Politique

Il y a 70 ans, une autre Révolution d’octobre… sous les tropiques

Après un premier coup d’État qui avait mis fin en juin aux treize années de dictature du fasciste Jorge Ubico Castañeda, c’est son successeur Federico Ponce Vaides qui, incapable de tourner la page et tenir compte des aspirations nouvelles, est renversé le 20 octobre 1944. Après un siècle de caudillismes racistes (et, souvent, « libéraux »), ce renversement fait accéder le Guatemala, pour la première fois de son histoire depuis l’indépendance centre-américaine le 15 octobre 1821, à la démocratie. Cette autre « révolution d’octobre », dont le nom qualifie par extension la période de dix ans de démocratisation qui a suivi (on parle aussi de « Printemps guatémaltèque ») fut une période riche d’avancées sociales et politiques. En 1954, préfigurant ce qui arriverait dix-neuf ans plus tard au Chili, le président Árbenz est renversé par un complot réactionnaire orchestré par les États-Unis. Fin d’une espérance de souveraineté nationale et de développement, c’est en revanche le début d’une longue chute dans la guerre et la barbarie, dont le pays ne s’est plus jamais relevé.

La conquête espagnole de la Mésoamérique, au XVIe siècle, marque l’entrée, pour ses peuples dans une longue nuit de servitude et d’exploitation. Prodigue de richesses (denrées agricoles, minéraux et métaux), la région est une aubaine pour nombre d’Espagnols : ils s’accaparent des terres et d’une main d’œuvre asservie, qui leur permettent de bâtir, dans les meilleurs cas, une fortune durable, dont l’oligarchie qui tient les rênes de la politique nationale à travers le Comité coordinateur des Associations agricoles, commerciales, industrielles et financières (Cacif, équivalent local du Medef). Ici comme partout égale à elle-même, l’Église catholique se charge de faire comprendre aux Indigènes leur place dans la hiérarchie sociale.

The Tele-Evangelist, par Patrick McGrath Muñíz (consulter son site ou son blog ; nous publierons bientôt un intervioù d’icelui) : des Dominicains de l’invasion espagnole aux évangéliques de l’impérialisme étasunien : continuité du christianisme comme outil de maintien de l’ordre social au profit du Capital.

L’Indépendance des libéraux esclavagistes étasuniens (1776), la Révolution française qui abat la monarchie (1789, puis 1793), puis, de façon plus directe, l’invasion napoléonienne de l’Espagne (1808) donnent des idées aux créoles d’Amérique latine qui, profitant d’une monarchie affaiblie, déclarent leur indépendance. « Quand, enfin, [cette classe créole] prit le pouvoir, elle fit ce qu’elle devait faire en conformité avec son essence historique : se consacrer à l’exploitation des Indigènes et des couches moyennes pauvres sans interférence étrangère. Elle supprima le tribut, qui n’avait plus lieu d’être et qui depuis toujours avait été gênant car il absorbait la force de travail indigène en faveur de la métropole. Elle supprima le monopole commercial, mais n’en bénéficia qu’à peine, faute de pouvoir augmenter et diversifier les exportations, ni ne développa le marché interne (…). Elle conserva la soumission des Indigènes et maintint jalousement la structure coloniale des villages », résume l’historien Severo Martínez Peláez dans le classique La Patria del Criollo (« La Patrie du Créole ») [i].

Libéralisme et servitude indigène

La lutte entre conservateurs et libéraux rythme la vie politique du XIXe siècle. La période conservatrice s’achève le 3 juin 1871 par un coup d’État. Un président provisoire (le général Miguel García Granados), puis surtout, élu en 1873, le général Justo Rufino Barrios, œuvrent à un cycle de réformes libérales : liberté de la presse, liberté de culte, suppression de la dîme, expulsion des Jésuites, promotion de l’éducation laïque, appropriation de terres possédées par l’Église, etc. Voilà pour répondre aux attentes politiques de la nouvelle classe émergente, désireuse de moderniser et séculariser la vie sociale et politique.

Mais les réformes, qui ne bénéficient qu’aux Blancs et aux Ladinos (métisses), correspondent aussi à des impératifs économiques. La nouvelle concurrence européenne des colorants synthétiques force les producteurs à réorienter leur activité : la cochenille cesse de rapporter ; c’est donc vers le café que se tourne la production nationale. Celle-ci exige une plus abondante main d’œuvre. Justo Rufino Barrios décide donc de confisquer les terres des Indigènes, distribuant certaines aux militaires ayant participé au renversement du régime conservateur. Dans la foulée, il met en place une « loi des journaliers », qui organise la rafle, l’envoi et le travail forcé des Indigènes dans l’univers concentrationnaire des fincas (exploitations agricoles destinées principalement à l’exportation) [ii].

Le tout assorti d’un « carnet des journaliers », supposé prouver la conformité à la loi, mais mettant simplement ces ouvriers agricoles à la merci du patron. Le libéralisme, oui, mais pas pour la « race inférieure » : tout comme chez les libéraux étasuniens esclavagistes [iii].

Ironie de l’histoire, le buste de celui qui inaugura la longue phase de dictatures « libérales » et racistes (1871-1930) est probablement le plus présent par tout le pays ; son auguste visage est aussi quotidiennement présent pour les Guatémaltèques, sur les billets de 5 quetzales.

Luis Arturo Molina Estrada - Génesis

Moines, prêtres et soldats espagnols ont fait le sens de l’histoire, de leur histoire et de celle de leurs héritiers blancs… Pour les Mayas (et un grand nombre de Guatémaltèques, plus généralement), l’histoire a davantage des allures de régression.

Débuts d’une République bananière

Cabrera - temple a minerveÀ tout le moins, quoique raciste et racial sur le plan légal et archaïque encore sur le plan social, le Guatemala est-il encore un État souverain sur le plan politique. Mais avec le XXe siècle, vient le temps de la perte de souveraineté nationale au profit de monopoles d’entreprises étasuniennes. Monopoles de l’électricité, des courriers maritimes, du fret ferroviaire, concession sans contrepartie de terres agraires (et, à la clé, le monopole de l’industrie bananière pour la très puissante United Fruit Company) : la longue dictature de Rafael Estrada Cabrera (1898-1920) est une succession de privatisations en façon de cadeaux, monnayés par des actions dans la compagnie bananière, un soutien contre les Britanniques et un appui à sa dictature. Mégalomane, il peut donc s’adonner à ses plaisirs : défilés militaires à sa gloire ou fêtes à la déesse Minerve (?!), cependant que son pays se trouve livré à la déprédation de ces capitaux étrangers, avec à la clé des exemptions fiscales et une main d’œuvre quasi esclave à sa merci. Pendant ce temps l’UFCO et ses entreprises satellitaires organisent le monopole du fret commercial et des courriers maritimes dans la Caraïbe centre-américaine, avec la Grande Flotte blanche (Great White Fleet), bientôt le monopole du fret ferroviaire dans le pays via l’entreprise International Railways of Central America (IRCA) à son service, ainsi qu’un monopole de la production bananière, d’abord exercée sans contrat avec le gouvernement, puis en tirant profit de vastes terres obtenues gratuitement d’icelui.

Après une parenthèse de relative démocratisation et une tentative avortée de restaurer la souveraineté nationale (qui vaut au président Carlos Herrera d’être renversé après à peine un an, fin 1921), écourtée par iceux, arrive au pouvoir, en 1931, un membre de l’élite agro-exportatrice, le dictateur fasciste Jorge Ubico Castañeda. Comme son prédécesseur libéral Rufino Barrios, il doit répondre à une situation économique grave : la crise de 1929 affectant le marché mondial, les marchés récepteurs – Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis… – se contractent. Pour faire face et garantir la tranquillité des siens (les finqueros), il s’agit d’abaisser encore le coût de la main d’œuvre : les salaires des ouvriers agricoles sont minables ? Ils seront plus misérables encore. Pour éviter les velléités de rébellion, une terreur « anticommuniste » est mise en place ; une « loi contre le vagabondage », à partir de 1934, organise les rafles de pauvres, de poivrots et des misérables de tout type – de préférence, indigènes, contraints au travail forcé 100 à 150 jours/an s’ils ne sont pas en mesure de prouver qu’ils ont un travail. Pire : il donne licence aux propriétaires agricoles pour assassiner leurs ouvriers, au nom de la « protection de leurs biens et de leurs terres ». Intouchable Saint des Saints de la Propriété privée capitaliste !

Centraliste, autocratique, répressif, il militarise l’appareil étatique, se fait bâtir un palais où, sur les poignées de porte, se trouve son empreinte digitale, établit une censure politique et médiatique totale, se refuse à moderniser le pays au nom de ce que l’industrialisation signifie ouvriers, donc syndicats, donc communisme. Sa présidence profite beaucoup à l’élite agro-exportatrice et, surtout, à la United Fruit, qui se voit offrir un appui infaillible. Son soutien aveugle, absolu et servile aux intérêts étasuniens le conduit à déclarer, le premier en Amérique latine, la guerre au Japon, puis à l’Italie et à l’Allemagne. Soutien paradoxal pour celui qui admirait ouvertement Franco et Mussolini (Hitler n’était, pour lui, qu’un « paysan », sic). Il en profite pour renflouer les comptes du pays en confisquant les fincas de café des Allemands.

Ce soutien, à rebours de ses convictions idéologiques, le met en porte-à-faux, ayant rallié le camp de « la Liberté » et de la lutte contre le fascisme… dont il est le représentant local. Les promesses de liberté, de vie digne du camp allié qui gagne la guerre, donnent des idées à une population urbaine éclairée, usée du joug caudilliste.

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Révolution d’octobre et Printemps guatémaltèque

Au mois de juin 1944, une série de pétitions et de manifestations d’étudiants, notables, commerçants, intellectuels, professeurs et militaires conduit à un coup d’État : l’autocrate fasciste démissionne le 1er juillet. Il nomme à sa succession un militaire, Federico Ponce Vaides qui, incapable de comprendre les attentes formulées et décidé à se maintenir au pouvoir tout en appliquant des mesures coercitives ne faisant que prolonger les méthodes de son prédécesseur, est à son tour renversé le 20 octobre 1944.Cette date, que commémore chaque année un jour férié, marque la fin d’un cycle de coups d’État et de dictatures racistes et autocratiques de près d’un siècle. Elle constitue ce que l’historien Sergio Tischler nommait « la fin de l’État-finca », c’est-à-dire d’un État au service des intérêts privés de propriétaires fonciers blancs féodaux et de compagnies étrangères. Le 20 octobre 1944, le Guatemala cesse d’être une république bananière pour redevenir un État souverain… et démocratique. Cette « révolution d’octobre » inaugure une séquence démocratique de dix ans, sans précédent et demeurée sans équivalent depuis [iv] : la « décennie révolutionnaire », aussi nommée « Printemps guatémaltèque ». La junte révolutionnaire organise, dans la foulée, de premières réformes d’assainissement de la vie politique et sociale, rendues possibles par l’excellent état des comptes publics laissés par le caudillo Ubico (dette britannique remboursée, monnaie forte avec un Quetzal valant un Dollar, surcroît de richesse foncière dû à la confiscation des fincas allemandes).

Arbenz - Toriello - Arana

De gauche à droite, les 3 membres de la junte révolutionnaire : le capitaine Jacobo Árbenz Guzmán, le citoyen Jorge Toriello Garrido et le major Francisco Javier Arana. Ils exercent le pouvoir durant la transition démocratique du 20 octobre 1944 au 15 mars 1951, date de l’entrée en fonction du président Juan José Arévalo, dont ils seront tous trois ministres.

Celle-ci, qui s’étire du 20 octobre 1944 au 15 mars 1945, puis la présidence du populiste Juan José Arévalo jusqu’au 15 mars 1951, lancent un vaste processus d’institutionnalisation et de démocratisation, dont les mesures-phares sont les suivantes :

  • octroi de l’autonomie à l’université San Carlos (1944) ;
  • une nouvelle constitution (1945) séparant les pouvoirs, garantissant les libertés politiques et individuelles fondamentales, encadrant strictement le travail, reconnaissant notamment le droit de grève ; elle prévoit aussi le mandat unique pour une durée de six ans et d’autres dispositions destinées à empêcher le retour d’une dictature longue ;
  • création de la Banque du Guatemala (1946) ;
  • abrogation du travail forcé ;
  • appui à la formation de syndicats ;
  • autonomie des municipalités (les maires étaient auparavant nommés directement par Jorge Ubico en personne) ;
  • réformes éducatives, dont les écoles type fédération, proposant un modèle avant-gardiste d’éducation incluant favorisant notamment une approche des arts et des sports dans un cadre architectural stimulant
  • lancement de la première campagne d’alphabétisation ;

Deux apports majeurs surtout :

  • le Code du travail (1947), créant notamment le droit de grève et qui abolit un servage encadré par la loi depuis la fin du XIXe siècle, le salariat devenant l’unique relation entre patron et travailleur ;
  • l’Institut guatémaltèque de Sécurité sociale (1948), assurant des soins médicaux aux citoyens et travailleurs, créé toutefois, rappelle l’historien libéral Ramiro Ordóñez Jonama, sous impulsion des États-Unis.

Sous l’impulsion du docteur Arévalo, philosophe et pédagogue, l’éducation devient une priorité et l’université San Carlos inaugure sa faculté d’humanités, avec des cursus interdits sous la présidence de Jorge Ubico (philosophie, histoire, psychologie, pédagogie, littérature), ainsi que des facultés d’agronomie, de sciences économiques et d’architecture. Pour la première fois, elle est ouverte aux femmes et à tous les Guatémaltèques. Comme le rappelle l’anthropologue et professeur d’histoire Hugo López Mazariegos, l’université San Carlos devient alors la plus prestigieuse d’Amérique centrale (et l’une des plus éminentes d’Amérique latine jusque dans les années 1960-70), ainsi qu’une source de diffusion intellectuelle et de formation politique, ses productions étant diffusées en cascade aux syndicats et écoles politiques œuvrant à former politiquement ouvriers et paysans.

Cartografía, 2012 Lester Rodriguez Palitos de diente, perforación sobre pared

« Cartographie », de l’artiste guatémaltèque Lester Rodríguez Palitos (2012). Un continent martyr, « si loin du Ciel et si près des États-Unis » (pour citer le président mexicain Lázaro Cárdenas), qui rêve sans doute parfois d’être débarrassé du violent voisin du nord, auquel l’histoire l’a marié de force et qui n’en finit pas de saigner.

Ce climat intellectuel favorise aussi l’émergence d’un art authentiquement guatémaltèque, à la fois moderne (ayant assimilé le populisme et la plastique muralistes mexicains et certains traits de la modernité européenne) et national, pour la première fois de l’histoire du pays, tandis que jusqu’alors l’élite n’avait les yeux tournés, quand toutefois elle était cultivée, que vers l’Europe et le classicisme. Pour la première fois, un art et une architecture authentiquement nationaux cherchent à définir l’identité nationale à partir du double héritage européen-urbain et maya-rural.

Bien vues, au départ, par le président Roosevelt, toutes ces mesures dans l’air du temps sont beaucoup moins du goût des grands propriétaires terriens formant l’oligarchie nationale, ni davantage de celui des compagnies étasuniennes. C’est, en particulier, le Code du travail, abolissant le servage, qui cause l’irritation. Les premières calomnies et accusations de « communisme » fusent dès les débuts de la période révolutionnaire, mais, pour l’heure, pas d’accrocs majeurs avec l’administration du démocrate Harry S. Truman (1945-1953).

Des complots et tentatives de coups d’État ont lieu, forçant le président Arévalo à maintenir l’état de siège et une suspension des garanties constitutionnelles durant rien moins que 28 mois sur les 72 de son mandat, ce que mettent aujourd’hui en avant plus que tout les intellectuels organiques libéraux de l’université libérale et libertarienne Francisco Marroquín, se gardant de souligner que la protection de la souveraineté nationale et du processus en cours l’exigeait. Elle se garde bien, en effet, de rappeler des facteurs historiques aussi essentiels que la fragilité d’un État souverain à l’armée très mal équipée, entouré de dictatures hostiles et/ou dociles aux intérêts étasuniens (Venezuela, République dominicaine, Honduras, Nicaragua) et qui ne voyaient pas d’un bon œil la possible contagion démocratique dans la région, en plus des campagnes de calomnies « anticommunistes » de l’Eglise, du complotisme frénétique de l’ambassade étasunienne, du lobbying actif de la United Fruit (UFCO) et de l’hostilité de l’oligarchie au processus « révolutionnaire » en cours.

Lors de son discours de passation de pouvoir, Juan José Arévalo signale 32 tentatives de coups d’Etat contre lui. Deux cas, surtout, signalent l’adversité violente qu’il dut affronter. D’abord, la mort de Francisco Javier Arana, chef des Forces armées et l’un des leaders de la révolution du 20 octobre 1944, qui reste un mystère. Assassinat politique coordonné par le ministre de la Défense Árbenz pour écarter son futur rival à la présidence de 1951 ? Ou bien tentative réelle de coup d’État réactionnaire avortée par sa mise à mort ? Historiens de droite et de gauche se querellent encore sur le sujet. Sans ambiguïté, en revanche, est la tentative avortée de coup d’État de Carlos Castillo Armas, contraint à s’exiler au Salvador.

Mais le processus réformateur n’est encore, essentiellement, qu’urbain, excluant encore la majorité rurale et indigène. Et, comme le résume la jeune historienne Betzabé Alonzo Santizo, « si Arévalo est le président de la ville, Árbenz sera quant à lui le président de tous les Guatémaltèques ».

L’antinationalisme américain sous le masque de l’anticommunisme

Jacoboa Arbenz Guzman president GuatemalaDans son discours d’investiture, le 15 mars 1951, Jacobo Árbenz Guzmán signale l’adversité affrontée par son prédécesseur et à quoi il devra à son tour faire face : « Jamais dans l’histoire de l’Amérique un pays aussi petit n’a été soumis à une pression aussi grande ». Et d’exposer, avec détermination, le programme que, nonobstant cette adversité il compte développer, articulé autour de 3 axes : « convertir notre pays d’une nation dépendante et d’une économie semi-coloniale en un pays économiquement indépendant ; convertir le Guatémala d’un pays arriéré et d’une économie à prédominance féodale, en un pays moderne et capitaliste ; et faire que cette transformation soit menée à son terme de façon qu’elle apporte dans son sillage la meilleure élévation possible du niveau de vie de la grande majorité du peuple » [v].

Ce projet de « moderniser » le Guatémala, c’est-à-dire de « mettre le pays sur le chemin du capitalisme » implique la protection et l’extension du marché intérieur et de l’industrie nationale (vaste ambition pour un pays très majoritairement rural), l’établissement d’une économie mixte, l’industrialisation et le lancement de grands chantiers. Son programme n’a rien de bien communiste : il s’agit surtout d’un projet capitaliste keynésien dans l’air du temps, transposé dans un pays majoritairement rural et dont l’industrie est faible, et visant à l’instauration d’une économie mixte. Dans son discours, il en appelle même à la « collaboration patriotique des capitalistes nationaux », non moins que son accord quant à l’investissement étranger… à la condition de participer à l’effort de développement national et de « [s’abstenir] d’intervenir dans la politique nationale et sociale de la Nation ».

En s’attaquant aux monopoles étasuniens, il fait le choix d’un affrontement à la fois courageux, mais lourd de conséquences. Des grands chantiers sont engagés en ce sens : l’autoroute de l’Atlantique abolit le monopole du fret de marchandises détenu par l’IRCA, dans laquelle l’UFCO possède plus de 40% des actions et avec laquelle elle bénéficie de tarifs préférentiels très bas pour l’acheminement des bananes jusqu’à Puerto Barrios, port sur la Caraïbe qui lui avait été pour ainsi dire offert par Cabrera. La réforme électrique, avec la construction d’une nouvelle centrale (Hidroeléctrica nacional Jurún Marinalá) abolit le monopole de la Empresa Eléctrica de Guatemala, entreprise devenue, après sa confiscation aux Allemands par Cabrera lors de la Première Guerre mondiale, propriété de la société étasunienne Electric Bond and Share, et qui contrôlait 80% de la production électrique nationale et 100% de celle de la capitale.

Le projet le plus marquant de la courte présidence d’Árbenz sera surtout la réforme agraire, qui constitue la première prise en compte politique positive des Indigènes depuis l’invasion espagnole, quatre siècles plus tôt, réforme que le Décret 900 met en branle les 17 et 18 juin 1952.

Réforme agraire, lutte contre les monopoles et pour la souveraineté nationale

Jacobo-Arbenz-Guzman-Mausolee

Inaugurée en octobre 1995, à l’occasion du rapatriement des cendres de l’ancien président, ce Mausolée situé au Cimetière général de Guatemala-Ville est l’œuvre d’étudiants en architecture de l’Université San Carlos : pyramide à trois faces, celles-ci symbolisant ses trois actions majeures, à savoir la réforme électrique, l’autoroute de l’Atlantique et la réforme agraire.

Quel est le contenu de cette réforme ? En 1950, la concentration foncière était telle que 2,1% des propriétaires possédaient 72,2% de la terre. Ce problème était tel que les Nations unies et la Banque mondiale avaient encouragé le pays à engager une réforme agraire d’envergure. Il s’agit donc d’abord, énonce l’article 1 du Décret 900, de « liquider la propriété féodale ».

Donc, prenant au pied de la lettre les déclarations fiscales frauduleuses des propriétaires terriens (grands propriétaires terriens et UFCO d’un même mouvement), qui minoraient l’étendue de leurs possessions foncières pour payer le moins possible d’impôts, le gouvernement réalise une série d’achats forcés de terres non cultivées. Bon nombre d’entre elles avaient purement et simplement été offertes gratuitement et sans contrepartie par les dictateurs Cabrera et Ubico à l’UFCO.

Celles-ci sont distribuées en usufruit viager aux paysans. Le Décret 900 achève donc de détruire définitivement le servage en offrant à chacun la possibilité de cultiver de quoi se nourrir, voire de vendre ses propres productions, donc de n’être plus dépendants de l’arbitraire des propriétaires ; populiste, elle porte l’œuvre de démocratisation à l’ensemble du Guatemala, hors des seules villes majoritairement blanches et ladinas.

En soi, elle ne constitue pas, comme beaucoup le croient, le motif majeur du renversement du président Árbenz. La réforme agraire s’avère surtout la goutte d’eau qui fait déborder le vase, a fortiori dans un contexte géopolitique cette fois bien moins « amical » que sous les mandats de Roosevelt puis Truman. Elle constitue la preuve que la démocratisation et la détermination étatique à agir à une amélioration sociale et économique se poursuivront et continueront à attenter à la propriété privée et à la libre exploitation de la main d’œuvre indigène. Les défenseurs de la propriété privée et des intérêts économiques de l’oligarchie et de l’UFCO ne le voient pas d’un bon œil ; aujourd’hui encore, un historien du foyer universitaire libéral et libertarienne Marroquín n’hésite pas à qualifier, en titre d’un court texte, cette réforme de « peste bubonique au Guatemala ».

Les calomnies « anticommunistes » qui avaient cours depuis 1944 prennent cette fois une autre tournure, plus sérieuse, plus agressive, s’inscrivant dans une action plus méthodique. À cela, une raison majeure et patente : l’intrication d’intérêts personnels de nombreux hauts fonctionnaires de la nouvelle administration du président républicain Eisenhower, qui entre en fonction début 1953, et de politiques publiques [vi]. Autrement dit : les impôts des citoyens étasuniens serviront à financer un coup d’État consistant à défendre les intérêts privés de son élite gouvernante, cela sous l’alibi de l’« anticommunisme » [vii], alors que le maccarthysme a laissé des marques dans les esprits, non moins que la guerre de Corée. Une première opération de guerre psychologique, PBFORTUNE, préfigurant ce qui se passerait près de deux décennies plus tard contre Salvador Allende au Chili, est engagée dès 1952, lorsque Walter Bedell Smith et Allen Dulles dirigent la CIA.

De la guerre psychologique au coup d’Etat : l’Oncle Sam et le Mouvement de Libération nationale

L’année 1953, qui est aussi celle du renversement du Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh pour des raisons analogues, voit les opérations de déstabilisation s’accélérer. En septembre, une nouvelle opération de la CIA, PBSUCCESS est lancée. En novembre, l’ambassadeur anticommuniste John Emil Peurifoy, qui officiait en Grèce, arrive au Guatemala pour diligenter le complot, en concertation avec divers militaires factieux, l’UFCO, ainsi qu’avec l’appui de divers dictateurs régionaux, voyant d’un mauvais œil le risque de contagion démocratique à la région (le récent souvenir du « printemps arabe » donne une idée approximative de l’enjeu d’alors), dont le Nicaraguayen Anastasio Somoza García et le Dominicain Rafael Trujillo. Des moyens militaires sont mobilisés, avec notamment l’engagement de mercenaires étrangers, de militaires factieux menés par le colonel Castillo Armas, d’avions et d’armes américaines.

Une escalade de provocations dans les deux sens porte les tensions à l’éréthisme, notamment à la Conférence de Caracas, où le chantage au « communisme » de l’émissaire étasunien est dénoncé et applaudi, par une majorité latino-américaine qui, veulement, ne donnera aucune suite à cet enthousiasme.

L’enjeu n’est, en aucun cas, l’anticommunisme que l’antinationalisme [viii] : l’ambition d’accéder à une souveraineté nationale du Guatemala – comme d’autres pays latino-américains – attente directement aux intérêts de compagnies étasuniennes. En juin 1954, l’offensive part du nord du Honduras et, avec très peu de combats et d’adversité, quelque 300 mercenaires pauvrement équipés parviennent à renverser le président élu. L’aviation étasunienne qui menace de bombarder et l’incapacité de l’armée, dépourvue de défenses anti-aériennes, y sont pour beaucoup. C’est le triomphe du Mouvement de Libération nationale, terme orwellien, s’il en est, qualifiant le mouvement d’extrême droite — antidémocratique, anticommuniste, répressif et qui demeurera central dans la succession de dictatures, également membre de l’anticommuniste Ligue mondiale pour la Liberté et la Démocratie (sic) — qui enfoncera le pays dans l’obscurantisme, la guerre et la misère. S’ouvre le temps de la répression politique, qui amènera bientôt une guerre civile de… 36 ans et un génocide, dont la racaille gouvernant aujourd’hui le pays a fait capoter et renvoyer le procès.

Diego-Rivera-gloriosa-victoria

« La Glorieuse révolution » (1954), de Diego Rivera, retrouvée par surprise en 2007 dans les caves du Musée Pouchkine de Moscou, met en scène le coup d’État contre le président Árbenz. Les frères Dulles, les militaires traîtres à leur patrie dont le colonel Castillo Armas incliné veulement devant John Foster Dulles, l’ambassadeur Emil John Peurifoy, l’archevêque anticommuniste Mariano Rossell y Arellano, et même le président Eisenhower… donnant son visage à la bombe au centre. Au fond, les Mayas asservis et, çà et là, d’autres gisant morts. Le titre est une citation directe de John Foster Dulles, qui se félicita dans ces termes du renversement d’Árbenz.

Le 27 juin 1954, le « Soldat du Peuple », acculé, analyse dans son discours de démission : « On a utilisé le prétexte de l’anticommunisme (…). La vérité se trouve dans les intérêts commerciaux de la compagnie United Fruit et autres monopoles qui (…) craignent que l’exemple du Guatemala soit suivi par d’autres pays latino-américains ».

De n’avoir pas armé le peuple pour défendre la révolution, l’exemple malheureux d’Árbenz servira de leçon pour les révolutionnaires cubains, dont Ernesto « Che » Guevara, présent au Guatemala lors des derniers mois et du coup d’État.

Nos desserts :

Notes

[i] La Patria del Criollo, Ensayo de interpretación de la realidad colonial guatemalteca, 1970, p. 429.
[ii] « Factores Económicos y Corrientes Ideológicas en el Movimiento de Octubre de 1944 », in Antología, Historia de la Cultura de Guatemala (2001), p. 601.
[iii] Lire à ce sujet la Contre-histoire du libéralisme de Domenico Losurdo, La Découverte, 2013.
[iv] Il faut entendre par là que l’oligarchie et la corruption endémique qui minent le pays depuis les années 1980, sous les formes extérieures d’un vote populaire, ne sont pas authentiquement démocratiques. Lire, notamment « Guatemala, le pays où la droite est reine », de Grégory Lassalle, pour le Monde Diplomatique.
[v] Discours d’investiture du 15 mars 1951.
[vi] Secrétaire d’État du président Eisenhower, John Foster Dulles a travaillé dans le cabinet Sullivan & Cromwell, au service de l’UFCO. Lui-même, ainsi qu’Allen Dulles, son frère, qui devient en 1953 le nouveau directeur de la CIA, sont d’importants actionnaires de la compagnie. À la tête du Conseil de Sécurité nationale, le général Robert Cutler en est l’ancien président du Conseil d’administration. Ann Whitman, épouse du directeur de la publicité de l’UFCO, est secrétaire du président. John Moor Cabot, Assistant Secrétaire d’État aux Affaires interaméricaines est un important actionnaire de la compagnie ; son frère, Thomas Dudley Cabot, directeur des Affaires de Sécurité internationale au Département d’État n’est rien moins que l’ancien président de l’UFCO. Walter Bedell Smith, prédécesseur d’Allen Dulles à la tête de la CIA et le Sous-secrétaire d’État Robert Hill sont tous deux membres du Conseil d’administration de l’UFCO.
[vii] De nombreuses sources indiquent la faiblesse du communisme au Guatemala, l’inexistence de relations diplomatiques avec l’URSS – et même le secrétaire d’Etat de la CIA, Allen Dulles, le reconnut à l’époque.
[viii] Lire à ce sujet « Del anticomunismo al antinacionalismo : la presidencia Eisenhower y el giro autoritario en la América latina de los años 50 », Vanni Pettinà.

Catégories :Politique

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