Nicolas Framont est sociologue et rédacteur en chef du magazine Frustration, est une des figures de proue de la gauche radicale française. Auteur de Parasites, il critique avec force les récits politiques au service de la classe dominante favorables au mérite et à la valeur travail. Dans « Vous ne détestez pas le lundi, vous détestez la domination au travail » (LLL, 2024), Framont trace le développement historique des hiérarchies au travail, la manière dont elles fonctionnent aujourd’hui, puis s’évertue à élaborer un nouveau rapport à nos activités professionnelles. Un ouvrage décapant.
D’emblée, Framont évoque une certaine vulgate contemporaine à laquelle personne ne peut échapper : les chefs et le goût pour la subordination hiérarchique auraient toujours été de rigueur au cours de l’Histoire humaine. Or, une telle assertion ne survit pas à l’épreuve des faits : ainsi, les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique vivaient souvent de la cueillette au sein de groupes capables de productions complexes. De la même façon, certaines tribus d’Amérique du Nord, tels les Iroquois, s’évertuaient à ne laisser personne mourir de faim ; il arrivait qu’ils laissent une personne du groupe partir afin d’éviter une situation inconfortable (Wengrow et Graeber ; Au commencement était… une nouvelle histoire de l’humanité, LLL).
Le récit des classes dominantes sert donc à conforter leur position sociale : accréditer la thèse de la nature humaine permet de naturaliser certains rapports sociaux brutaux défavorables aux dominés. À l’encontre de ces théories éculées, le sociologue cherche à établir une généalogie historique du rapport au travail au cours des âges, afin de ne pas se payer de mots creux. Loin de la « valeur travail », l’Antiquité voyait dans celui-ci l’apanage dégoûtant de la classe servile : dans le sillage de la révolution du Néolithique (-10 000 av. J-C), les Grecs et les Romains fondaient leurs sociétés sur des bases inégalitaires où les maîtres avaient sur leurs esclaves le droit de vie ou de mort. En dépit de la conversion de l’Empire romain au christianisme, religion censément égalitaire, cela n’a pas changé la donne de l’esclavagisme : « Vous les esclaves, obéissez en toute chose à vos maîtres d’ici-bas, non pas seulement sous leurs yeux, par souci de plaire aux hommes, mais dans la simplicité de votre cœur, en craignant le Seigneur » (Epître à Philémon, Col 3, 22).
Au Moyen-Age, un tournant politique a lieu : l’esclavage se voit supplanté par le servage. Le serf travaille la terre, il doit s’acquitter d’un impôt (la taille). En échange, il obtient la protection militaire du seigneur. Loin de l’apologie bourgeoise du mérite, le seigneur assimile le travail à une tâche de « vilain ». Ainsi, les paysans jouissent d’une autonomie relative, perturbée de temps en temps par des corvées, travaux supplémentaires réalisés afin de construire divers équipements (ponts, moulins, fours, etc.). Parallèlement à la paysannerie fleurissent les corporations (ou guildes) d’artisans ou de marchands : ne pouvant s’organiser à la façon des propriétaires modernes, ces derniers se doivent de suivre leur maître, reconnu pour son expérience et sa compétence, mais aussi des règles strictes, ou encore les préceptes d’un saint-patron.
Lorsque la féodalité commence à se disloquer, la Renaissance voit éclore peu à peu la classe des marchands : le négoce et la navigation permettent le développement du commerce à de grandes échelles. Au fur et à mesure, les marchés s’agrandissent, la manufacture devient insuffisante, la vapeur et la machine révolutionnent la production industrielle : la moyenne bourgeoisie laisse place aux millionnaires de l’industrie. Si jadis, les nobles dominaient la société médiévale, les habitants des bourgs, nommés « bourgeois », les supplantent dans leur suprématie de classe. Ainsi, Christophe Colomb, marchand originaire de Gêne, mène une expédition financée par la reine d’Espagne afin de découvrir une nouvelle route permettant d’arriver le plus vite possible en Inde : dépeint parfois comme un explorateur sympathique, il met en place des colonies dans les Caraïbes qu’il organise de façon tyrannique. Le premier peuple d’Amérique, les Arawaks, subit un rapport de domination importé par ce dernier : il s’agit d’extraire le plus possible de richesses aux coûts les plus bas. Peu à peu, la bourgeoisie européenne consolide sa première place, notamment à l’aide du commerce triangulaire : les ports de Nantes, de La Rochelle, de Bristol et de Liverpool tirent profit de ce crime.
Dans ce cadre, les travailleurs sont groupés sous un même toit, inféodés à une discipline de fer : le modèle de la plantation préfigure la surveillance présente dans les industries du XIXe siècle. De plus, le mouvement d’« enclosure » participe à cette privatisation progressive du monde social : à partir du XVe siècle, les seigneurs anglais ferment leurs terres aux paysans qui pouvaient jadis récupérer du bois de chauffage, ramasser des champignons, faire paître leurs bêtes au sein d’organisations collectives permettant le partage des ressources : c’est la fin des « communs ».
Au XVIIIe, la Révolution française place la bourgeoisie au pouvoir : la loi Le Chapelier, sous prétexte de libre-concurrence, met fin aux systèmes des corporations. Si le travail pouvait naguère être désintéressé, l’ouvrier se voit acculé à des journées infernales de douze à quinze heures au milieu du XIXe siècle. En outre, le taylorisme et le fordisme développent une police interne aux industries au XXe siècle, dans lesquelles les ouvriers sont sommés de réaliser des micro-tâches dénuées de sens et exténuantes. De nos jours, c’est la financiarisation de l’économie néolibérale qui mine les employés.
« Accréditer la thèse de la nature humaine permet de naturaliser certains rapports sociaux brutaux défavorables aux dominés. »
À bas la hiérarchie
Afin de discréditer les palabres bourgeoises faisant la belle part au travail, Nicolas Framont tord le cou à l’idée de mérite : lorsque 80% des richesses des milliardaires français proviennent d’un héritage (Financial Times), conférer une crédibilité à une telle fable relève de l’arnaque. Quant aux travaux de Bourdieu et de Chantal Jacquet, ils étayent largement l’idée de reproduction sociale. En plus du mythe frauduleux du mérite, le sociologue relève ce qu’il nomme la « dramaturgie hiérarchique » : afin de montrer que le chef n’est pas un imposteur, il se doit de jouer une comédie afin que ses employés continuent de courber l’échine devant ses volontés. Organisant régulièrement des réunions inutiles, proclamant ad nauseam « ça, c’est fait » pour se donner des airs de bosseur acharné, vaniteux au possible, le chef se doit de montrer qu’il est à sa place, qu’il la mérite amplement.
De plus, le recours contemporain et massif à des motifs psychologiques individuels est une autre arme employée par les chefs : dans Mythologies, Roland Barthes nomme « vaccine » ce procédé consistant à blâmer l’effet d’une structure répressive sans s’attaquer à la structure elle-même. Ainsi, le harcèlement moral, les comportements délictueux sont systématiquement imputés à « l’irresponsabilité » de l’individu immoral, d’où la prolifération aberrante des procès et de la psychologie de comptoir : en entreprise, qui n’a pas déjà été sommé de « gérer son stress » ?
« Si jadis, les nobles dominaient la société médiévale, les habitants des bourgs, nommés « bourgeois », les supplantent dans leur suprématie de classe. »
Si nous souhaitons qu’une critique structurelle soit pertinente, il nous faut dresser une typologie des chefs et leurs différents modes d’action, ce que Framont fait avec précision. Si le « chef d’équipe » est souvent reconnu pour son expérience, le « chef autoritaire » voit dans ses employés des ressources humaines au sens le plus vil du terme : les personnes doivent être de plus en plus productives, pressurisées comme des matières premières dont on chercherait à baisser le coût. De nombreux journaux, dits parfois de gauche (nous pouvons en rire), consacre des hagiographies à certains grands patrons, enivrés de contrôle social (control freaks), mais aussi coutumiers d’actes tyranniques. Le « chef bureaucratique », quant à lui, monitore ses employés : aidé du tableur Excel, ce dernier s’appuie sur la classe des managers afin de contrôler la masse salariale du public et du privé, intensifie le travail de façon à maximiser les remontées de profits vers la bourgeoisie.
En outre, c’est le bon « chef de famille » qui plaît au capitalisme actuel : self-made man, du moins c’est ce qu’il proclame, ce dernier pratique l’évasion fiscale, octroie de faibles salaires à ses employés, et casse les prix en jouant sur la délocalisation de l’industrie. Simulant une symbiose entre les intérêts de l’employeur et du salarié, il aime cette comparaison avec la famille : chacun « collabore » à l’entreprise, ce qui masque le rapport de subordination. En réalité, il est un bourgeois comme les autres qui se délecte de son yacht et de son jet privé : le régime du patronage est adopté non dans un but désintéressé mais bien par peur des syndicats qui tiennent le discours de la lutte, voire de la guerre des classes.
Un autre olibrius pourrait faire les choux-gras des satiristes, le chef artiste « de gauche » : souvent mécontent, adepte des rituels d’humiliation publics, il aime deviser devant ses employés. Il grogne, il hurle, il brise ses obligés : mais attention, il est humaniste. S’il est réalisateur de cinéma, il brandira l’excuse de la Cause, celle de l’Art : à cette idole, nous pouvons tout sacrifier, y compris des êtres humains. Pour conserver son pouvoir, il n’hésitera pas à employer des sophismes humanitaristes : cotisant pour des ONG, proches des employés, inclusif, il manie le bobard avec talent. Or, Nicolas Framont montre que nous travaillons sous régime capitaliste toujours « pour » quelqu’un. Un autre monde est cependant possible, présent dans celui-ci.
Travailler pour nous
Si le salariat capitaliste nous astreint à un rapport de subordination au travail, il est possible d’obéir à sa propre loi si nous reprenons la définition canonique de la liberté proposée par Rousseau. À l’encontre de nombreux syndicats officiels acquis à la collaboration de classe, Framont propose de renouer avec la tradition anarcho-syndicaliste qui était jadis celle de la CGT : tout d’abord, il est impératif d’avoir une conscience de classe très affirmée. La classe bourgeoise produit de la confiance dans ses rangs, aux opprimés il appartient le choix de se délivrer du pessimisme ambiant en rompant avec la désocialisation consécutive à l’atomisation des individus permise par le néolibéralisme. Contre la lutte des places favorisant la concurrence entre subordonnés, il s’agit de favoriser le relationnel et de faire feu de tout bois contre le développement personnel nuisible à la lutte des classes : cela peut passer aussi par le piquet de grève, par des chants collectifs, mais aussi par des danses. La liesse populaire, la chaleur humaine qu’elle entraîne affaiblissent la société des dominants rêvant d’une population d’êtres esseulés et dépressifs.
De plus, il est nécessaire de « faire envie » : Frédéric Lordon l’a dit, l’imaginaire capitaliste mobilise les foules, joue avec leur désir d’accumulation. À l’inverse, le communisme doit être préférable : le luxe, le plaisir ne doivent pas être monopolisés par les détenteurs des moyens de production. Plus que cela, il nous faut éviter le jargon des réunions syndicales : l’organizing, théorisé par Saul Alinsky, est un travail de terrain permettant d’organiser les dominés dans l’intérêt du plus grand nombre, notamment en racontant les expériences du quotidien. En outre, il faut attenter à la courtoisie bourgeoise : être une grande gueule ne doit plus passer pour vulgaire. Les notables, toujours prompts à déblatérer des inepties, ne doivent pas avoir le monopole lorsqu’il s’agit de « l’ouvrir ». Ainsi, Rachel Keke nous en a donné l’exemple, il est possible de coaliser des femmes de chambres d’un hôtel à l’aide d’un tempérament explosif.
Enfin, il est absolument nécessaire d’appuyer là où cela fait mal : contre le manque de reconnaissance au travail, contre le sexisme institutionnel, contre les mauvaises postures, contre les horaires décalés, il ne faut pas hésiter à avoir recours à des démonstrations de forces : la grève ou encore le quiet quitting en font partie. Si nous voulons libérer le travail des mains des détenteurs des moyens de production, il faut socialiser ces derniers, briser les systèmes hiérarchiques mais aussi tendre vers l’égalité salariale intégrale.
« Aux opprimés il appartient le choix de se délivrer du pessimisme ambiant en rompant avec la désocialisation consécutive à l’atomisation des individus permise par le néolibéralisme. »
Précis et fourni, l’ouvrage de Nicolas Framont se livre à une critique systémique du capitalisme néo-libéral : il s’agit de s’organiser contre un système économique nuisible aux êtres humains et à la planète. En regardant en haut plutôt qu’en bas, nous sommes en mesure d’organiser une société plus humaine dont le but est l’autonomie. Au moment où les diverses crises menacent l’espèce humaine en tant que telle, lire un tel ouvrage est salvateur.
Nos Desserts :
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- Sur Le Comptoir, lire notre recension de Parasites de Nicolas Framont
- Ainsi que notre analyse sur « le Travail au prisme des grands enjeux idéologiques du XIXe siècle »
- Et notre papier simplement intitulé « Libérez le travail ! »
- « Saul Alinsky — organiser le pouvoir populaire » sur Ballast
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