Publié aux Éditions L’Échappée, “Critique de la raison décoloniale : Sur une contre-révolution intellectuelle”, dirigé par Pierre Gaussens et Gaya Makaran, propose une analyse incisive des études décoloniales. Cet ouvrage, fruit d’un travail collectif regroupant des universitaires latino-américains engagés dans la critique anticoloniale, s’attaque frontalement à ce courant intellectuel, en pointant ses contradictions, ses faiblesses théoriques et ses dérives politiques.
Les études décoloniales ont émergé au début des années 2000, portées par des intellectuels latino-américains réunis au sein du groupe Modernité/Colonialité. Parmi les figures emblématiques de ce mouvement, on compte le sociologue péruvien Anibal Quijano, le sémiologue argentin Walter Mignolo, l’anthropologue américano-colombien Arturo Escobar et le philosophe mexicain d’origine argentine Enrique Dussel.
Des fondements théoriques simplistes
Ce courant repose sur deux concepts centraux : la « colonialité », qui prétend identifier une continuité des structures de domination coloniales dans les sociétés modernes, et l’« eurocentrisme », accusé de ravager les savoirs et cultures des peuples dominés. La notion de « colonialité » postule que la colonisation européenne, initiée en 1492 avec l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, a instauré un schéma de pouvoir basé sur la domination raciale, perdurant jusqu’à nos jours. Selon cette perspective, l’eurocentrisme, c’est-à-dire l’hégémonie de la pensée occidentale, aurait annihilé les savoirs, cultures et mythologies des peuples dominés. Les études décoloniales visent ainsi à déconstruire cette hégémonie en valorisant les épistémologies et cosmologies des peuples indigènes, perçues comme des alternatives à la modernité occidentale.
Ces notions ont permis de renouveler certaines perspectives critiques sur la domination. Pourtant, comme le souligne Pierre Gaussens dans son interview au Monde, « les études décoloniales réduisent l’Occident à un ectoplasme destructeur ». Cette simplification manichéenne est l’un des premiers écueils relevés par l’ouvrage. L’Occident devient une entité intrinsèquement mauvaise, tandis que les cosmologies indigènes sont fétichisées dans un récit mythifié d’un « paradis perdu ». Ce regard simpliste occulte les dynamiques historiques de métissage et d’hybridation qui, selon les auteurs, doivent être centrales dans une analyse critique des rapports de domination.
Un « orientalisme à rebours »
Dans l’introduction de l’ouvrage, Gaussens et Makaran écrivent : « En choisissant de rompre avec l’héritage critique de la modernité, les études décoloniales ont opté pour une posture d’essentialisation identitaire, érigée en mode d’analyse universel. » Cette stratégie de rupture, prétendument émancipatrice, conduit paradoxalement à un « orientalisme à rebours », qui réduit les peuples dominés à des figures statiques et figées dans une pureté précoloniale.
L’ouvrage dénonce également le rejet des traditions critiques issues de la modernité occidentale, comme le marxisme ou l’analyse dialectique, qui permettent pourtant de penser des formes de domination plurielles. Gaussens souligne ainsi que « la modernité a aussi produit des pensées émancipatrices, tandis que les cosmologies indigènes comportent des oppressions, notamment patriarcales ». Loin d’être simplement toxique, la modernité est une dynamique dialectique qui ne peut être réduite à un bloc homogène.
Des concepts bancals et un jargon abscons
Un autre point majeur de la critique porte sur la faiblesse conceptuelle des études décoloniales. Les auteurs déplorent l’usage prolifique de termes flous et d’un jargon opaque, comme le « pluriversalisme transmoderne » ou la « différence transontologique », qui « camouflent l’absence de nouveauté ». À titre d’exemple, le concept de « colonialité » reprend largement celui de « colonialisme interne », développé dans les années 1980, sans y apporter une véritable valeur ajoutée.
Ce galimatias linguistique est accompagné d’une méthodologie contestable. « Les grandes figures du mouvement ne parlent pas de langues indigènes et ne travaillent que très peu sur le terrain », souligne Gaussens dans Le Monde. Les études décoloniales se contentent souvent de synthèses critiques de textes littéraires ou philosophiques, déconnectées des réalités qu’elles prétendent analyser. Ce décalage contribue, selon les auteurs, à l’impression d’une « bulle intellectuelle », détachée des enjeux concrets.
« Ce regard simpliste occulte les dynamiques historiques de métissage et d’hybridation qui, selon les auteurs, doivent être centrales dans une analyse critique des rapports de domination. »
Les dérives identitaires et politiques
L’ouvrage met également en garde contre les conséquences politiques des théories décoloniales. En valorisant les identités ethniques comme axe principal d’analyse, ce courant alimente un essentialisme dangereux. Gaussens dénonce ainsi un « campisme », qui conduit à soutenir toute puissance s’opposant à l’Occident, sans considérer ses propres dynamiques de domination. La guerre en Ukraine, où certains décoloniaux ont adopté des positions ambigües envers la Russie, est citée comme un exemple emblématique de cette dérive.
Enfin, l’ouvrage relate des témoignages de désillusion. La chercheuse et activiste Andrea Barriga, ancienne fervente décoloniale, raconte comment elle a progressivement rejeté les théories d’Anibal Quijano, qu’elle juge aujourd’hui « inconsistantes ». Cette perspective personnelle ajoute une dimension humaine à la critique intellectuelle.
« Les études décoloniales se contentent souvent de synthèses critiques de textes littéraires ou philosophiques, déconnectées des réalités qu’elles prétendent analyser.«
Un appel à une critique renouvelée
Loin de rejeter en bloc l’anticolonialisme, les auteurs de Critique de la raison décoloniale plaident pour une approche matérialiste et dialectique, qui articule les dimensions sociales, économiques et culturelles. Ils s’opposent à l’idée d’une opposition binaire entre modernité et tradition, et appellent à réinvestir les outils critiques hérités des Lumières, du marxisme et d’autres courants progressistes, à l’exemple de Frantz Fanon. Ainsi, Critique de la raison décoloniale s’impose comme un ouvrage de référence pour quiconque souhaite comprendre les limites des études décoloniales tout en s’engageant dans une réflexion critique et constructive sur les défis contemporains de l’anticolonialisme.
Benoît Labre
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- « Études décoloniales : renouveau ou simplisme théorique ? » sur France Culture
- « Qu’est-ce qu’une pensée décoloniale ? » dans l’émission Avec philosophie
- L’interview de Pierre Gaussens dans Le Monde
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je pense qu’il s’agit du mot cosmogonie et non cosmologie que vous souhaitiez employer.