Société

Spectacle médiatique et politique: quand le citoyen ne maîtrise rien

Les pouvoirs politique et médiatique n’ont, semble-t-il, jamais été aussi liés qu’aujourd’hui. La bataille des partis politiques, PS et UMP en tête, relayée par les médias apparaît dans tout son ridicule : qu’importe alors les équipes, la politique menée est à peu de choses près la même. Les élites politiques, faisant fi d’un véritable débat au profit de l’affrontement de leurs petites ambitions individuelles, ont engendré une énième crise de la promesse et de l’action politique. D’autant plus que certains médias, préférant se focaliser sur l’éphémère et le futile, s’éloignent de leur mission principale : celle d’informer, c’est-à-dire de rendre aptes les citoyens à maîtriser et comprendre les grands débats et les évolutions essentielles de notre temps. Face au politique devenu un médiocre spectacle médiatique, repris de plus belle par autant d’apparitions minutées de journalistes et d’éditos tape à l’œil, la possibilité que des citoyens deviennent véritablement majeurs politiquement, c’est-à-dire indépendants, réfléchis et volontaires, se pose. 

L’efficacité et le profit immédiat avant tout

À vrai dire, la marge de manœuvre de nos élus est bien étroite, et révèle leur impuissance à peser sur ce qui détermine réellement nos existences. La fonction politique est battue en brèche par la logique technicienne, qui ne considère les choses que d’après leur utilité et leur efficacité immédiates. Ce constat, Jacques Ellul l’avait déjà entrevu quarante ans plus tôt dans L’Illusion politique : la valeur suprême qui régit notre société est l’efficacité, ce qui nous porte à croire que ce qui est efficace est nécessaire. Ainsi, nos dirigeants politiques nous scandent d’accepter de plein gré les traités de libre échange, car ces derniers seront des plus efficaces, nous dit-on, pour créer rapidement de la richesse. Ils espèrent que nous accepterons sans mot dire un monde transformé en vaste marché dans lequel tout se vend et tout s’achète, et qu’importe après tout, si les méfaits du développement se font de plus en plus sentir. C’est efficace, c’est donc nécessaire.

Parmi ces choix reposant sur l’efficacité, il y a celui de s’orienter vers une agriculture intensive permettant de produire à grand échelle et à bas coût, pour le plus grand nombre, pour des Occidentaux qui en jetteront la moitié sans vergogne. Cette efficacité s’accompagne de conséquences sociales et environnementales qui se dévoilent progressivement dans toute leur gravité : l’appauvrissement des sols, la destruction des écosystèmes, la désuétude d’un savoir-faire et d’un patrimoine qu’autrefois on savait encore transmettre. Alors quand nos dirigeants se plaisent à parler de Grenelle de l’environnement ou encore de transition énergétique, le plus souvent, il ne faut y voir qu’une gageure qui n’empêche en rien cette autorisation à piller impunément les territoires au nom d’un intérêt immédiat.

L’efficacité productive de l’agrobusiness, au détriment de la terre et des hommes.  Photo : Alvaro Ybarra Zavala©

La surinformation, frein à la réflexion ?

Il y a certainement des questions cruciales pour l’avenir, et d’autres beaucoup plus éphémères auxquelles nos politiques répondent par le jeu stérile des petites phrases, ou par des controverses partisanes. Le problème est que ce sont bien souvent ces questions insignifiantes qui mobilisent le plus les médias. Si les médias ont pour mission d’informer les citoyens et qu’ils ne le font pas à bon escient, alors il ne faut pas s’étonner de constater que les citoyens n’aient pas les compétences pour prendre véritablement part à la vie politique, et il ne faut pas non plus s’offusquer lorsque certains défendent un plaidoyer pour l’apolitisme, et ressentent « une espèce de soulagement assez vil de ne plus se sentir responsable de rien » (L’illusion politique, Ellul). Les grands débats de notre temps que sont le changement climatique, les déchets nucléaires, les biotechnologies, passeront à la trappe, comme l’explique Ellul, si d’une part le citoyen n’est pas formé pour les maîtriser, et pire encore, si l’information qu’il reçoit des médias est une information partielle et partiale.

La situation prête sans doute à rire : à l’heure des médias numériques, des journaux, de la messe du 20H et des chaînes d’infos en continu, l’homme contemporain souffre finalement d’être sur-informé, noyé dans un flot constant d’informations qu’il ne peut digérer. Il ne peut alors que « réagir émotionnellement plutôt que réfléchir » (L’illusion politique, Ellul) car il n’a plus les moyens de forger sa propre opinion, ou de s’engager dans une réflexion. Ellul ajoute également que l’homme contemporain se retrouve privé de la mémoire du passé, il ne juge et ne voit qu’à travers le prisme de l’actualité.

Nous vivons en effet dans le sacre de l’instant, dans un présent perpétuellement recommencé. Et cette préférence pour le présent, loin de nous libérer d’un quelconque « poids » du passé, ou de la peur de l’avenir, est devenue une source de désespérance collective qui nous tétanise. Il suffit d’allumer sa radio le matin, et d’entendre qu’une dette monstrueuse pèse sur nos épaules et celles de nos enfants, que la dégradation de notre environnement s’accélère, que le projet européen tel qu’il a été mis en place est probablement un échec… Toutes ces informations constituent une menace de se figer sur le présent, là où il faudrait au contraire proposer un début d’analyse. Car l’instantanéité de l’information nous empêche de prendre du recul, et nous empêche d’élaborer une projection future. Nous souffrons de ne pas avoir l’occasion de nous retourner sur ce qui se tramait « hier ». Notre environnement médiatique et politique ne favorise en rien la capacité que chacun pourrait avoir de s’arrêter afin de se demander ce qu’il en était il y a dix ou trente ans. Les réformes innovantes d’aujourd’hui ne sont-elles pas déjà les recettes que nous avions précédemment utilisées ? Il s’agit de développer un regard à rebours sur les événements et d’évaluer ce qui se faisait auparavant. En aucun cas, tomber dans cette tendance qui consiste à analyser les événements en se demandant si c’était mieux avant, mais bien plutôt se demander comment c’était avant, pour mieux nous comprendre aujourd’hui.

« Le premier effet de l’actualité est un effet de dispersion »

En mai 2014, des élections européennes nous n’avons rien retenu ou presque, si ce n’est l’agitation et les discours vides de nos politiques, là où il aurait été plus courageux de leur part de proposer une véritable réflexion sur l’Europe, sur son histoire, sur son échec, sur la possibilité de la réformer… Au lieu de cela, il fallut se contenter de la tribune de Sarkozy dans Le Point, qui rêvait sans doute de revêtir le costume de De Gaulle et d’apparaître comme celui qui rendrait possible le grand rassemblement des Français sur la question européenne. Il prit la peine d’écrire une critique bien tiède de l’Union européenne, comme si les Français étaient assez dupes pour approuver le revirement de celui même qui avait fait approuver sans référendum le traité de Lisbonne en 2007. Nos politiques à vrai dire, ne souffrent pas de leur incohérence, et ne se privent pas de faire exactement le contraire de ce qu’ils défendaient précédemment. On peut ainsi inviter en grande pompe un Khadafi à l’Élysée en déclarant qu’il est sur la voie de la respectabilité, puis quelques mois plus tard, aider à le destituer.

Enfin, lorsqu’on prétend tendre l’oreille aux doléances du peuple, ce n’est que pour retenir les réponses offertes par d’innombrables sondages d’opinions, « ces séries de questions simplistes aux réponses binaires » qui font que « le même individu peut se déclarer simultanément inquiet du réchauffement climatique, et hostile à une hausse du prix des carburants ». Même le peuple souverain ne semble plus capable d’exprimer une pensée cohérente. Ellul l’explique : « comment l’homme non entraîné spécialement pourrait-il, au milieu de tout cela, apercevoir la moindre continuité, comment pourrait-il vivre la moindre continuité politique et finalement pourrait-il comprendre ? Il ne peut littéralement que réagir à l’actualité. Rares sont les infos continues sur une question précise que l’on verrait naître, se compliquer, grandir, arriver à sa crise, éclater et se dénouer. Le plus souvent, mon attention attirée aujourd’hui sur la Turquie sera demain axée sur la crise boursière de New York et après demain sur les parachutistes de Sumatra. »

Il va de soi que cette manière d’informer, de se focaliser sur l’actualité, de ne pas prendre le temps nécessaire à l’élaboration d’un problème, a pour effet de disperser l’attention du citoyen qui se retrouve soumis à un trop grand nombre d’informations le plus souvent fugaces. À rebours, l’actualité devrait être un prétexte pour éclairer et nourrir une réflexion continue, afin de rendre les individus plus aptes à être citoyens et à maîtriser les débats essentiels qui se précisent pour notre avenir.

Nos desserts :

  • Stories of a wounded land, un photoreportage réalisé par Alvaro Ybarra Zavalo sur l’agrobusiness et ses divers méfaits tant sur l’environnement que sur la vie des locaux vivant près des terres cultivées et empoisonnées par des substances agrochimiques
  • À lire et à relire, le livre de Jacques Ellul, L’illusion politique

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