Politique

Michael Löwy : « Mai 68, c’est la rencontre du romantisme révolutionnaire et de la révolte populaire »

Philosophe marxiste franco-brésilien proche du NPA, Michael Löwy est directeur de recherche émérite au CNRS et enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur des auteurs divers (comme Lukács, Walter Benjamin et Franz Kafka), sur le romantisme révolutionnaire – qu’il définit comme « un socialisme poétique, (…) qui viserait le libre épanouissement des sens dans une collectivité régénérée » – ou encore sur l’écosocialisme. Il a publié l’an dernier, avec Olivier Besancenot, un livre consacré au communisme libertaire intitulé « Affinités révolutionnaires : Nos étoiles rouges et noires » (éditions Mille et une nuits). Nous avons voulu nous entretenir avec lui sur ses sujets de prédilection.

Le Comptoir : Le romantisme révolutionnaire a pour point de départ la critique du rationalisme issu de la société industrielle, ainsi que la dissolution des liens communautaires et le « désenchantement du monde » qu’il entraîne. N’avez-vous pas peur de tomber dans ce que Karl Marx et Friedrich Engels nommaient le « socialisme réactionnaire » et dont ils constataient l’« impuissance absolue à comprendre la marche de l’histoire moderne » (dans le Manifeste du Parti communiste) ?

 

Sans titre-1LowyMichael Löwy : Marx et Engels rejetaient, à juste titre, le « socialisme réactionnaire », mais ils constataient, dans le Manifeste, que les arguments de ces penseurs contre la société bourgeoisie étaient souvent pertinents, « frappant parfois la bourgeoisie en plein cœur par une critique amère et spirituellement mordante ».

Cela dit, le romantisme révolutionnaire – représenté par des personnages comme Jean-Jacques Rousseau, Percy Bysshe Shelley, William Blake, Pétrus Borel, William Morris, Ernst Bloch ou André Breton – se distingue radicalement de cette forme régressive du romantisme. Son aspiration n’est pas celle d’un « retour » au passé – impossible et indésirable – mais plutôt d’un détour par le passé vers un avenir émancipé. La nostalgie des temporis acti est projetée dans le combat révolutionnaire pour une utopie future. Si sa critique de la civilisation capitaliste et industrielle moderne est impitoyable, le romantisme révolutionnaire ne se réclame pas moins des valeurs de la Révolution française : liberté, égalité, fraternité, démocratie. À partir de la fin du XIXe siècle, plusieurs romantiques révolutionnaires – Morris, Bloch et Breton notamment – vont se référer à Marx non seulement pour « comprendre la marche de l’histoire moderne », mais aussi, et surtout, pour la transformer. En fait, chez Marx et Engels eux-mêmes on peut trouver une dimension romantique, par exemple dans leurs écrits sur le communisme primitif ou sur la commune rurale russe ; cette dimension n’est pas dominante, mais constitue l’une des sources de leur vision du monde.

« Mai 68 est un exemple frappant de la rencontre entre une pensée romantique révolutionnaire et une révolte populaire. »

Selon vous, le romantisme révolutionnaire serait « un socialisme poétique ». Le danger ne serait-il pas de se cantonner aux champs intellectuel et artistique sans en faire un mouvement populaire ?

Qui a dit que les poètes ne pouvaient pas participer aux mouvements populaires ? William Morris était poète, artiste, auteur d’essais utopiques et militant socialiste révolutionnaire. Son organisation, la Socialist League, fondée en 1884, était soutenue par Friedrich Engels et par Jenny Marx. Mai 68 est un exemple frappant de la rencontre entre une pensée romantique révolutionnaire – dont Henri Lefebvre et Guy Debord étaient les représentants les plus influents – et une révolte populaire.

Un exemple latino-américain : José Carlos Mariátegui (1894-1930), « socialiste poétique » et marxiste romantique, voyait dans les traditions communautaires indigènes du Pérou et des Andes – qui remontent à l’époque de ce qu’il appelle « le communisme inca » – la base d’un mouvement révolutionnaire moderne. Écrivain, essayiste, féru de littérature, de poésie – il admirait beaucoup les surréalistes français – et de philosophie, il a été le fondateur de la Centrale syndicale péruvienne et du Parti socialiste péruvien (affilié à la Troisième Internationale).

Le romantisme, dont vous rappelez qu’il remonte à Jean-Jacques Rousseau et qui est donc antérieur à l’avènement du capitalisme, n’a-t-il pas pour défaut de ne rien dire de la dynamique d’accumulation du capital et du processus de prolétarisation ?

Walter BenjaminLe capitalisme existait bel et bien à l’époque de Jean-Jacques Rousseau, qui est celle des débuts de la Révolution industrielle. Marx situe l’accumulation primitive du capital au XVIe siècle, et pour Max Weber, le capitalisme industriel moderne commence en Angleterre dès le XVIIe siècle. La critique de Rousseau porte surtout sur la propriété privée et l’inégalité sociale. Cela dit, l’histoire du romantisme ne se termine pas avec Rousseau ! Au cours de son histoire, par exemple au XIXe siècle, on trouve chez les romantiques des dénonciations acerbes de l’accumulation du capital et de la prolétarisation ; certaines de ces critiques – par exemple celles de l’économiste romantique Sismondi – seront largement prises en compte par Marx et Engels, même s’ils refusent les solutions proposées par ces auteurs. Sans parler des marxistes romantiques du XXe siècle, comme Walter Benjamin ou le péruvien José Carlos Mariátegui, qui s’attaquent aux manifestations les plus modernes du capitalisme, comme le fascisme et l’impérialisme.

En tant que socialisme de rédemption « opposé à celui de la machine et du progrès », le romantisme peut-il être une base de l’écosocialisme, voire de la décroissance ?

L’écosocialisme ou la décroissance ne sont pas, nécessairement, d’inspiration romantique. Ce sont des propositions politiques concrètes, qui peuvent, selon les auteurs, ou les organisations qui s’en réclament, avoir des racines culturelles très diverses. Mais la critique romantique de la civilisation industrielle et capitaliste moderne, de son idéologie du progrès linéaire, de son culte aveugle du machinisme et de la technoscience, de son mépris pour la nature, de sa dynamique destructrice de mercantilisation et de quantification universelle peuvent être des sources précieuses pour les perspectives anticapitalistes de l’écosocialisme et de la décroissance.

« Nous croyons que les marxistes ont beaucoup à apprendre de la pensée et de l’expérience de lutte de l’anarchisme, et vice-versa. »

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Dans votre dernier ouvrage avec Olivier Besancenot, vous plaidez pour un communisme libertaire. Comment en êtes-vous venu à la conclusion qu’il était nécessaire de fusionner ces deux « frères ennemis », selon l’expression de Daniel Guérin, que sont l’anarchisme et le marxisme ?

Même si nous appartenons à des générations distinctes, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il faut réfléchir à une convergence des courants de pensée et d’action révolutionnaires, marxistes, anarchistes, écologistes radicaux, etc. Les convergences entre marxistes et libertaires ont d’ailleurs toujours existé au cours de l’histoire du socialisme, même si elles ont souvent été occultées par le récit dominant qui privilégie les conflits et les affrontements. La Commune de Paris en est un exemple frappant, ainsi que l’alliance du POUM et de la CNT pendant la Révolution espagnole de 1936-1937. Nous croyons que les marxistes ont beaucoup à apprendre de la pensée et de l’expérience de lutte de l’anarchisme, et vice-versa. Nous rendons hommage dans notre petit livre à des figures comme Walter Benjamin, André Breton et Daniel Guérin qui ont tenté – au risque de se faire marginaliser par les « orthodoxes » des deux bords – de penser un marxisme libertaire.

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