Société

Sócrates : entre football et romantisme révolutionnaire

Il y a trois ans jour pour jour, la planète football perdait un de ses plus éminents ambassadeurs : le docteur Sócrates. Capitaine de l’équipe de Brésil dans les années 1980, le milieu de terrain s’est illustré à la fois pour son jeu, mais également pour son militantisme. Pour l’anniversaire de sa mort, nous avons décidé de nous repencher sur ce joueur profondément révolutionnaire, issu d’une famille passionnée de philosophie.

Le 4 décembre 2011 s’est éteint l’un des plus grands joueurs de football de l’histoire du Brésil : Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira, plus connu sous le nom de Sócrates. Le joueur, victime d’une infection intestinale, est décédé à l’âge de 57 ans. Celui que l’on surnommait « le docteur » — car il était également titulaire d’un doctorat en médecine — a marqué l’histoire du foot, mais également du Brésil, sur et hors des terrains.

Sócrates, la Seleção et le « football socialiste »

Socrates of BrazilLa carrière de Sócrates a été singulière. Car, ce milieu de terrain offensif a été le capitaine de la Seleção la plus brillante et la moins titrée de l’histoire. Il s’agit de celle qui a notamment échoué en quart de finale de la Coupe du Monde 1986 au Mexique contre l’équipe de France et son mythique « carré magique » (composé de Michel Platini, Jean Tigana, Luis Fernandez et Alain Giresse) dans un match, d’une intensité rare qui se termine par une séance épique de tirs aux buts, où le milieu loupe son pénalty (tout comme Platini). Là est la première caractéristique de Sócrates : c’est un joueur maudit, qui n’a remporté aucun titre majeur en dépit d’un talent certain. Un joueur maudit, mais aussi un joueur poétique, romantique et révolutionnaire.

À l’époque où le rationalisme incarné par la sélection de RFA prend le pas sur le football, où les schémas tactiques et les qualités athlétiques commencent à primer sur la créativité et la technique, le Brésil de Sócrates est anachronique. Car cette équipe dirigée par Telê Santana et composée de talents individuels hors norme, comme Falcão, Zico (surnommé « le Pelé blanc ») ou encore Branco reste la dernière représentante du « football-samba », pratiquant un jeu généreux à une touche de balle, porté vers l’avant, le plaisir et le spectacle. Il rendait tout son sens aux écrits de l’écrivain marxiste Pier Paolo Pasolini selon qui « chaque but a un caractère inéluctable, est foudroiement, stupeur, irréversibilité. Telle la parole poétique. (…) Le football qui exprime le plus de buts est le football le plus poétique. »[i] Dans un football de plus en plus accaparé par le libéralisme[ii], la sélection auriverde était dépositaire de ce que le sélectionneur du mythique Onze d’or hongrois de la première moitié des années 1950, Gusztáv Sebe, nommait le « football socialiste », basé sur le passing game et l’offensive.

«Un joueur maudit, mais également un joueur poétique, romantique et révolutionnaire. »

L’esthétique de cette équipe résistant au rationalisme dénaturant durablement le ballon rond, peut être rattachée au « romantisme révolutionnaire ». En effet, les philosophes écosocialistes Michael Löwy et Max Blechman considèrent que « le romantisme révolutionnaire s’affirme comme un socialisme de la poésie et de la rédemption opposé à celui de la machine et du progrès (…). Un socialisme poétique, donc qui viserait le libre épanouissement des sens dans une collectivité régénérée. »[iii] Mais ce romantisme révolutionnaire dans le cas de Sócrates ne s’arrête pas aux portes de la sélection brésilienne, mais se poursuit au club de São Paulo, le SC Corinthians, et hors des terrains.

Les Corinthians et la révolution démocratique

Pour le numéro 8 de la Seleção, qui levait le poing en l’air à chaque fois qu’il marquait un but, la révolution du brésilien n’est pas qu’esthétique, elle est également praxis. Une anecdote symbolise cette pratique révolutionnaire. En 1984, le joueur signe à la Fiorentina en Italie. À son arrivée, lorsque les journalistes lui demandent ce que représente pour lui le pays, il leur répond : « Antonio Gramsci », le co-fondateur du Parti communiste italien et amateur de football[iv].

Mais c’est au Brésil, au Corinthians, qu’il s’est le plus illustré. Grand défenseur de la démocratie directe à une époque où le Brésil est encore une dictature militaire, il prend part au mouvement « Diretas Ja » (pour « élections directes maintenant »). Mais dans le domaine, c’est tout le Corinthians qui va servir de modèle. À l’époque, en 1981, un jeune sociologue, Adilson Monteiro Alves, déjà passé par la case prison, prend la présidence du club de foot. Il redistribue les bénéfices à ses joueurs — loin des salaires mirobolants actuels — et instaure une démocratie directe[v]. Alors que les publicités commencent à pulluler sur les maillots, les Corinthians affichent sombrement un « Democracia ».

« Tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades. » Eduardo Galeano

En 1983, durant la finale de la Coupe du Brésil — qu’ils ne remportent pas —, ils profitent de leur exposition médiatique pour déployer une banderole : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». Le club devient très populaire dans le pays. L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano écrit dans les colonnes du Monde diplomatique (août 2003) : « Tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades. » Le mouvement prend de l’ampleur et un élan démocratique s’empare de tout le pays, au point qu’en 1983 le régime militaire déclare l’état d’urgence pendant soixante jours. Le milieu a expliqué concernant cette période : « Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête. […] Sur le terrain, ils luttaient pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé leur a donné plus de confiance pour exprimer leur art. » La bande à Sócrates a ainsi largement contribué à la chute du régime qui intervient en 1985.

democracia1

Sócrates est une figure atypique pour son époque. Mais c’est surtout un personnage que ne pourrait plus exister dans notre football contemporain, gangréné par le capitalisme et son exigence de rentabilité. Car le milieu du Corinthians représente un jeu qui est aujourd’hui mort — et ce n’est pas le piètre football développé par la Seleção lors du dernier Mondial qui nous contredira — et un état d’esprit qui semble disparu. Il avait d’ailleurs bien conscience d’être le représentant d’un jeu qui aujourd’hui a disparu.

Quelques mois avant sa mort, il livrait une analyse sans concession du football contemporain, en déclarant notamment :« La finale de la Coupe du monde 2010 est un exemple caricatural du football moderne. Un jeu truqué, violent, avec des temps morts excessifs, des tacles et des complaintes, et si peu d’occasions et de spectacle. Les deux équipes [ndlr : Espagne et Pays-Bas] avaient une peur absurde de perdre et, par conséquent, de gagner. » Certes, le ballon rond continue de nous procurer émotions, joie et frisson. La dernière Coupe du Monde nous a d’ailleurs offert un spectacle enthousiasmant, malgré une quantité non négligeable de déchets techniques. Mais les socialistes amateurs de (beau) foot ne peuvent que se sentir orphelin de Sócrates.

Socrates portfolio Brésil (5)

Le Brésil de Sócrates, la team de ouf qui ne gagnait pas de titre !

 Nos Desserts :

 Notes :

[i] Pier Paolo Pasolini, Les Terrains : écrits sur le sport, traduit de l’italien par Flaviano Pisanelli, Paris, le Temps des cerises, 2005
[ii] Pour rappel, l’élection du brésilien Joao Havelange à la tête de la Fifa (Fédération internationale de football association) marque une rupture dans le foot moderne. En effet, celui qui avait pour ambition de transformer son sport un « produit à vendre » l’a fait entrer de plein pied dans le capitalisme. Il signe notamment rapidement, des contrats juteux avec Adidas et Coca-Cola.
[iii] Max Blechman et Michael Löwy, Qu’est-ce que le romantisme révolutionnaire ?, Europe numéro 900, avril 2004
[iv] Le révolutionnaire italien qualifiait le football de « royaume de la loyauté humaine exercé au grand air ».
[v] Antoine Dumini et François Ruffin notent à ce propos : « Ces assemblées réunissent les joueurs, les dirigeants, jusqu’aux chauffeurs du bus ». Voir Antoine Dumini et François Ruffin, Comment ils nous ont volé le football : la mondialisation racontée par le ballon, Fakir Éditions, 2014

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