orwell.

Pierrick Serpinet

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6 réponses »

  1. Merci beaucoup pour cet excellent article qui m’a donné envie de lire davantage de livres de Jean-Claude Michéa !

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