Culture

Alexander Kouznetsov : « Si quelqu’un veut devenir libre, il le peut, même en Russie »

Alexander Kouznetsov est photographe et réalisateur. Né en 1957 en Russie, ses photographies ont largement été diffusées dans son pays natal, mais aussi en Europe, aux États-Unis et en Australie. Pour « Territoire de l’amour », son premier film documentaire sorti en 2010, il a capté le quotidien des pensionnaires d’un institut psychopédagogique, situé à 400 km de Krasnoïarsk, ville où il réside aujourd’hui. « Au milieu de ces gens, déclarés fous, inadaptés, j’ai découvert un territoire d’une authenticité, d’une vérité dans les rapports, inimaginable dans le monde « normal » », déclarait-il alors. Pour son second film, il poursuit cette exploration du « territoire » russe, l’étendant au subversif domaine de la liberté, dans un pays où le régime politique flirte avec l’autoritarisme. Avec « Territoire de la liberté », le cinéaste sensible, qui est aussi un alpiniste confirmé ayant gravi trois fois l’Everest, nous emmène cette fois dans son propre quotidien, aux côtés de ses amis stolbystes. Durant quatre ans, Alexander Kouznetsov a filmé ses joyeux camarades de grimpette ; une micro-société à part, qui fuit la grisaille de la ville chaque week-end, pour lui préférer la vie en petites communautés autogérées, dans des isbas construites à même la montagne, et au sein de la plus grande réserve naturelle de Russie, les Stolbys. Profitant du passage à Paris d’Alexander Kouznetsov, début janvier, nous nous sommes glissés dans les locaux de Petit à Petit Production pour rencontrer le réalisateur dont le seul moteur est la liberté.

Photo : © Lily La Fronde

Le Comptoir : Y a-t-il une réserve similaire aux Stolbys, en Russie ?

Alexander Kouznetsov : Non, cette réserve est unique. La tradition des Stolbys dure depuis cent cinquante ans, mais ce sont les  Stolbystes eux-mêmes qui ont pensé à en faire une réserve. Ils la voulaient naturelle, pour protéger les rochers, afin qu’on n’utilise pas la pierre pour la construction des habitations en ville, et pour éviter qu’on ne coupe le bois de la forêt pour se chauffer. En 1925, la réserve naturelle a donc été instituée. Mais les gens n’ont pas le droit d’aller dans ce type de réserve naturelle habituellement. Il est même question aujourd’hui de donner le statut de « Parc national » aux Stolbys, pour interdire aux gens d’y aller.

Comment êtes-vous devenu stolbyste
vous-même ?

À l’université, j’avais construit une isba avec quelques amis, dans la réserve. Plus tard, j’ai intégré une autre isba, dans laquelle je suis toujours aujourd’hui. Beaucoup de Stolbystes viennent là depuis leur naissance. Petits, leurs parents les portent, ensuite ils continuent d’y aller… sur leurs propres jambes ! Enfant, je ne vivais pas à Krasnoïarsk, mais ma mère m’a emmené aux Stolbys quand j’avais 12-13 ans. À l’époque, je grimpais souvent sur les toits et dans les arbres. Quand j’ai vu les Stolbys, je me suis instinctivement mis à monter sur les rochers. Cela dépend des gens finalement. Il y en a qui adorent les hauteurs et d’autres qui en ont peur.

« C’est de ce dernier pas que dépend ce qu’il va se passer. Vous pouvez le rater, tomber et mourir. Ou bien,
vous pouvez le réussir et vous retrouver en haut du rocher
. » 

Mais c’est aussi cette peur, cette prise de risque, qui fait se sentir vivant, non ?

Oui, mais la peur ne vient pas quand vous escaladez les rochers. Ça, c’est comme monter un escalier, finalement ! Mais il y a des endroits, où lorsque vous escaladez sans être assuré, et que vous êtes en hauteur, que vous n’êtes relié à rien et qu’il faut faire le dernier pas… C’est de ce dernier pas que dépend ce qu’il va se passer. Vous pouvez le rater, tomber et mourir. Ou bien, vous pouvez le réussir et vous retrouver en haut du rocher. Et là, du coup, c’est le bonheur ! Parce qu’aux Stolbys on a l’habitude de grimper sans assurance. Il y a des passages simples où tout le monde peut aller, et d’autres où seules quelques personnes sont capables de grimper.

Actuellement, est-ce que le nombre de Stolbystes augmente ?

La réserve est ouverte à tous. Il y a de plus en plus de gens qui la fréquentent, mais les touristes et les Stolbystes sont deux cercles différents qui ne se côtoient pas. Les vrais Stolbystes sont ceux qui viennent dans les isbas. Il n’y a que dix isbas aujourd’hui, il n’y en aura pas plus, maintenant. Et c’est assez fermé. Krasnoïarsk est un centre de l’alpinisme en Russie, donc venir aux Stolbys est une vraie possibilité de pratiquer cette activité à haut niveau. Des gens de Krasnoïarsk ont ouvert leur voie à l’Everest, preuve que les Stolbys forgent beaucoup d’alpinistes de compétition.

Le fait que de plus en plus de monde fréquente la réserve ne trouble-t-il pas la tranquillité des Stolbystes ?

Cela ne gêne pas, non. La réserve est très grande. Et celui qui a envie d’être tout seul dans une isba peut venir en semaine. Mais quelqu’un qui est vraiment libre, la liberté des autres, cela ne le gêne pas, cela l’aide.

« Les isbas sont à l’intérieur de la réserve comme de petits États indépendants. » 

Vous parliez tout à l’heure d’une volonté d’interdire l’accès à la réserve. En ce sens, les isbas sont régulièrement brûlées par les autorités…

Oui, mais il peut y avoir différentes raisons à cela. Ça peut être l’État qui lutte contre les Stolbystes, mais ça peut aussi être les Stolbystes entre eux. Entre tous les États, il peut y avoir des conflits. Eh bien, là aussi ! Les isbas sont à l’intérieur de la réserve comme de petits États indépendants. Elles sont chacune constituées par affinités, par intérêt. Les personnes de l’isba « Edelweiss », par exemple, étaient à l’origine un groupe d’étudiants d’un institut de la ville. Ils ont commencé à aller grimper pendant leur temps libre, mais c’était trop long d’y aller, de grimper, de revenir… C’est pour cela qu’ils ont construit leur isba sur place. Ils se sont beaucoup entraînés et sont même devenus champions d’alpinisme. Ensuite, leurs enfants sont venus fréquenter l’isba, puis leurs petits-enfants, et de nouveau des étudiants, comme eux à l’époque.

Il y a une autre isba, qui est habitée par des sortes de hooligans de la banlieue de la ville. Ils ont d’autres intérêts que les étudiants… Eux aussi grimpent, mais cela les intéresse aussi beaucoup de boire ! Ce sont deux isbas différentes, donc deux États différents.

Chaque groupe applique donc ses propres lois dans son isba. Dans le film, pourtant, on ne ressent pas cette notion de conflit : la communauté a l’air de vivre en harmonie. Un passage du film évoque néanmoins un épisode de délations après lesquelles des isbas ont été brûlées autrefois, mais on a plutôt l’impression que ces gens venaient de l’extérieur…

C’est arrivé, mais c’est moins d’actualité aujourd’hui. Dans toute société, il y a toujours eu des gens qui balançaient. En 1905, sous Nicolas II, puis sous Staline, durant toutes les périodes de répression… En fait, toutes les isbas, cinquante à peu près, ont été brûlées. Aujourd’hui, il n’y en a plus que dix, mais pour moi, l’isba, reste un exemple brillant de liberté au sein d’un État, finalement. Parce que nous partons loin de la ville et l’État ne peut pas nous contrôler là où nous sommes.

Craignez-vous toujours de voir brûler vos refuges ?

Aujourd’hui, nous essayons de trouver le bon équilibre pour pouvoir vivre, tout en cohabitant avec l’État. Par exemple, nous avons conclu un accord avec la direction de la réserve et nous pensons pouvoir nous mettre d’accord sans avoir besoin de faire la révolution.

C’est une grande avancée ? Cela signifie que votre mode de vie atypique pourrait être finalement accepté par l’État ?

En quelque sorte…

Quand on voit les militaires et policiers de Krasnoïarsk canaliser la population en permanence, on peine pourtant à croire qu’un tel espace de liberté existe en Russie.

Il y a une certaine liberté dans le pays, mais dans un certain cadre assez sévère… Tu es libre, mais entre deux rangs de policiers ! Effectivement, les Stolbys, c’est un espace un peu à part, c’est un espace où tu es libre depuis cet horizon-là, jusqu’à cet autre horizon tout là-bas !

Comment s’organise la vie en autogestion dans l’isba ?

En général, nous arrivons le vendredi et chacun apporte quelque chose qu’il aime, ou qu’il a sous la main. Sur place, les hommes apportent de l’eau et coupent du bois. Les femmes font la cuisine. Chacun apporte au reste du groupe ce qu’il sait faire. Ensuite, nous pouvons aller voir les Stolbystes des isbas voisines, peut-être que la même nuit, nous irons grimper dans les rochers, ou alors aller dans une autre isba où il y a de la danse. Puis nous allons dormir, et le lendemain nous nous réveillons, buvons du thé, mettons du bois dans le poêle et repartons grimper ! La vie se déroule naturellement, et chacun apporte ce qu’il peut à la communauté. Il n’y a pas d’histoires d’argent, par exemple. Les gens apportent de la nourriture et ils la partagent. Et il n’y a pas de chef non plus. Tout le monde est un peu le chef, finalement. Et si quelqu’un se comporte mal, le collectif va sans doute l’exclure. Aller aux Stolbys et y vivre, c’est aussi une bonne expérience pour comprendre qui tu es et ce que tu vaux.

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Photo : © Lily La Fronde

Votre film, suivant le fil naturel de cette vie, peut se voir reprocher des longueurs. Au Comptoir, on y a plutôt vu une volonté de montrer une autre notion du temps, comme s’il était suspendu, contrastant avec le rythme effréné de la ville…

Oui ! J’aurais bien aimé que ces séquences soient encore plus longues, en fait ! Effectivement, je voulais faire ressentir le fait que, dans la nature, le temps passe différemment. On peut même se guérir ainsi, juste en grimpant et en regardant l’horizon. Juste cela, ça peut vous transformer complètement. Mais le rythme du film ne m’a pas permis de faire durer chaque séquence aussi longtemps que je l’aurais voulu.

Y a-t-il des personnes qui vivent dans la réserve toute l’année ? 

Personne ne vit là en permanence, tout le monde a aussi sa vie dans la ville, mais il y a des gens qui peuvent vivre aux Stolbys durant un mois ou deux. Ça m’est déjà arrivé.

Ce film a déjà été projeté trois fois en Russie. Comment a t-il été reçu ?

Je ne peux pas vraiment parler des projections en festival, car je n’y étais pas, mais à Krasnoïark, il a été majoritairement bien reçu. À la fin du film, on comprend l’émotion des spectateurs, et on a l’impression qu’eux-mêmes sont en train d’écrire le terme « liberté » sur les rochers.

« La tradition du cinéma soviétique ne donne pas la possibilité de montrer deux vérités possibles. Tu dois choisir de montrer telle ou telle voie. Dans la tradition soviétique, le film doit te montrer comment il faut penser. Personne n’a jamais vu de film d’auteur de ce type en Russie. »

Et les Stolbystes, comment l’ont-il accueilli ?

Ils ont été un peu jaloux, en fait ! La tradition du cinéma soviétique ne donne pas la possibilité de montrer deux vérités possibles. Tu dois choisir de montrer telle voie ou telle voie. Dans la tradition soviétique, le film doit te montrer comment il faut penser. Personne n’avait jamais vu de film d’auteur de ce type. Tous les Stolbystes pensaient que j’allais montrer de quelle manière héroïque ils grimpaient aux rochers, qu’ils n’avaient peur de rien ! Alors qu’en fait, je faisais un film sur la liberté et la Russie. Du coup, ils se sont séparés en deux groupes. Ceux qui ont aimé, et ceux qui n’ont pas aimé. Certains d’entre eux n’ont pas du tout compris ce que je montrais. Est-ce que je montrais la ville ? Est-ce que je montrais les Stolbys ? En fait, les gens ne sont pas prêts à voir de la complexité, ils veulent voir des choses simples.

Extrait du film Territoire de la liberté

Qu’est-ce qui vous a amené à avoir cette démarche documentaire un peu plus complexe ?

Un film, c’est long à faire, un an, deux ans, trois ans… On ne peut faire dans sa vie qu’une quantité limitée de films, donc j’ai réuni deux idées. J’avais envie de montrer mes amis, les Stolbys , comment nous vivons, notre liberté. Et en même temps, je voulais montrer le pays dans lequel nous vivons, la Russie.

Attendez-vous des réactions politiques après ce film ?

Pour moi, la liberté n’est pas tant politique, c’est un choix de l’individu, finalement. Effectivement, on peut penser que c’est un film politique dans le sens où je montre la société telle qu’elle était au moment où je l’ai filmée. Plus que ça, même, car on peut considérer que c’est une image de la Russie. Mais pour moi, personnellement, ce n’est pas vraiment de la politique, parce que cela dépend d’un choix individuel. Quelle liberté chacun choisit pour lui-même. Nous, Stolbystes, nous choisissons la liberté dans cet espace, au milieu de la nature, nous n’allons pas la chercher à l’intérieur de la société russe.

Libres, sans militantisme, mais plutôt en s’extrayant de la société urbaine, alors ?

On fait quand même partie de la société. Mais on peut lutter, de cette manière passive, contre l’État. On n’est pas obligé de participer aux fêtes que l’État organise, par exemple. On peut construire notre propre monde. C’est ce que nous faisons.

Sans parler de revendication politique, vous faites passer le message qu’une autre vie est possible, qui n’est pas celle que voudrait imposer le gouvernement de Poutine et ses lois liberticides, ce qui incitera peut-être par la positive d’autres personnes à avoir le même chemin de pensée que vous, non ?

Oui. Je veux montrer qu’il est possible d’être libre. D’en faire le choix. Si quelqu’un veut devenir libre, il le peut, même en Russie. Mais je ne suis pas favorable aux révolutions.

« On ne peut pas vivre toute sa vie en ayant peur. Faire ce film, c’est donc, aussi, une façon de dépasser
cette peur. 
»

À visage découvert dans le film, les Stolbystes ne courent-il pas un danger vis-à-vis du gouvernement russe ?

Pour l’instant, non, ce n’est pas encore dangereux. En fait, j’ai toujours demandé à mes amis s’ils étaient d’accord. L’homme qui porte un badge « Pour une Russie sans Poutine », dans le film, lui, n’a peur de rien ! Ilia, en revanche, qui est linguiste, m’a demandé d’enlever quelques scènes, puis finalement de les remettre. Il peut y avoir des problèmes, mais j’ai demandé l’autorisation de tout le monde. Les gens ont peur, c’est comme une peur génétique qui leur vient de leurs parents et grand-parents, mais avoir peur tout le temps, c’est un peu honteux… On ne peut pas vivre toute sa vie en ayant peur. Faire ce film, c’est donc, aussi, une façon de dépasser cette peur.

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Territoire de l’amour, le premier film d’Alexander Kouznetsov, sorti en 2010.

Un troisième film en préparation ?

Je suis déjà en train de le tourner ! Il est en lien avec mon premier film, où j’ai filmé la vie des patients d’un hôpital psychiatrique. Dans celui-ci, je filme deux personnages de mon premier film, alors qu’ils essaient de recouvrer leur citoyenneté et de sortir de l’institut dans lequel ils sont.

Tout votre travail se centre-t-il autour de l’humain ?

Plutôt autour de mon idée de la liberté. Pour nous, les Russes, c’est actuel, parce qu’elle est menacée. Pour vous, c’est un peu plus simple. Mais, nous avons plus d’espace, sans palissades et sans frontières. Je veux tout de même remercier la France, les gens qui m’ont aidé ici. Cela me plaît beaucoup que le cinéma soit quelque chose de collectif.

La France, en tant que « pays des droits de l’Homme », porte toute une symbolique liée à l’idée de liberté. Est-ce que cela joue un rôle dans l’imaginaire du cinéaste russe que vous êtes ?

Tous les Russes regardent la France un peu de la même façon. Pour nous, c’est un conte un peu lointain ! Les Russes n’ont, en gros, que des impressions positives sur la France, et en particulier sur Paris. On commence juste à développer l’idée d’« ennemi de la Nation » en Russie, mais on ne dit rien de négatif sur la France. Pour moi, la France est le centre du monde de la culture ! Mon expérience la plus forte culturellement vient de la France, et c’est vraiment un cadeau.

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