Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Mars 2022

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « Le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Un réel asphyxiant [1]

« Il est des livres qu’on préférerait ne pas écrire. Mais la misère de ce temps est telle que je me sens obligée de ne pas continuer à me taire, surtout quand on cherche trop à nous convaincre de l’absence de toute révolte », nous prévient d’entrée de jeu Annie Le Brun. Dans ce magnifique pamphlet qu’on pourrait qualifier de post-situationniste, l’écrivain opère une critique impitoyable de ses contemporains, incapables de rêve et d’utopie. Empruntant aux morts – en premier lieu à André Breton, Sade, Victor Hugo, Arthur Cravan et Alfred Jarry – Annie Le Brun analyse tout ce qui ne va pas dans nos sociétés : les supermarchés et la malbouffe, la pensée postmoderne comme le néo-scientisme, la disneylandisation, la raréfaction de l’air pur, la baisse du niveau littéraire ou plutôt l’émergence d’une « pseudo-littérature » et d’une « pseudo-poésie », l’invasion d’une novlangue technocratique, l’affirmation identitaire (qu’elle émane de la majorité que des minorités), la technologie, l’information en temps réel, etc.

L’écrivain Philippe Muray, aujourd’hui décédé, le terroriste Théodore Kaczynski, actuellement en prison, et le post-situationniste René Riesel semblent appartenir aux rares contemporains trouvant grâce aux yeux de l’autrice, qui dénonce une « crétinisation » du monde, marquée par une « rationalité de l’incohérence ». « Il semble (…) devenu naturel, déplore Le Brun, que le moralisme réponde au laxisme, l’intégrisme au multiculturalisme, le muséisme au modernisme, la dévotion au cynisme, le sectarisme au centrisme, le fétichisme à l’indifférence, la recherche du hard à la sensation du cool, le souci de sécurité au goût du risque », le tout pouvant cohabiter dans un même individu. En cause, pour elle, une réalité trop envahissante, paradoxalement renforcée par le virtuel, le tout rendu possible par la connexion permanente, « cette communication si miraculeuse qu’elle empêche de concevoir et même de percevoir toute forme de négation ».

Kévin Boucaud-Victoire

Entre rap et société [2]

Fondé dans les années 1990, le magazine de Get Busy publie son anthologie. Fanzine, puis magazine, devenu par la suite un site internet et enfin une émission produite par Clique TV, le média créé et dirigé par le talentueux Sear, ami de JoeyStarr, a su s’imposer en trois décennies comme une référence dans le monde du rap, malgré une parution très irrégulière. Mais Get Busy, c’est un peu plus que cela. Depuis la fin des années 1990, le média est devenu un trait d’union entre le hip-hop, le sport et le milieu du showbiz, en témoignent les couvertures avec la star du porno Julia Chanel ou l’ex-Miss France Sonia Rolland. Car, au fond, comme l’écrit Alain Chabat dans le prologue de l’ouvrage, Get Busy traite avant tout « des sujets pas faciles, parfois sensibles ».

Cette anthologie balaie ainsi trente et un an d’évolution du hip-hop et de (faux)-changements politiques – « le temps de voir défiler cinq présidents aux commandes de la France, et se rappeler qu’on a voté pour aucun », note Sear dans son édito – et de bouleversements sociétaux. « Bien plus qu’une reconstitution, ou une explication de l’esprit du ton qui ont fait la légende comme la mauvaise réputation de Get Busy – magazine à la fois témoin et acteur de l’insémination hétéroclite de la culture Hip Hop dans toutes les strates du corps social –, ce livre est une radioscopie hétéroclite de la société française étalée sur trois décennies », décrit le fondateur du magazine. C’est donc logiquement que dans cette anthologie, se côtoient Thierry Ardisson, Frédéric Taddeï, Éric & Ramzy, Lilian Thuram, José Bové, Socrates, Marc Dorcel, Jacques Vergès, Michel Platini, Laetitia et bien sûr nombre de rappeurs français et états-uniens, classés en cinq catégories : hip-hop, people, sport, société et X. Agrémenté de photos et sur grand format, le tout forme un magnifique objet.

K. B-V.

Les dérives de la société technicienne [3]

Le dimanche 27 février 2022, le président Russe, Vladimir Poutine, a mis ses forces de dissuasion nucléaires en alertes, quelques jours après que son armée ait envahi l’Ukraine, aggravant un peu plus la crise qui couve sur l’Europe. Ces événements ne sont pas sans rappeler les drames qui ont touché le Vieux continent dans le siècle dernier. C’est sur ces drames que s’est construite la philosophie de l’allemand Günther Anders (1902-1992). L’essayiste a été l’un des plus virulents critiques de l’hégémonie nouvelle du nucléaire, fustigeant les dérives de la société technicienne.

Présenté et traduit de l’allemand et de l’anglais par Benoît Reverte, Le rêve des machines, publié aux éditions Allia, nous rappelle que ces tragédies, que nous pensions derrière nous, ne nous échappent pas. Inquiet des conséquences de l’arrestation d’un pilote américain, Francis Gary Powers, en mission en URSS, en 1960, en pleine guerre froide, Günther Anders écrit au pilote incarcéré. Sa première lettre, « Lettre sur l’ignorance », est resté sans réponse. Par la suite, il en a écrit une seconde, « Le rêve des machines », inédite en allemand comme en français.

Anders a consacré sa réflexion à la dénonciation de l’idolâtrie pour le progrès technique au service d’une civilisation des loisirs où les machines auraient enlevé aux hommes toute la pénibilité de l’existence, jadis représenté par le labeur. Ces deux lettres confirment cette réflexion de l’essayiste allemand qui s’inquiète de la machinisation du monde, de la suprématie de la consommation et du risque nucléaire : « En ce qui nous concerne, nous consommateurs, nous sommes en premier lieu, bien que nous soyons richement servis, serviteurs : ou plutôt justement parce que nous le sommes si richement. Ceci signifie qu’il nous est attribué une tâche spéciale, celle de faire disparaître tous les produits par notre ‘travail de consommation’, afin de rendre nécessaire, par ce faire-disparaître, la production des prochains produits. »

Le lecteur se trouve incroyablement percuté par la fascinante actualité de ces lignes. Le possesseur d’un iPhone et le consommateur d’Amazon ne peut ignorer à quel point ce texte correspond parfaitement à notre époque. Le philosophe allemand voyait déjà la servitude qui guettait l’homme moderne : en consommant des loisirs de masse, le travailleur contribue lui-même à nourrir inexorablement la production de produits dont il est devenu l’esclave.

Ces deux lettres exposent magistralement à leur destinataire un système inhumain, dont il est devenu le rouage, qui finit par aliéner l’être humain. Le rêve des machines est une attaque en règle contre la toute-puissance du monde des machines et d’un capitalisme qui annihile l’homme.

Shathil Nawaf Taqa

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