Fiction

[Micro-fictions] Merci les finances publiques

Nous nous étions rencontrés lors d’un forum étudiant, à Lyon. Je présentais les finances publiques aux jeunes gens qui ne savaient pas quelle orientation prendre après leurs études. Je les présentais très honnêtement, il faut dire. « Les finances publiques, c’est avant tout un certain rapport à la mort. Il faut l’apprivoiser, la visualiser au plus de près de vous. Sur vos genoux, même ! Tiède et molle, comme une vielle chatte. C’est ainsi que votre travail aux finances publiques prendra du sens. C’est ainsi que vous rendrez service à la collectivité ». Voilà comment j’avais choisi d’introduire les finances publiques à qui voulait bien venir me voir à mon stand, au fond à droite, pile dans le courant d’air, avec les effluves de l’huile de friture infecte qui nous venaient du Quick de l’autre côté de la rue. Je dois l’avouer, je faisais rarement mouche. Les curieux riaient jaunes, ils s’éloignaient rapidement. Je devais leur faire songer à un monde de dossiers, des contentieux, de photocopieuses en panne… J’étais peut-être trop abstrait, c’est possible.

Toujours est-il que Cécile, pour sa part, n’eut pas peur. Il faut dire aussi qu’à la vue de sa démarche chaloupée je décidai de supprimer mon avant-propos métaphysique. Elle nota même consciencieusement les choses que je lui disais dans un calepin aux bordures de cuir. Ses doigts délicats ma plaisaient beaucoup. Et pour son regard adamantin, j’en rajoutais un peu sur l’ambiance de travail. « On pourrait penser qu’on s’ennuie beaucoup, mais pas du tout. On est beaucoup de jeunes, c’est très sympa. Tu sais, on entend beaucoup parler de fraude fiscale, mais personne ne fait vraiment quelque chose pour lutter contre… Eh bien nous oui, on agit, on s’engage ». Le fait d’avoir parlé d’engagement, avait grandement joué en ma faveur. Oui, « s’engager », ainsi que je l’avais constaté était réellement une priorité pour les jeunes de notre époque. Engagé dans quoi ? Pour qui ? Avec qui ? Peu importe, on était engagé, et heureux de l’être. C’est tout ce qui comptait. Pour ma part, je faisais surtout semblant de l’être. Ça semblait plutôt bien fonctionner. Peut-être parce que tout le monde faisait pareil, en définitive ? En somme l’engagement, c’est surtout un état d’esprit, et puis aussi peut-être un marqueur de classe social. J’avais rarement vu des pauvres « engagés », ou se qualifier eux-mêmes de la sorte. Peut-être aussi que c’était un appel au sexe ? Je suis engagé, une femme engagée, cela signifiait peut-être que l’abstinence sexuelle était devenue trop longue ? Je ne sais pas. Je divague.

Finalement, après que j’ai menti sur le fait que c’était moi qui avais réalisé le dernier contrôle fiscal de Nicolas Hulot, Cécile a insisté pour prendre mon numéro de téléphone, « au cas ou j’aurais des questions complémentaires », m’avait-elle dit. Tout cela me convenait parfaitement, je pouvais lui fournir les compléments, et même l’essentiel si tel était son souhait. Ensuite, je vis deux ou trois autres personnes, puis je décidai de m’en aller, immensément las. J’avais le sentiment qu’on m’en voulait un peu pour cela d’ailleurs. Une espèce de rumeur anonyme et hostile semblait me signifier qu’on s’amusait très bien, et que je dégradais un peu la bonne ambiance en partant avant tout le monde. Mais ces faits demeurent incertains.

La Cécile était rapide, alors que je sortais tout juste du grand gymnase, mon portable se mit à vibrer. J’étais très proche de mon opérateur téléphonique, La Poste qui m’envoyait souvent des messages. Probablement pour me faire oublier que je me faisais copieusement arnaquer avec leur forfait à 10 euros pour 200 Mo d’internet et deux heures d’appels. Mais je recevais peu d’autres SMS, et je sus qu’il s’agissait de Cécile.

« Merci encore pour ton aide, est-ce que tu as du temps demain dans l’après-midi ? Si oui, je me disais qu’on pouvait rediscuter des finances publiques en marchant sur les quais de Saône. » Il y avait aussi un emoji représentant une sirène. Habile.

Je répondis oui, bien entendu. C’était simple, c’était rapide. J’aimais ça. Est-ce que toutes les jeunes filles en BTS assurances étaient aussi confiantes qu’elle ? Je ne le pensais pas. Mais je provoquais probablement ces élans irraisonnés, car je suis assez moche, je suinte la solitude et parce que j’ai une certaine socio-sexualité qui me permet de faire deviner à mes interlocuteurs une aisance pour les choses sexuelles sans avoir à communiquer beaucoup. C’est du moins ce que m’avait dit la dernière femme que j’avais eu l’honneur d’avoir dans mon lit. Une certaine Marion, désormais championne de tennis et classée 543ème au classement ATP.

Le soir même, j’annulai mon tournoi de cartes à jouer Magic the Gathering (avec beaucoup de peine, car mon nouveau deck zombies et anges était prometteur) pour réviser la fiche Wikipédia de la Saône. C’était une technique bien rodée chez moi. Lorsqu’une fille me donnait un rendez-vous quelque part, j’apprenais les grandes lignes de la fiche Wikipédia du lieu concerné. Ça avait marché pour le Parc de la tête d’or, pour Confluences, et même pour Part-Dieu. En revanche, j’avais essuyé des échecs pour Gerland et Croix-Rousse, mais le ratio restait bon. À cette occasion, j’appris que la Saône gèle rarement à Lyon. Cela est « dû à l’importance du volume de cette rivière, à son mouvement, et au fait que la température à Lyon reste rarement suffisamment négative. La température moyenne de la rivière en janvier est de 2,1 °C alors que celle de l’air est de −1,5 °C sur la même période. À noter que la température moyenne du Rhône à Lyon en janvier est de 4,2 °C. Cette différence est due au fait que ce fleuve est alimenté par le lac Léman qui régule plus sa température. Il faut 5 degrés en dessous de zéro pendant quelques jours pour que la Saône gèle (il faut −14 °C pour que ce soit le Rhône qui gèle, ce qui est arrivé 22 fois entre les années 822 et 1850) ». Il parait qu’il faut se méfier de Wikipédia, qu’il dit des âneries sur beaucoup de sujet, et que Marlène Schiappa a trafiqué sa fiche. C’est très possible. En attendant, j’étais relativement prêt pour mon rendez-vous avec Cécile.

Cette nuit-là, je rêvais d’ailleurs qu’elle m’aidait à extirper mon bras de la table pliante que les organisateurs du forum étudiants m’avaient prêtée et qui s’était malencontreusement rabattue d’un seul coup. Je rêvais aussi qu’une fois tiré d’affaire Cécile entreprenait de me faire le jeu du bisou (dont on ignore la localisation entre la paume de la main et le creux du coude, le but étant de dire stop lorsque ce dernier arrive à la destination nommée précédemment). La scène se déroulait devant tous les participants du forum qui nous regardaient avec un air sympathique. En réalité, j’avais simplement coincé mon bras entre le lit et le mur de crépis blanc de mon appartement, chose qui ne m’était jamais arrivée auparavant et signe que de grands événements étaient à prévoir.

Le lendemain, je fus long à reconnaître Cécile, alors qu’elle était depuis longtemps dans mon champ de vision et qu’elle s’approchait à petits pas. Cela était probablement dû à son changement de tenue vestimentaire (elle portait désormais une très jolie robe en velours, et un blouson noir à fourrure), et au fait qu’elle n’avait plus de masque chirurgical. Je découvris à cette occasion son petit menton grassouillet et des incisives légèrement proéminentes qui devait sectionner efficacement tout type de viande. « On aurait pu aller sur les quais du Rhône, mais hier j’ai regardé une vidéo de Mila. On la voit se faire insulter et agresser par des mecs, ça craint trop. Ici c’est plus tranquille. ». Je ne savais pas qui était Mila, mais je sentis que le sujet était sensible, alors je prétendis savoir de quoi elle parlait, et j’acquiesçais d’un air entendu. « C’est très bien, je préfère aussi les quais de Saône… En plus, le fleuve est classé navigable depuis Corre au nord de la Haute-Saône, au débouché du Côney, jusqu’à son confluent avec le Rhône à La Mulatière et à Lyon, soit sur 365 km ». Elle me regarda, interloquée, puis me demanda si je faisais du bateau. « Pas du tout » répondis-je, conscient d’avoir peut-être commis un impair majeur.

Nous marchâmes un grand moment, entretenant une conversation agréable, quoique sous-tendue par une très forte tension sexuelle. Elle avait sorti de son sac à main deux casquettes avec des petits trous à l’arrière, « pour faire respirer les cheveux » que nous utilisâmes avec plaisir pour nous protéger des rayons obliques et sanglants d’un soleil qui bavait beaucoup. Quelque part, nous étions déjà en couple, grâce à cet accessoire, et j’aimais cela.

Il vint un moment où nous ne croisâmes plus guère de familles, ni de promeneurs, les pavés avaient laissé la place à un chemin boueux et nos propos se faisaient plus rares. Un velo’v abandonné fut un prétexte pour s’écarter définitivement du sentier. On entreprit de le relever, pour voir « s’il fonctionnait toujours ». Ce fut l’occasion de s’effleurer, puis de joindre nos lèvres. Je sus alors, bien que je l’eusse en grande partie déjà deviné, que Cécile se foutait des finances publiques. Le reste est privé mais a un lien avec le marxisme.

Pierrick Serpinet

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