Société

Le vrai n’est plus nécessaire

Il fut un temps où l’on préférait avoir raison que tort, ne serait – ce que parce que cela permettait d’avoir l’air un peu moins con. Mais ce temps là est révolu semble t’il.

L’ignorant vit très bien son ignorance de nos jours. Il ne semble pas que cela crée chez lui les conditions d’un malaise quelconque. Il faut dire que son quotidien n’exige plus de connaissance particulière. Il peut errer de-ci de-là, il ne se cognera plus contre le réel comme dirait l’autre. Il peut même raconter n’importe quoi, il trouvera toujours un public adéquat. Le vrai n’exerce plus aucune force de rappel sur le faux.

Conséquemment, l’ignorant ne souffre plus d’un sentiment d’infériorité envers le sachant. Il ne cherche même plus à le rattraper, et décide finalement de lâcher prise : détumescence assumée des cervelets, objectif flaccide. Il faut dire que le sachant l’a bien cherché. Tellement bavard, tellement baveux. Comment faire la différence entre le sachant et le charlatan ? On ne distingue plus qu’une espèce de sacharlatan.

Aussi, l’ignorant se méfie désormais. Il n’en sait pas davantage, mais il connait mieux le sachant. Il le connait mieux car il a l’occasion de le voir plus souvent, entre deux espaces publicitaires juste avant la météo, ou parfois même en tête de gondole du supermarché rayon presse – magazine. Le sachant expose, mais l’ignorant dispose, et cela change tout.

L’ignorant peut désormais choisir de ne pas croire le sachant. Rien de fâcheux ne lui arrivera, a priori. Ce qui ne fut pas toujours le cas par le passé. Non que le sachant fut d’un tempérament hostile, mais c’est juste que l’ignorant n’avait pas le privilège de se tromper trop souvent. En effet, jadis, il ne semble pas que l’ignorant ait été exposé à un si grand malheur que d’oser douter du sachant. Car le sachant disait plus souvent vrai que faux, et que le faux était plus souvent nuisible que le vrai.  

Mais aujourd’hui, les choses ont changé. Le vrai n’a plus cet indéfinissable charme qui le sublimait par rapport au faux. S’égarer dans le faux ne mène plus directement dans l’abîme, on peut errer quelque part entre le vide et le néant, mais bien assis sur son canapé.

Si le savoir est accessoire, alors que faire de la vérité ? Sachant que le vrai n’est salutaire que parce que le faux est mortifère, si le second n’est plus, alors le premier non plus. Si se tromper ne vous pique plus aux fesses ou à l’égo, alors à quoi sert de chercher la vérité ? Pourquoi convaincre l’autre qu’il a tort si cela ne l’avance pas plus ?

Autant rester ignorant, se dit l’ignorant

Francisco Sanches, dit le Sceptique (1550-1623)

Rester ignorant, ok. Mais pas un ignorant du type hébété, plutôt un ignorant fainéant. En effet, le fainéant a pour lui de vouloir ne pas connaitre : « il sait qu’il ne sait pas », nous dit le philosophe à la ciguë. Mais l’ignorant qui s’ignore « ne sait même pas qu’il ne sait pas », nous dit le philosophe portugais Francisco Sanches.

Le grand souci qui se pose alors à l’ignorant fainéant, est qu’il ne veut pas qu’on le prenne pour l’autre, l’ignorant hébété. Après tout, l’ignorant fainéant pourrait devenir un sachant, c’est juste qu’il préfère s’assoir sur un banc. L’ignorant hébété est irrécupérable, mais indiscernable de l’ignorant fainéant.

Hélas, c’est le prix à payer du confort, du progrès, du monde rendu disponible (Hartmut Rosa), de l’évanescence du nécessaire. L’intranquille survit, mais l’imbécile aussi. Et il est impossible de séparer le bon grain de l’ivraie, le malin de l’hébété.

Le risque est alors que les ignorants imbéciles deviennent plus nombreux que les ignorants fainéants. Un scénario anticipé depuis longtemps par certains visionnaires, tels que Fernando Pessoa : « À l’heure actuelle (1930), le monde appartient aux imbéciles, aux agités, et aux sans-cœur. On s’assure aujourd’hui le droit de vivre et de réussir par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être internés dans un asile : l’incapacité de penser, l’amoralité et la surexcitation. »

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1 réponse »

  1. Bizarrement, cet article aurait eu une toute autre tonalité pour moi s’il n’avait pas été assorti d’une photo d’Aberkane « debunked ». J’en aurais apprécié le point de vue philosophique piquant, l’économie de moyens (un bon article court c’est inestimable) et je l’aurais sans doute mis en correspondance avec des traits marquants de notre époque – mais pas forcément ceux d’un visage en particulier. Le fait qu’une photo d’Aberkane figure en grand dans le fil du texte semble vouloir sous-entendre quelque chose qui n’est pas dit explicitement dans le texte, ou alors il faut deviner, ou supposer. Bref, je ne comprends pas bien à quoi sert cette photo, sinon desservir un texte plutôt bien foutu… tant qu’on ne le voit pas comme une saillie partisane.

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