Voici la première partie d’un texte consacré au célèbre ouvrage de Hegel, « La Phénoménologie de l’Esprit ». D’abord rédigé en vue d’un cours donné à un public d’étudiants en licence de philosophie, nous avons jugé utile de publier ce texte sur Le Comptoir et de le mettre ainsi à la disposition des lecteurs curieux de connaître une œuvre qui a bouleversé et façonné le paysage de la pensée moderne européenne. Dans cette première partie, nous proposons une première approche générale dans la logique de la Phénoménologie de l’Esprit d’une part, et de la signification générale de la philosophie telle que l’entend Hegel d’autre part.
La Phénoménologie de l’Esprit est le premier livre important qu’ait écrit le philosophe allemand, Georg-Wilhelm-Friedrich Hegel, publié en 1807. C’est un ouvrage qui contient en germe tout le système hégélien à venir. Ouvrage dense, très difficile à lire, parce que rédigé sur le vif, sans relecture ni effort de pédagogie. On sent, en le lisant, que le plan s’invente au fil de la plume.
Hegel a trente-sept ans au moment de sa parution : il n’est donc plus vraiment un jeune homme, mais du point de vue de sa carrière académique, il est encore un tout jeune philosophe. On peut dire que l’ouvrage a les défauts caractéristiques d’une œuvre de jeunesse, notamment celui de vouloir tout mettre à l’intérieur, de tout jouer en une seule fois. D’où une impression de trop-plein, une densité excessive. C’est trop ! Chaque phrase est une prouesse. Chaque phrase dit quelque chose d’essentiel. Il y a une saturation de sens.
Une œuvre tardivement reconnue
Les grandes œuvres philosophiques, comme La République de Platon, ou la Critique de la raison pure (1781) de Kant, comportent de nombreux passages dont l’enjeu n’est pas primordial, des passages plus calmes et plus légers, à côté de ceux dans lesquels s’exprime une pensée géniale et décisive, et cela n’est pas un problème. Une fois que Hegel aura acquis la reconnaissance académique, et qu’il sera dans une situation matérielle et morale plus sereine, son écriture deviendra plus fluide et plus aérée, si l’on ose dire… Même si l’on restera toujours dans ce que Nietzsche appelle « la lourdeur du style allemand ».
Cette densité, ce trop-plein de langage conceptuel qui ne laisse aucun répit à son lecteur, est sans doute l’une des causes principales qui explique que, au moment de sa publication, la Phénoménologie sera un échec total. Ce ne sera que plus tard, avec la publication du premier volume de la Science de la logique (1812), que Hegel connaîtra le succès. Puis la première version de son Encyclopédie (1817) fera de lui de grand philosophe de l’Allemagne. Il deviendra le philosophe en quelque sorte « officiel » du pays.
Pendant plus d’un siècle, on étudiera le Hegel de la Science de la logique et de l’Encyclopédie, ses œuvres de maturité, et très peu le Hegel de la Phénoménologie de l’Esprit. Seuls les hégéliens purs et durs en reconnaissent l’importance, comme ceux qu’on appelle les Jeunes-Hégéliens, parmi lesquels un certain Karl Marx. Dans ses Manuscrits de 1844 notamment, le jeune Marx se confronte à Hegel de manière critique, mais en esquissant en même temps une philosophie de la conscience révolutionnaire très imprégnée de dialectique hégélienne. Dans ce texte, Marx reconnaît la grandeur de la Phénoménologie de l’Esprit, qu’il considère comme la première œuvre donnant à comprendre que l’homme produit lui-même ses conditions d’existence à travers un processus de transformation du monde par le travail. Marx reprend à la Phénoménologie l’idée selon laquelle la condition humaine est le résultat du travail humain – et non l’inverse.
« Chaque phrase dit quelque chose d’essentiel. »
Mais à quelques exceptions près, personne n’accorde encore à ce livre le statut qu’il mérite. Au XXe siècle, en Allemagne, c’est Heidegger qui sera responsable de sa redécouverte, dans un cours qu’il donne à ses étudiants durant l’hiver 1930-1931. En France, c’est l’influence conjointe de Jean Hippolyte, à travers sa traduction et ses commentaires, et d’Alexandre Kojève, à travers son fameux séminaire, auquel assisteront Lacan, Bataille, Breton, Merleau-Ponty et bien d’autres, qui installera la Phénoménologie comme un classique incontournable de la philosophie moderne.
L’interprétation que Kojève en fera sera décisive pour l’histoire de la philosophie française contemporaine. On peut dire que le Hegel de Kojève est plutôt l’expression de la pensée singulière de Kojève se faisant, s’inventant à travers la lecture de Hegel. Son commentaire n’est pas un commentaire scientifique, ce n’est pas une exégèse pointilleuse et parfaitement fiable. C’est réellement une interprétation qui fait de Hegel un philosophe athée et défenseur d’une vision marxisante de l’histoire, en plaçant la dynamique de la dialectique du Maître et de l’Esclave au centre de l’œuvre. L’enjeu, c’est l’humanisation de l’Homme à travers l’accès progressif à la conscience de soi. Pour résumer brièvement : c’est à travers la Lutte d’une part, remportée par le Maître, et le Travail d’autre part, assigné à l’Esclave, que le monde s’humanise, depuis cette dualité première, brutale, jusqu’à la conscience bourgeoise, liée à la Révolution française, et pour finir, dans la forme de l’État « absolu », représenté à l’époque de Hegel par l’Empire napoléonien, permettant à l’Homme de se réaliser en tant que Citoyen.
Napoléon incarnerait ainsi la fin de l’Histoire. Mais Kojève, reprenant à son compte le point de vue hégélien, qu’il conceptualise comme la Sagesse définitive, actualisera cette conception de l’histoire en substituant l’URSS à l’Empire napoléonien : l’URSS comme l’État absolu ; et en substituant Staline à Napoléon : Staline comme figure propre à incarner la fin de l’histoire. Fin de l’histoire au sens où l’État stalinien signifie l’État absolu où se trouvent abolies la différence de condition et la lutte entre Maître et Esclave.
Bref, à partir des années 1930, la Phénoménologie va s’installer au cœur de la philosophie européenne jusqu’au point d’occulter parfois le reste de l’œuvre hégélienne, le système de la maturité auquel on s’en tenait jusque-là.
Qu’y a-t-il de si passionnant, de si décisif dans ce livre, qui en fait l’un des plus commentés de l’histoire de la philosophie ? Qu’est-ce qui fait qu’on doit le lire encore aujourd’hui, malgré sa langue labyrinthique, malgré sa densité extrême et sa difficulté rebutante ?
« Marx reprend à la Phénoménologie l’idée selon laquelle la condition humaine est le résultat du travail humain – et non l’inverse. »
Un prospectus qui dit l’essentiel
Pour nous y introduire, on peut s’intéresser à la manière dont Hegel présente lui-même son livre, sous forme de teasing en quelque sorte, puisqu’il rédige lui-même le prospectus publicitaire envoyé aux librairies au moment de la parution. Hegel a en effet envoyé aux libraires un prospectus anonyme pour les inciter à vendre son livre : il fait comme si les éditeurs l’avaient rédigé, mais tout le monde sait que c’est lui-même qui en est l’auteur. En guise d’introduction dans la matière de l’ouvrage, nous pouvons nous attacher à suivre linéairement ce document, pour en dégager quelques points essentiels.
« Ce volume expose le savoir en devenir.
[Dans cette première phrase, deux mots-clés résument l’ouvrage : 1. « le savoir » ; 2. « en devenir ». Hegel indique que la conception du savoir présentée dans son ouvrage a quelque chose de très novatrice. Le savoir, la connaissance, la vérité, c’est une seule et même chose en quelque sorte ; c’est l’objet de la philosophie, c’est ce que cherche le philosophe : le philosophe cherche à savoir, à connaître, à accéder à la vérité. Jusqu’à Hegel (et parfois aujourd’hui encore), on avait pris l’habitude de considérer qu’une vérité était quelque chose de définitif, de figé. Il y a des vérités, et une fois qu’on les découvre, on les sait une fois pour toutes. Or, Hegel nous annonce que le savoir dont il va être question dans son ouvrage est un processus, que c’est un savoir en devenir : il n’est pas donné d’emblée, et n’est pas figé une fois pour toutes : il progresse, il est en mouvement. C’est une idée étonnante. Hegel ne compte pas nous présenter le savoir comme tel, son contenu achevé, les objets fixés du savoir, mais il veut nous présenter la trajectoire du savoir, le chemin qui va vers le savoir, du non-savoir au savoir.]
La Phénoménologie de l’esprit doit venir prendre la place des explications psychologiques ou des discussions abstraites sur ce qui fonde le savoir.
[La philosophie à la mode du temps de Hegel est une philosophie « abstraite », qui définit les objets du savoir de manière abstraite, comme si ces définitions étaient vraies de toute éternité, des connaissances figées hors du temps. Et l’on cherche le fondement de ces connaissances dans la « psychologie », c’est-à-dire dans l’esprit humain, comme si le savoir dépendait in fine de notre subjectivité. C’était notamment la démarche de Kant qui ramenait la connaissance aux structures de l’esprit humain. Ce n’est pas la « psychologie » au sens où nous l’entendons actuellement. Et n’est-ce pas un peu étonnant qu’un philosophe dont le langage est aussi abscons, présente son ouvrage comme un remède aux « discussions abstraites » ?
Mais il faut garder à l’esprit que la complexité n’est pas l’abstraction, que la difficulté du langage ne signifie pas que ce dont on parle soit « abstrait ». Ce n’est pas du tout la même chose ! L’abstraction, cela consiste à présenter des connaissances comme des vérités définitives qui sortent un peu de nulle part, et qu’on peut relier plus ou moins vaguement aux facultés de l’esprit humain. « Abstrait », cela signifie : désincarné, déréalisé, mal fondé, c’est le contraire du réel et de l’effectif. Hegel veut partir du réel, de ce qui est effectivement. La vérité, c’est ce qui est concrètement. D’ailleurs, Hegel est l’auteur d’un petit opuscule polémique qui s’intitule Qui pense abstrait ? (publié en 1807 également), très éclairant pour comprendre la distinction entre sa perspective et ce qu’il appelle la pensée abstraite.]
Elle examine la préparation à la science dans une perspective qui fait d’elle une science nouvelle, intéressante, la première science de la philosophie.
[Hegel souligne le mot qui résume le projet qui préside à son ouvrage. La Phénoménologie est une préparation. En termes plus philosophiques, on appelle ça une propédeutique : il s’agit de préparer notre esprit à une connaissance plus approfondie, à ce que Hegel appelle « la Science ». Cela rejoint évidemment l’idée du « savoir en devenir ». Il y a un chemin qui mène au savoir, ce chemin prépare notre conscience à recevoir le savoir, et ce savoir, ce sera l’objet de la Science qui n’est pas encore contenue dans ce livre. On est encore dans la préparation : la Science, ce sera l’ouvrage suivant, déjà prévu par Hegel, la Science de la logique. D’autre part, le projet est de faire une « science » de la philosophie, la « première », nous dit Hegel. Autrement dit, il s’agit de substituer la philosophie par une science. L’idée de « science », ici, n’est pas à comprendre au sens ordinaire, comme une manière de connaître et d’étudier les objets du monde et de l’univers, mais comme une manière de fonder l’ensemble des domaines du savoir. C’est une idée très à la mode au temps de Hegel, selon laquelle le rôle principal de la philosophie est d’unifier le savoir, et de fonder le savoir, d’exposer la raison ultime, le principe de vérité qui fonde tout savoir.
La Phénoménologie est donc destinée à exposer le chemin qui prépare l’accès à cette Science, à cette vérité fondatrice qui est l’objet de la quête de la philosophie depuis ses origines. C’est au sens où cette Science remplacera la philosophie, comme l’acquisition du Graal remplacerait la quête du Graal, que Hegel dit qu’elle est « nouvelle » : au sens où elle sera enfin découverte. Quant à savoir si elle est « intéressante », sans aucun doute, mais Hegel fait aussi sa propre publicité en l’affirmant de cette manière.]
Elle appréhende les différentes figures de l’esprit comme autant de stations du chemin par lequel celui-ci devient Savoir pur ou Esprit absolu.
[Beaucoup de choses sont dites ici. Déjà, Hegel introduit le concept d’Esprit. Qu’est-ce que l’Esprit ? C’est un concept qui n’est jamais clairement exposé dans l’ouvrage. On est censé comprendre plus ou moins spontanément de quoi il s’agit. À ce stade, on peut noter que l’Esprit renvoie à l’activité de la conscience qui parcourt la trajectoire du non-savoir au savoir – ce Savoir, qui est le but et la fin de l’ouvrage, et que Hegel appelle « pur » ou « absolu ». Hegel nous dit autre chose d’important, il souligne le mot « figures », et le mot « stations ». Le chemin du Savoir n’est pas une trajectoire linéaire, ce n’est pas un chemin qui va tout droit, d’un point A à un point B, c’est un parcours composé de figures, c’est-à-dire de formes concrètes, dans lesquelles s’incarne l’Esprit. L’Esprit, qui est l’activité de la pensée vers le savoir, ou la pensée s’activant, se mouvant vers l’accès au Savoir, l’Esprit, précisément, ne demeure pas dans l’éther de l’abstraction : il s’incarne, il séjourne dans les formes de la conscience et de la culture, qui sont autant de jalons vers le savoir. Par exemple, dans les premiers jours, au moment où la conscience s’éveille, il séjourne dans la conscience la plus naïve. La conscience qui dit : la vérité, ce que je sais, c’est qu’ici nous sommes à Paris et qu’il fait gris. Ici et maintenant. Hic et nunc. C’est la première expérience que fait la conscience : que je suis ici, et que j’y suis maintenant. Évidemment, c’est une forme de conscience extrêmement pauvre et insuffisante, qui devient vite intenable, qui doit être rapidement dépassée. Mais il faut que l’Esprit en passe par cette forme très naïve du savoir pour avancer.
Une autre forme, beaucoup plus élaborée, une autre figure dans laquelle l’Esprit s’incarne au long de son parcours, c’est la figure de la conscience romantique, c’est-à-dire la conscience de l’individu qui se sent en contradiction avec le monde qui l’entoure. La conscience de l’unité perdue, la conscience poétique et mélancolique. Bref, les formes concrètes de conscience que l’on trouve dans l’histoire et la culture sont considérées, chez Hegel, comme des figures dans lesquelles l’Esprit s’incarne au long de son chemin vers le Savoir absolu. D’autre part, Hegel souligne le mot « stations » : cela signifie que ces figures dans lesquelles l’Esprit s’incarne sont des moments qui possèdent en eux-mêmes leur légitimité et leur durée. Ce ne sont pas seulement des lieux de passages, comme des ponts à traverser : l’Esprit s’y arrête, il y « séjourne », il doit habiter pleinement chacune des figures dans lesquelles il s’incarne, afin d’éprouver jusqu’au bout la vérité propre à chaque figure, et en éprouver alors les limites. Car chaque figure est en fait limitée quelque part : chaque figure dans laquelle l’Esprit s’incarne révèle une part de vérité, mais en exclut d’autres, et en ce qu’elle exclut d’autres parts de vérité, elle ne délivre pas de Vérité totale, elle n’est pas le « Savoir absolu ». Elles sont des étapes, des stations sur le chemin vers l’Absolu.]
[… Passons sur la seconde partie de ce prospectus, dans laquelle Hegel détaille un peu le contenu de l’ouvrage. Ce n’est pas très parlant pour nous dans ce contexte.]
Un deuxième volume contiendra le système de la logique comme philosophie spéculative, et des deux autres parties de la philosophie, les sciences de la nature et les sciences de l’esprit. »
[Hegel annonce que la Phénoménologie n’est que le premier volume de l’œuvre projetée. C’est en quelque sorte la préface du système. Mais c’est également déjà un système en soi, dans le sens où le livre anticipe le système – le livre contient déjà le système à venir, mais encore en germe : le système est préfiguré, à travers le cheminement que Hegel présente, du non-savoir au savoir. Une fois que la trajectoire de l’Esprit parvient à son achèvement – c’est-à-dire une fois qu’on arrive au dernier chapitre de la Phénoménologie, alors le système va pouvoir « commencer » si l’on ose dire, et il fera trois parties : une Logique, une Philosophie de la Nature et une Philosophie de l’Esprit.]
La signification hégélienne de la philosophie
Dans notre époque relativiste, on a du mal à prendre au sérieux les gros systèmes philosophiques du passé. Il n’est pas rare de croiser des gens qui confondent la philosophie avec des ouvrages de développement personnel. Et l’on dit encore : « sois philosophe ! », ou « ma philosophie » (comme dans cet énorme tube des années 2000 : « Je n’ai qu’une philosophie, être acceptée comme je suis »). Bref, on rattache facilement la philosophie à une option purement personnelle, ou on la restreint à la singularité de son auteur. Tel philosophe dit ça, tel autre dit autre chose, à moi de choisir ce que je prends et ce que je laisse, ou de ne rien choisir du tout.
Mais cette façon de voir ne permet pas de comprendre ce qui est en jeu dans une philosophie digne de ce nom, comme celle de Hegel. Lire Hegel et interpréter Hegel, ce n’est pas chercher à « développer » ma petite personne, et ce n’est pas non plus avoir affaire à ce que pense l’individu Hegel – un individu particulier qui aurait produit une théorie sur le réel à laquelle il serait loisible de préférer une autre théorie. Le sens de la philosophie, dans l’esprit de Hegel, est un sens profondément impersonnel – et il faut bien entendre ce sens si l’on veut entendre quelque chose de Hegel.
La Phénoménologie se présente comme l’histoire de la Conscience qui accède au Savoir, ou encore l’histoire de l’Esprit qui se déploie, à travers différentes étapes, vers son but, qui est le Savoir absolu. On peut s’en tenir pour l’instant à l’idée que c’est le mouvement de l’Esprit qui est en jeu, le mouvement de l’Esprit vers la vérité. Mais ce n’est pas le philosophe en tant qu’individu singulier qui pense et récapitule ce mouvement de l’Esprit : c’est l’Esprit qui se pense lui-même à travers la pensée du philosophe. Autant que possible, le philosophe doit s’effacer au profit de la vérité qu’il s’attache à retranscrire. Son rôle est de pure médiation.
Et c’est là une différence fondamentale entre la philosophie et la simple histoire des idées. Il y a philosophie précisément quand la pensée s’émancipe des déterminations contextuelles et des contingences empiriques. Il y a philosophie quand, loin de renvoyer à la psychologie individuelle de celui qui l’exprime, la pensée manifeste ce qui est dans la pure clarté des concepts, en même temps que cette pensée définit ces concepts, en explicite la logique.
On peut lire à ce sujet ce que dit Hegel dans ses leçons de Berlin sur l’histoire de la philosophie : « Le contenu et la valeur d’une philosophie sont distincts de la personnalité et du caractère individuel. Dans l’histoire de la philosophie, les productions sont d’autant plus excellentes qu’on peut moins les imputer à l’individu particulier et moins lui en attribuer le mérite et qu’elles dépendent davantage au contraire de la pensée libre et que cette pensée dépourvue de particularité même est le sujet qui produit. »
C’est une illusion propre à l’individualisme contemporain que de croire que l’individu se détermine par lui-même à penser, et qu’il peut alors élaborer des représentations et des théories sur le réel : en réalité, la conscience individuelle est toujours déjà prise dans un Tout de pensée qui lui préexiste. C’est dans ce tout préexistant que la conscience individuelle se forme et se meut. Penser, c’est toujours être déterminé à penser, soit à travers des habitudes de pensée irréfléchies – et c’est ce qu’on appelle la simple opinion –, soit à travers une logique qui s’explicite par elle-même – et c’est ce qu’on appelle une pensée.
« La Phénoménologie se présente comme l’histoire de la Conscience qui accède au Savoir. »
Pour ne pas en rester à la simple opinion, la pensée doit être lucide, éclairée, consciente d’elle-même. Or, on peut dire qu’une pensée est lucide à partir du moment où elle est capable de se penser elle-même. Autrement dit, penser, c’est accéder à la connaissance de la logique qui commande notre pensée, c’est être capable de mettre au jour les structures qui déterminent ce que nous pensons. C’est là que Hegel va directement s’opposer à Kant, qui avait tenté cette mise au jour des structures de la pensée dans sa fameuse Critique de la raison pure. Chez Kant, les structures déterminantes de la pensée renvoient à la subjectivité finie, aux limites propres à l’esprit humain. On a affaire à des objets que l’on ne connaît qu’à travers le prisme de nos structures de pensée limitées. Chez Hegel (c’est l’un de ses apports majeurs), les structures de notre pensée se déterminent à travers l’histoire humaine, et notre subjectivité finie, avec ses schémas de pensée et ses limites, est le produit d’une histoire qui l’excède largement.
C’est pour cela que Hegel va accorder une importance majeure à l’histoire de la philosophie : celle-ci ne représente pas un simple intérêt érudit pour les doctrines anciennes : elle est l’étude de la genèse et du déploiement de la logique immanente à notre pensée. Autrement dit, l’histoire de la pensée est l’histoire de la provenance de notre pensée à nous, l’histoire de ce qui nourrit et produit la pensée qui nous habite et qui nous détermine.
Dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel écrit : « Ce que nous sommes, nous le sommes aussi historiquement […]. Dans ce que nous sommes, l’élément impérissable commun à tous est lié indissolublement à ce que nous sommes historiquement. Le trésor de la raison consciente d’elle-même qui nous appartient, qui appartient à l’époque contemporaine, ne s’est pas produit de manière immédiate, n’est pas sorti du temps présent, mais est essentiellement un héritage. » Autrement dit, nous ne pensons pas ce que nous voulons comme nous le voulons, mais nous sommes déterminés à penser par notre situation historique, c’est-à-dire par l’héritage qui nous précède, qui nous porte et qui nous forme.
Nos Desserts :
- Lire la Phénoménologie de l’Esprit (PDF)
- « Hegel. L’esprit comme vie d’une totalité » dans la revue Archives de Philosophie (2007)
- « Le témoignage de l’esprit chez Hegel » dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques (2017)
- « Hegel : les enjeux de l’anthropologie » dans la Revue de métaphysique et de morale (2006)
- « La philosophie de la nature dans l’Encyclopédie de Hegel » dans la revue Archives de Philosophie (2003)
- Série de quatre émissions sur la philosophie de Hegel sur France Culture
- Sur Le Comptoir, lire la 2ème partie de notre étude sur Hegel
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merci , exposé très clair
mais une remarque très mineure : La forme « être substitué par » n’est jamais valide, et la forme «