Politique

Étienne de La Boétie : « Discours de la servitude volontaire »

C’est à tout juste 18 ans, en 1549, qu’Étienne de la Boétie rédige son fameux « Discours de la servitude volontaire ». Révolutionnaire avant l’heure, ce réquisitoire contre l’absolutisme remet en question la légitimité de l’autorité de l’époque et essaie de comprendre les raisons de la soumission. Cet ouvrage souvent cité (par Jean-Paul Marat, Simone Weil, Henri Bergson ou encore Gilles Deleuze), qui constitue une des sources de la pensée anarchiste (mais également républicaine), reste d’une terrible actualité, en dépit du changement d’époque et de régime.

Samedi 2 août 2014, 15 h, du côté de Denfert-Rochereau à Paris, manifestation de soutien à Gaza. Lorsque passe le groupe Génération Palestine, sur le camion sono une jeune femme en foulard, micro en main, clame dans les haut-parleurs un discours anti-impérialiste ; soudain, elle lance : « Il y a un livre que vous devez tous lire, il a été écrit il y a quatre siècles mais il faut le lire : c’est De la servitude volontaire, son auteur s’appelle La Boétie ! » Coïncidence : je venais à peine d’en achever une version. Texte intégral, dans la langue d’origine. Vous pouvez le trouver ici mais, attention, la langue du XVIe siècle est adaptée au français “contemporain”.

D’une grande érudition, truffé de références à l’Antiquité, vous ne vous embarquerez pas dans ce texte sans de solides annotations, ni sans faire ronfler votre moteur de recherche web. Ce ne sera toutefois pas nécessaire pour les extraits ci-dessous.

Alors qu’on naît libre, pourquoi accepter la sujétion ?

La Boétie décortique le mécanisme : déjà, il faut être deux. Il faut que l’un domine et l’autre accepte d’être dominé. D’une certaine façon, La Boétie décrit bien avant la théorie clinique, le syndrome dit de Stockholm. On est tyran parce qu’on naît tyran ? Ou parce qu’on le devient. Succession de type monarchique, par la force des armes ou bien… par élection. Et on sert par naissance, par lâcheté ou par accommodement : on y trouve son compte — certes relatif, ce compte — mais le fardeau est vécu comme un moindre mal.

« Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent ou plutost se font gourmander, puis qu’en cessant de servir ils seroient quittes ; c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui aiant le chois ou destre serf ou destre libre quitte sa franchise et prend le ioug : qui consent à son mal ou plustost le pourchasse. Sil lui coustoit quelque chose a recouvrer sa liberté ie ne l’en presserois point ; combien qu’est-ce que l’homme doit avoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire de beste revenir homme ? »

Pour note, les références au « droit naturel » et à « la naissance libre » sont des notions fort exploitées à l’époque des Lumières, en particulier par Rousseau.

« D’où a il pris tant d’yeulx, dont il vous espire, si vous ne les luy avez baillés ? Comment a til tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Que vous pourroit il faire, si vous n’estiés receleur du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres à vous mesmes ? »

La Boétie regarde d’un peu plus près le mécanisme et en vient à énoncer que si la sujétion n’a pas force naturelle, pourrait-on dire, elle nous est inculquée.

« Mais certes la coustume qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, na en aucun endroit si grand vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir, et comme lon dit de Mitridat qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre a avaler et ne point trouver amer le venin de la servitude. »

Une autre technique revient au fameux « diviser pour mieux régner » et abrutir le peuple en paraissant le contenter. Et le peuple paraît content, est content, sans doute, si on lui demande : « Ceste ruse de tiran d’abestir leurs subiets ».

« Or il est doncques certein qu’avec la liberté, se perd en un coup la vaillance: les gens subiets n’ont point d’allegresse au combat ni d’aspreté: ils vont au danger quasi comme attachés et tous engourdis par maniere dacquit, et ne sentent point bouillir dans leur coeur l’ardeur de la franchise, qui fait mespriser le peril, et donne envie d’achapter par une belle mort entre ses compagnons l’honneur et la gloire, entre les gens libres cest a l’envi a qui mieulx mieulx, chacun pour le bien commun, chacun pour soi; ils sattendent davoir tous leur part au mal de la defaite ou au bien de la victoire; mais les gens asservis outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes choses la vivacité, et ont le coeur bas et mol, et incapables de toutes choses grandes, les tirans connoissent bien cela, et voians quils prennent ce pli pour les faire mieulx avachir, ancore ils aident ils. »

Sommes-nous dans l’état de servitude, tout particulièrement ici et de nos jours ?

Je crains que, ramené à notre moderne, urbanisée et occidentale époque, le petit passage ci-dessous ne puisse se lire aujourd’hui partout et par tous, sans, peut-être, tomber de quelque hauteur :

« […] ces pauvres et miserables gens s’amuserent a inventer toutes sortes de ieus, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appelons passetemps ils l’appellent ludi comme s’ils vouloient dire Lyde. Tous les tirans n’ont pas  ainsi déclaré expres quils voulsissent effeminer leurs gens : mais pour vrai ce que celui ordonna formelement et effect sous main ils l’ont pourchassé la plus part. A la vérité c’est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est touiours plus grand dedans les villes ; quil est soubçonneus a l’endroit de celui qui l’aime et simple envers qui le trompe. Ne pensés pas quil y ait nul oiseau qui se prenne mieulx a la pipée, ni poisson aucun qui pour la friandise du ver s’accroche plus tost dans le haim ; que tous les peuples s’aleschent ivstement a la servitude pour la moindre plume quon leur passe comme l’on dit devant la bouche: et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu’on les chatouille. Les theatres. Les ieus, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaux, et autres telles drogueries c’estoient aux peuples anciens les apasts de la servitude, le pris de leur liberté, les outils de la tirannie : ce moien, ceste pratique, ces allechements avoient les anciens tirans pour endormir leurs subiects sous le ioug. Ainsi les peuples assortis trouvant beaus ces passetemps amusés d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeulx, s’accoustumoient a servir aussi niaisement, mais plus mal que les petits enfans, qui pour voir les luisans images des livres enluminés aprenent à lire. Les Rommains tirans s’adviserent ancore d’un autre point de festoier souvent les dizaines publiques abusant de ceste canaille comme il falloit, qui se laisse aller plus qu’a toute autre chose au plaisir de la bouche. Le plus avisé et entendu d’entr’eus neust pas quitté son esculée de soupe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tirans faisoient largesse d’un quart de blé, d’un sestier de vin, et d’un sesterce : et lors c’estoit pitié d’ouir crier Vive le Roi : les lourdaus ne s’avisoient pas qu’ils ne faisoient que recouvrer une partie du leur, et cela mesmes quils recouvroient, le tiran ne le leur eust peu donner, si devant il ne l’avoit osté a eus mesmes, tel eust amassé aujourdhui le sesterce, et se fut gorgé au festin public benissant Tibere et Neron et leur belle liberalité, qui le lendemain estant contraint d’abandonner ses biens a leur avarice, ses enfans a la luxure, son sang mesmes a la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot non plus qu’une pierre, ne se remuoit non plus qu’une souche. »

Alors, je laisse le tout sous forme de questions, qu’on peut se poser à cette lecture :

  • Sommes-nous donc libres, ici et aujourd’hui, ou sommes-nous « subiets de quelque tirannie » ?
  • Les outils (dont nous ne saurions nous passer) vendus pour « libérants » ne sont-ils pas les plus « enchaînants » ?
  • Sommes-nous conduits à un hédonisme individualiste au service du tyran consumériste ?
  • Est-ce que l’être humain (occidental, contemporain, etc.) se damne à une vie de vacuité, abrutissante mais, paradoxe : toute dans l’illusion d’être emplie, cette vie ? Je n’ai pas la prétention de tracer une ligne qui séparerait ce qui fait une tête bien pleine de ce qui fait un chou farci !

Enfin, il faut une complicité et le tyran doit miser sur ses hommes de main ; selon La Boétie, quatre ou cinq ont l’oreille du tyran, et ceux-là contrôlent chacun une centaine d’êtres humains, et ces quatre ou cinq centaines, à leur tour, etc. mais le jeu de ces rouages-là peut avoir sa perversité.

« Ainsi le tiran asservit les subiects les uns par le moien des autres, et est gardé par ceus desquels sil valoient rien il se devroit garder: et comme on dit pour fendre du bois il faut les coings du bois mesme. Voila ses archers, ses halebardiers: non pas qu’eumesmes ne souffrent quelque fois de lui; mais ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contens d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais a ceus qui endurent comme eus, et qui n’en peuvent mais, touttefois voiant ces gens la qui nacquetent le tiran que pour faire leurs besongnes de sa tirannie et de la servitude du peuple, il me prend esbahissement de leur meschanceté, et quelquefois pitié de leur sottise. Ce a dire vrai quest ce autre chose de s’approcher du tiran, que se tirer plus arriere de sa liberté, et par maniere de dire serrer a deux mains et ambrasser la servitude ? »

Plus on avance dans ce texte, plus on attend de la démonstration qu’elle nous fournisse une définition de la liberté. Or, La Boétie ne s’y livre pas trop. Est-il rétif ? Ce n’est pas sûr, son propos est courageux (on dirait engagé, en sautant par-delà les siècles), il peut valoir les pires ennuis à son auteur, un tout jeune homme (rédigé entre 16 et 18 ans, ce Discours !).

Une pique, attendue, sur l’instrumentalisation de la religion comme moyen de tyrannie.

« Les tyrans eux-mêmes devraient trouver étrange que les hommes souffrissent qu’un autre les maltraitât, c’est pourquoi ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s’affublaient autant que faire se peut des oripeaux de la divinité pour cautionner leur méchante vie. Le peuple a toujours ainsi fabriqué lui-même les mensonges pour y ajouter ensuite une foi stupide. »

Ou encore :

« Si cestuy qui ne faisoit que le sot est a ceste heure si bien traité la bas, ie crois que ceus qui ont abusé de la religion pour estre meschans, si trouveront ancore a meilleures enseignes. »

Pourquoi, attendue ?

Parce qu’on peut se complaire à estimer qu’en filigrane il y a un distinguo foi / religion, ou plutôt foi / église (église = ecclesia, l’assemblée des fidèles, donc quelque chose par définition de profondément modelé, en permanence donc en continu, par l’humain).
Parce que La Boétie est fort pieux, catholique engagé, très engagé dans des temps troubles, par ses fonctions, sa charge.

La Boétie, un catholique très engagé

Après entrevue avec Michel de l’Hospital dont il partage les vues, Étienne de la Boétie prend le parti du catholicisme comme religion d’État, en pleine guerre de religions encore compliquée par l’arrivée massive de l’averroïsme tout en prônant une réforme du catholicisme, compromis qui lui paraît susceptible de réunir catholiques et protestants (un peu l’idée de la Paix de Longjumeau), le tout sur fond de graves troubles meurtriers en Agenais et en Périgord. Les Anglais sont au Havre et nombre de Réîtres d’outre-Rhin, venus avec armes et bagages à la solde des troupes de la Réforme, ne sont pas débandés, ni payés. Ce brillant jeune homme se trouve donc avec une charge officielle particulièrement lourde.

Pour avoir une idée de ces temps, où en Périgord (en Agenais, ce n’est pas vraiment la règle) l’on entreprend de bâtir ou de remodeler, suivant les moyens, dans le somptueux style Renaissance, voir par exemple un château entre mille (puisqu’il y aurait mille châteaux en Dordogne) le château de Laxion.

Les ponts étaient coupés, dans la région — je songeais — je n’ai pas trouvé la réponse : combien de fois les ponts ont-ils été coupés en Aquitaine, entre la période gallo-romaine et nos jours ? Je mise quelques centimes sur 2 ou 3 fois maximum.

Mais les magistrats catholiques de Bordeaux résistent à la politique de conciliation…

En 1563, après une séance au Parlement de Bordeaux, où on peut l’imaginer défendant avec courage la tolérance et la liberté, il part chez les Lestonnac dans le Médoc, se reposer sur les terres de son épouse (dans ce château, situé à Saint Germain d’Esteuil) et le 18 août, il succombe à la dysenterie.


Mais n’atteindra pas son but. La route du « Rimbaud de la pensée » (variante : « Mozart de la pensée », etc.) s’achève au hameau de Germignan (orthographié alors Germinian), aujourd’hui situé sur la commune du Taillan-Médoc, dans une tentacule médocaine de la grande banlieue résidentielle et pavillonnaire de l’agglomération bordelaise. Il faut beaucoup d’imagination, parfois un coin de décor composé d’un calvaire et d’un bois de chênes pour se représenter le spectacle possible de ce lieu, dernier que La Boétie ait vu vivant.

Je voudrais juste citer in extenso le tout dernier paragraphe, conclusion du Discours, histoire de supputer à qui La Boétie s’en remet en matière de suprême juge et garant de la liberté et de la vertu.

« Aprenons donc quelque fois, aprenons à bien faire; levons les yeulx vers le ciel ou pour nostre honneur ou pour l’amour mesmes de la vertu, ou certes a parler a bon escient pour l’amour et honneur de Dieu tout puissant , qui est asseuré témoin de nos faits, et iuste iuge de nos fautes. De ma part ie pense bien et ne suis pas trompé, puis quil nest rien si contraire a Dieu tout liberal et debonnaire que la tiranie, quil reserve la bas a part pour les tirans et leurs complices quelque peine particuliere. »

Les mots « débonnaire » et « libéral » doivent être entendus dans leur sens de l’époque. À noter qu’il ne définit toujours pas la « liberté ».

Et, pour finir, citer Jean-Paul Michel dans la préface à cette édition.

« Ce jeune seigneur a du feu, de l’âme, du style. Je le tiens pour l’un des rares modèles possibles pour des sagesses à venir — puisqu’il faudra bien, quelque jour, sortir du simplisme féroce de ce siècle, et, qui sait, élire une noblesse morale nouvelle, fondée sur le dégoût de la sauvagerie des foules, en un dernier pari sur la beauté d’allure d’un homme qui, en toute circonstances, donne le prix le plus élevé aux vives exigences d’une dignité. »

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