Société

Pourquoi j’ai détesté mon après-midi de formation à l’Espé

Le jeudi 22 janvier 2015, de nombreux jeunes enseignants de l’Académie de Caen, dont je fais partie, avaient rendez-vous à l’Espé (École supérieure du professorat et de l’éducation) de la préfecture bas-normande. Il s’agissait, lors de cette seule et unique journée de formation en ces murs pour l’année scolaire 2014-2015, de créer une rencontre entre les acteurs des différentes disciplines via des ateliers thématiques liés au programme officiel. Remplaçant les IUFM, les Espé, véritables chapelles de l’éducation française, assurent  l’intercession entre la parole du ministère et les mortels désireux de se lancer dans l’enseignement. La devise de cette structure universitaire détenant le monopole de la pédagogie française : « Devenir enseignant, un métier qui s’apprend. ».

Entreprendre pour apprendre, ou l’entreprise à l’école

Essays of J. A. Schumpeter by Schumpeter, J. A.; Richard V. Clemence (Ed.)

Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste fasciné par la figure de l’entrepreneur.

Pour la matinée, je suis inscrit au module « Parcours d’éducation artistique et culturelle » ; non sans un semi-rictus, j’apprends que je dois participer dans l’après-midi à un atelier intitulé « Les mini-entreprises à l’école ». Après tout, il n’est guère étonnant que de telles formations soient proposées au moment où l’Éducation nationale prône le « rapprochement école – entreprise ».
Peu de reproches peuvent être adressés à l’atelier d’éducation artistique auquel je me suis rendu en début de journée. Nos intervenants, enseignants en arts plastiques, maîtrisaient leur sujet et n’avaient pas perdu contact avec le terrain, ce qui est souvent reproché aux formateurs des Espé. Ne pas insister sur les théories poussives et inutiles a permis d’orienter les discussions sur les expériences professionnelles de chacun des participants, ce qui a eu le mérite d’être concret.
Après un déjeuner sur le campus, je retourne à l’Espé où d’autres ateliers démarrent à 14 h. Je m’installe parmi un groupe d’une vingtaine de personnes. Trois intervenants nous reçoivent : un homme et une femme impliqués dans l’association Entreprendre pour apprendre, ainsi qu’un enseignant de lycée professionnel, venu témoigner de son partenariat avec cette même association. « Entreprendre pour apprendre », qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Simple slogan ou véritable volonté éducative ?
Voici la description qu’en fournit l’Onisep (Office national d’information sur les enseignements et les professions) :
« L’association Entreprendre pour apprendre rassemble des acteurs du monde éducatif, de l’environnement économique et social, dans le domaine public et privé autour d’un projet commun : permettre à des jeunes d’âge scolaire, à des étudiants et des personnes en insertion de développer leur sens de l’initiative et des responsabilités, de s’initier à la gestion de projet et à la vie économique, d’acquérir un esprit d’entrepreneur ainsi qu’un ensemble de savoir-faire et de savoir-être qui leur seront utiles dans leurs vies futures, tant sur le plan professionnel qu’au niveau personnel. »

Derrière ce charabia précautionneux, le dispositif est présenté comme ayant vocation à aider des élèves ou de jeunes adultes en situation de « décrochage » scolaire ou professionnel : on ne peut pas nier l’intérêt de la démarche, notamment en termes de motivation.
Le ton est cependant plus direct sur le site web d’Entreprendre pour apprendre : « Entreprendre pour apprendre est une fédération de vingt associations à but non lucratif dont le but est de favoriser l’esprit d’entreprendre des jeunes et de développer leurs compétences entrepreneuriales. » Là haut, de son belvédère, Joseph Schumpeter applaudit des deux mains.

Des partenaires circonstanciels

C’est, en réalité, en ces termes que les membres d’Entreprendre pour apprendre – que j’appellerai désormais EPA par commodité – nous ont présenté l’association, armés de leur sourire commercial et de leur candeur libérale. L’homme, la cinquantaine bien tassée et rodé à l’art de la rhétorique, a commencé son discours en nous prévenant d’emblée qu’EPA était une structure « apolitique ». L’après-midi s’annonçait décidément croustillante.

Les intervenants nous ont d’abord demandé ce que le concept de mini-entreprise évoquait pour nous : nous devions noter deux mots sur un petit papier. J’ai écrit « économie » et « paradoxe » sur le mien. La présentation a ensuite orientée sur les partenaires d’EPA : des noms de banques ont défilé, suivis d’Orange, Siemens, Microsoft et du Medef, entre autres gros bonnets. « Le Medef, ce n’est pas un gros mot, hein. Juste un partenaire », ont-ils assuré, à l’unisson. Le syndicat patronal, si vindicatif ces derniers temps qu’il se permet de remodeler à sa guise les programmes de sciences économiques et sociales au lycée, est, effectivement, sans doute là par simple curiosité. Dans la foulée, la représentante a jugé utile de préciser que l’association avait « de grosses ambitions », qu’EPA voyait « les choses en grand ». On a aucune peine à se l’imaginer, et c’est d’autant plus facile lorsqu’on dispose d’un soutien financier aussi conséquent.

mini-entreprise

Devise, au singulier, de l’association Entreprendre pour apprendre.

Apologie d’un modèle unique

Au fur et à mesure de l’échange, nous comprenons que le but d’EPA n’est, ni plus, ni moins, que de faire créer à des élèves, y compris de très jeunes, une entreprise de A à Z, avec création de capital, plan finance, production de biens, marketing, communication, vente et génération de profits. Bras levé, une collègue dans la salle demande alors : « Est-ce qu’EPA est également ouverte à la création d’associations ? » Réponse de nos interlocuteurs : « Eh bien, nous sommes ouverts au modèle coopératif, mais la création d’associations n’est pas prévue dans nos statuts, ce n’est pas notre politique. » La démarche associative est pourtant une organisation tout aussi intéressante que celle de l’entreprise capitaliste. Heureusement que la question a été posée car, jusque là, on ne savait pas exactement ce que nos intervenants entendaient par le mot « entreprise ».

Un autre participant a voulu savoir à quoi étaient destinés les profits générés par les mini-entreprises. « Les élèves ont trois choix : reverser le tout à une association caritative ; organiser une sortie scolaire ; ou bien garder l’argent et le transformer en chèques-cadeaux. » Les jeunes ont donc au moins une décision à prendre, et optent souvent, d’après nos interlocuteurs, pour le don à des bonnes causes. Je tente alors une question plus provocatrice : « En encourageant ce type de projets, vous n’avez pas peur de développer une main d’œuvre gratuite et d’entraîner davantage de chômage ? » La réponse, un brin agacée et fanfaronne, ne se fait pas attendre : « Mais non, ça n’a strictement aucune incidence sur le chômage puisque c’est à toute petite échelle, je dirais même qu’on crée de l’emploi plus qu’on en supprime ! »

Mépris apparent pour l’enseignant et la connaissance

Plus la conférence avançait, et plus les intervenants s’agaçaient lorsqu’une question n’allait pas dans leur sens. À la pause, je me suis d’ailleurs rendu compte que je n’étais pas le seul à faire ce constat. Par ailleurs, l’enseignant qui était présent pour évoquer son expérience personnelle avec l’association EPA a malheureusement eu très peu d’occasions d’intervenir. Nous avons assisté à une leçon de catéchisme libéral à peine voilée, un éloge de l’entreprise et de ses valeurs, le tout sur un fond de victimisation sur le mode « en France, on est mal vus, c’est mal d’entreprendre ». Ce discours pleurnichard était énoncé presque fièrement, comme un argument supplémentaire au bien-fondé des intentions de nos intervenants. Dans ces conditions, les personnes qui osaient remettre en question ce merveilleux modèle étaient immédiatement mises à l’index, leurs arguments étant taxés de « déni de réalité », voire suivis de leçons de morale à l’encontre de l’ensemble des enseignants. Nous nous sommes entendus dire que nous ne savions pas « ce que c’est que de travailler » car nous avions vécu « toute notre vie dans l’Éducation nationale ». Les réactions ont été nombreuses, mais n’ont entraîné qu’une intensification des railleries.

Sans se démonter, la jeune femme qui représentait l’association nous a fièrement annoncé que les élèves participant aux mini-entreprises se réuniraient en fin d’année au ministère de l’Économie pour un tournoi sportif, sous le haut patronage de Najat Vallaud-Belkacem et Emmanuel Macron. Si tous les projets pédagogiques mis en œuvre dans l’école d’aujourd’hui pouvaient bénéficier d’une telle aura dans les hautes sphères ! Entres autres absurdités entendues au cours de cet après-midi, EPA a expliqué que le projet des mini-entreprises permettrait à la fois d’effectuer une bonne partie des programmes de français, mathématiques et économie. Une occasion de plus pour rogner sur les horaires de ces disciplines et revoir le nombre de postes à la baisse ? D’un point de vue strictement utilitariste, il parait difficile de leur donner tort. Néanmoins, certains d’entre nous sont restés quelque peu dubitatifs face à cette affirmation. Une enseignante de français a notamment élevé la voix pour dénoncer un « affaiblissement des savoirs » et une forme d’entrisme de la part du Medef. Une autre, visiblement séduite par le discours d’EPA, lui a alors rétorqué : « Et alors, le Medef doit bien être compétent sur la question de l’entreprise. Si vous voulez évoquer la question du droit des travailleurs avec vos élèves, vous n’avez qu’à appeler les gars de la CGT et on n’en parle plus. » Ambiance.

Un discours surprenant dans le cadre de l’Espé

salle-de-classe

Une salle de classe, telle qu’elle ne devrait plus exister au XXIe siècle (sic).

Enfin, les représentants d’EPA se sont fendus d’un réquisitoire sur le devenir de « l’école du XXIe siècle » : sans tableau noir, sans craie, sans connaissances inutiles et poussiéreuses, sans notes… Et pourquoi pas sans enseignants ? On serait en droit de se le demander tant ces derniers ont été évacués du discours. Une nouvelle fois, ceci n’a pas manqué de susciter des interventions de participants concernant l’idéalisation de la technologie comme solution ultime à l’enseignement, le refus d’accepter que certains élèves préfèrent travailler seuls, la haine du savoir approfondi qui participe pourtant de la construction de la citoyenneté. La réponse de notre interlocuteur a été lapidaire et teintée d’accents attaliens : « Si vous n’êtes pas contents, il existe quelque chose qui s’appelle le bulletin de vote… On dirait que vous découvrez le monde de l’entreprise, mais les choses ont changé depuis longtemps déjà, on est dans ce modèle de société depuis les années 1980, il faut se réveiller un peu ! »

Pour clore l’après-midi, les intervenants ont diffusé des vidéos officielles censées prouver le bien-fondé du dispositif des mini-entreprises. Ils paraissaient littéralement extasiés devant ces images – que je qualifierais, pour ma part, d’effrayantes – d’élèves au turbin, en réunion, maîtrisant déjà pleinement le langage du travail, intégrés, à douze ans, dans le sacro-saint modèle entrepreneurial. Ils se félicitaient d’affirmer que ces adolescents, pris dans ce circuit motivant, « ne voulaient même plus partir en récréation » par amour du labeur. Tout cela annonce, de leur point de vue, une époque bénie où le travailleur, les yeux brillants, n’aura de cesse de réclamer de nouvelles tâches pour occuper un temps qu’il ne faudrait surtout pas lui permettre de se réapproprier. Précisons également que ces images se focalisaient exclusivement sur les élèves auxquels avaient été attribués les plus hauts postes (président directeur général, responsable marketing). En arrière-plan, on distinguait vaguement les élèves tenant le rôle des employés et des ouvriers, visiblement réduits à des espèces en voie de disparition.

En substance, le discours d’EPA, très bien préparé et sans aucune spontanéité, peut se résumer à ces quelques phrases : les valeurs de l’entreprise ont vocation à entrer dans l’école, et nous allons les y aider, bande de mécréants ! Nous croyons en un nouveau modèle éducatif qui va ringardiser toutes vos petites habitudes. Au fond, n’ayons pas peur des mots, nous sommes des révolutionnaires. Durant ces trois heures de harangue, on a pu noter de grands absents : les mots pédagogie, apprentissage, enseignant, citoyenneté, esprit critique ont à peine été évoqués. Quant aux valeurs de la République, elles attendront…

En partant, nous avons dû remettre à nouveau deux mots inscrits sur des petits papiers. J’ai inscrit sur le mien « utilitarisme » et « entrisme ». À la sortie de cet atelier aux airs de film d’entreprise, plusieurs questions se dégagent. Le premier objectif d’Entreprendre pour apprendre, est-il véritablement d’aider certains élèves à « raccrocher » scolairement ? Les ambitions semblent un tantinet plus hégémoniques que cela. Par ailleurs, le discours véhiculé tend à confondre l’entreprise – collectif composé d’entrepreneurs, d’investisseurs, de salariés, de syndicats – avec la seule figure de l’entrepreneur, dont elle fait exclusivement l’apologie. On ne peut nier que ce type d’amalgame n’est pas anodin, particulièrement lorsqu’il est diffusé dans le cadre d’un programme proposé à des élèves et au sein de l’école. Par ailleurs, dans un contexte où la multiplication de ces dispositifs se fait souvent au détriment des apprentissages fondamentaux, il y a plus d’une raison d’être inquiet. Cela remet en cause le rôle de l’enseignant, progressivement réduit à un prestataire de service et relégué au second plan au profit d’animateurs. Là encore, la confusion règne entre les différents acteurs de l’éducation qui gagneraient à travailler ensemble de manière cohérente et pertinente plutôt qu’à se faire concurrence.

Ces pratiques soulèvent également une interrogation plus fondamentale : quel est le rôle de l’école dans notre société ? Elle devrait, certes, permettre aux élèves de s’insérer professionnellement, mais aussi, et surtout, les aider à devenir des citoyens éclairés. Pour former des esprits libres, on ne saurait se contenter de transmettre des compétences jugées utiles sur le court terme par quelques uns. Il s’agirait, au contraire, d’amener progressivement les élèves vers le discernement, la prise de parole, en leur apprenant le sens des mots et en éveillant leur esprit critique. L’école n’a pas à céder aux injonctions économiques, quand bien même celles-ci auraient aujourd’hui pris le pas sur le politique.

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4 réponses »

  1. Je travaille en collaboration avec EPA dans le cadre d’une 3ème découverte professionnelle (DP3). Ce que l’article ne dit pas, c’est que les élèves de ce dispositif développe une autonomie totale et prennent des responsabilités comme jamais à l’école. Concretement ils gèrent tout de A à Z, ce qui est relativement rare à l’école. Ils apprennent à planifier, anticiper, travailler ensemble, répartir les tâches, écrire, compter, parler entre eux mais aussi à des personnes totalement extérieures à l’école… Cela les motive car ils sont maîtres de leur projet. La présentation de l’EPA que vous avez eu semble austère, cadenassé et très axée capitalisme et compagnie, dans la vie réelle, ce n’est pas comme cela que ça se passe (encore un décalage entre l’ESPE et le terrain….)

    • Je suis persuadé que certains élèves peuvent trouver leur compte dans un tel dispositif. Mais lors de ces trois heures d’autosatisfaction, nous n’avons pas eu beaucoup l’occasion d’entrevoir son efficacité réelle. L’objectif de l’article n’est pas d’incriminer une association dans son ensemble, mais de poser des questions sur la manière intéressée et peu professionnelle d’EPA d’amener son discours, sur ce que cela reflète, prépare pour l’école de demain si on la laisse aux mains de telles personnes sans bouger le petit doigt.
      Au delà, je souhaitais faire un retour sur sur les formations proposées par l’Espé, qui peuvent être à mille lieues de ce que l’on peut attendre d’une « école du professorat » digne de ce nom.

  2. Soit les intervenants ne se sont pas bien expliqués soit Noé Roland n’a rien compris.
    L’ EPA n’est pas le bras armé du grand capital et des entreprises du CAC 40. L’école n’est pas en danger et travailler collectivement sur un projet de création d’entreprise ne va tuer le libre arbitre que les enseignants essayent parfois d’inculquer aux jeunes.
    Quand je vois ma boulangère, ma coiffeuse ou le patron de mon resto préféré je ne vois pas un sale capitaliste de droite qui va me piquer mon fric et détruire ma liberté.
    Noé Roland, ton texte est long, prétentieux et hors de la vrai vie.

  3. Merci, Gilles, pour cette réponse concise, quoiqu’un peu expéditive. Permettez tout de même quelques remarques.
    Je ne crois pas avoir manqué d’honnêteté intellectuelle dans cet article, puisque je conçois tout à fait, comme je l’ai dit, que le dispositif soit utile et bénéfique à certains élèves. Je ne fais que détailler quelques points qui m’ont semblé embarrassants dans l’atelier auquel j’ai assisté, et vous conviendrez comme moi que certaines choses prêtent à question.
    Vous semblez d’un grand optimisme quant à la « vraie vie », que vous imaginez immaculée, débarrassée de tout soupçon. Tant mieux pour vous, mais vous ne pouvez pas reprocher à d’autres d’avoir envie de créer un débat et de partager leur point de vue.
    Je ne vois pas non plus l’ennemi partout, comme vous semblez le suggérer par des exemples qui n’ont pas grand chose à voir avec le mien. Ai-je d’ailleurs une seule fois prononcé le mot « droite » dans cet article? A ce que je sache, c’est la « gauche » qui dirige ce pays depuis maintenant trois ans. Je n’ai pas non plus parlé d’argent d’ailleurs, mais plutôt d’une certaine manière de voir le monde avec laquelle je suis loin d’être d’accord.
    Toutefois, merci d’avoir pris la peine de lire ce texte long et prétentieux. La prochaine fois que j’écrirais quelque chose, je saurais que l’oeil omniscient de Gilles Peyron connaît tous les recoins de ce monde et peut attester que tout va bien dans la « vraie vie ».

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