Société

Réforme des collèges : le savoir, fin de transmission

Après avoir consacré toute son énergie à des sujets aussi passionnants que les rythmes scolaires ou la théorie du genre, le gouvernement a donc décidé de s’attaquer au collège. Le problème est que le premier signal envoyé a été la suppression de l’enseignement optionnel du latin et du grec ancien. Les mêmes qui, hier, défendaient la « Princesse de Clèves » et rendaient hommage à Jacqueline de Romilly, ont visiblement l’intention de nous montrer qu’ils peuvent faire aussi bien que la droite en matière de casse des humanités. Après tout, pourquoi passer du temps à étudier les langues anciennes quand un ministre de « gauche » n’a d’autre ambition que de voir des jeunes devenir milliardaires ? 

Une gauche qui ne croit plus à l’élitisme pour tous

20150414-NajatVB-101216-WebAlors que le collège unique est de plus en plus critiqué, on aurait pu voir d’un bon œil l’idée d’une réforme. Le problème est que cette réforme ne consiste pas à faire le bilan de cette création giscardienne des années 1970, mais à aller toujours plus loin. Ainsi, il s’agit principalement d’en finir avec les enseignements jugés trop élitistes et de revoir, une fois de plus, les contenus à la baisse. La ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem, a donc décidé de supprimer les classes bilangues, les sections européennes ainsi que l’enseignement optionnel du grec ancien et du latin. La démagogie n’ayant pas de limite, tout cela s’est fait au nom de l’égalité, puisque la ministre prétend que les élèves de ces sections provenaient exclusivement de milieux privilégiés — alors même que l’académie de Créteil est l’une de celles où l’enseignement du grec a le plus progressé. Derrière un faux progressisme, la ministre dissimule en réalité un profond mépris social à l’encontre des élèves issus des milieux populaires : l’idée que le latin, le grec et les humanités ne sont pas faits pour les fils de pauvres. Pas besoin de culture pour ces derniers, le ludique suffit. Cela tombe bien, Manuel Valls a songé à introduire à l’école l’art de l’improvisation, façon Jamel Debbouze.

« L’émancipation par le savoir, ce n’est pas l’alignement sur le commun dénominateur, l’asymptote vers zéro. C’est la chance donnée au plus grand nombre de pouvoir retrouver les fondements de notre histoire commune. Et par-là, de pouvoir tendre vers le plus haut, par l’effort et le travail » Régis Debray

AUGUSTIN D'HUMIERESÀ ces deux-là, on conseillera le livre d’Augustin d’Humières, Homère et Shakespeare en banlieue, pour leur faire comprendre que les élèves des milieux populaires ne sont pas plus bêtes que la moyenne et peuvent parfaitement accéder à la culture classique. Mais pour cela, encore faut-il croire aux vertus du travail, de l’effort et du mérite. Or, après l’acharnement de l’ex Premier ministre Jean-Marc Ayrault contre les classes préparatoires et la suppression des bourses au mérite pour les étudiants par Geneviève Fioraso, voilà qu’on met fin à tout ce qui pouvait profiter aux bons élèves issus des catégories populaires, ceux qui n’ont que l’école pour apprendre. En s’attaquant à l’idée même de sélection par le mérite, le gouvernement ne fait que laisser la porte ouverte au piston, aux relations et à l’argent.

L’interdisciplinarité, nouveau dogme des pédagogies modernes

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Tract du Snes contre l’actuelle réforme du collège.

Après le constructivisme et la pédagogie de projet, l’interdisciplinarité constitue la dernière trouvaille des pédagogues modernes. La ministre s’attaque donc à l’approche disciplinaire du collège, considérée comme archaïque. Il s’agira désormais de réduire la part de ces disciplines poussiéreuses que sont les mathématiques, le français et l’histoire pour laisser la place à des « enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) » : développement durable, langues et cultures de l’Antiquité, information, communication, citoyenneté, etc. Le problème est que ce qui nous est vendu comme le summum de la pédagogie moderne n’est qu’un recyclage des « itinéraires de découverte » qui avaient été instaurés en 2002. À l’époque, comme l’explique Véronique Marchais, professeur de lettres, l’idée était de diminuer les horaires de français et de mathématiques pour créer des modules transversaux où on ferait latinà la fois du français et des mathématiques. L’occasion rêvée pour travailler différemment mais, surtout, pour réduire les heures et économiser des postes dans les disciplines concernées. Quinze ans plus tard, le niveau des élèves en mathématiques et français s’est curieusement effondré. Il semblerait que rédiger quelques phrases pour illustrer un diaporama ne nécessite pas les mêmes exigences qu’apprendre patiemment et méthodiquement à complexifier ses phrases, enrichir son récit et nuancer son lexique. Toujours est-il qu’en dépit de leurs brillants résultats, ces modules interdisciplinaires ont été reconduits sous un autre nom. Alors que ces modules interdisciplinaires sont très largement rejetés par le SNALC et le Snes, syndicat majoritaire du second degré, le gouvernement persiste tout en continuant à démentir l’idée d’une suppression des langues anciennes, au motif que ces dernières seraient étudiées dans le cadre des EPI.

Le dogme de l’interdisciplinarité s’appuie sur une haine des disciplines scolaires jugées théoriques, cloisonnées et ennuyeuses pour les élèves. Ce sont pourtant les disciplines qui éveillent et structurent l’esprit, en le dotant de connaissances et de méthodes. Elles permettent également de développer la raison pour que chaque élève accède à une certaine autonomie. Le bon sens élémentaire veut que le contenu d’une discipline ne s’acquiert qu’en travaillant la discipline en question, sans faire cinq choses à la fois. Ce n’est que dans un second temps que les savoirs et savoir-faire acquis pourront être réinvestis dans le cadre d’un projet interdisciplinaire. Mais une interdisciplinarité bien pensée, qui consiste non pas à abolir les différentes disciplines mais à les faire dialoguer de manière intelligente et cohérente. L’ironie de l’histoire est que c’est ce que faisaient le grec et le latin.

« Les langues anciennes, qui marient la grammaire, le vocabulaire, la littérature, les arts, l’histoire, les sciences, la philosophie, représentent par excellence − et depuis toujours − le meilleur de l’interdisciplinarité. Une interdisciplinarité qui fait sens et s’inscrit dans un enseignement patient, structuré, rigoureux et ambitieux. » Loys Bonod, professeur de français.

Les compétences contre les savoirs disciplinaires

À y regarder desocle commun plus près, la promotion du travail interdisciplinaire vise à forcer les enseignants à adopter l’approche par compétence, introduite par la loi Fillon de 2005. Or, cette logique des compétences entre en conflit direct avec celle de la transmission des savoirs disciplinaires. L’idée est qu’en histoire, il n’est pas plus important de maîtriser des repères et des concepts historiques que de « travailler en groupe » ou « s’informer dans le monde numérique ». De leur côté, les nouveaux programmes de français rompent clairement avec l’approche chronologique, en enfermant l’étude des textes dans des compétences précises : « se chercher, se construire », « vivre en société », « agir sur le monde ». À l’heure où les concepteurs de programmes n’ont pourtant que le mot interdisciplinarité à la bouche, on empêche ainsi tout travail sur les textes littéraires en cohérence avec les programmes d’histoire. La logique des compétences porte ici clairement atteinte à la liberté pédagogique des professeurs de français.

Les savoirs classiques, nous dit-on, seraient trop théoriques, dépassés et tournés vers le passé, alors que les compétences seraient au contraire plus adaptées au monde de demain. Les écoles de commerce américaines ont pourtant redécouvert, après l’échec des Masters of Business Administration, l’importance de la culture, du sens politique et de la connaissance de l’histoire pour la formation de leurs étudiants. Les jeunes gavés de techniques, dans des cursus ultraspécialisés, sont quant à eux rejetés par les entreprises à cause dedebray leur manque de profondeur d’esprit. Si les universités d’Harvard, Yales ou Princeton ont toutes un département de langues anciennes, c’est justement parce que les États-Unis ont conscience de l’importance des humanités. Régis Debray souligne à juste titre que les scientifiques sont les premiers à reconnaître que celles-ci leur apportent un recul critique indispensable : « La suppression de l’enseignement des langues anciennes entraîne la formation de générations sagement conformistes, le nez collé au Dow Jones. »

Ce que ne veulent pas voir les tenants des compétences, c’est que celles-ci ne s’apprennent pas à travers des EPI déconnectés des disciplines scolaires, mais justement par un travail au sein de chaque discipline. C’est en connaissant l’histoire et en apprenant à situer un texte dans son époque qu’on forge l’esprit critique. On nous explique que l’école devrait transmettre à la fois des connaissances et des valeurs. Mais c’est justement par la fréquentation des grands auteurs — Plutarque, Racine, Corneille, Voltaire, Hugo — et par le développement d’une langue juste et précise, nourrie de grammaire, qu’on adhère aux valeurs de la République. C’est par la lecture de Montaigne ou d’Étranges étrangers de Prévert qu’on combat la xénophobie.

Vers un enseignement officiellement à deux vitesses

La France, championne des inégalités scolaires © Rodho.

La France, championne des inégalités scolaires © Rodho.

Le plus inquiétant dans cette réforme est sans doute le renforcement de l’autonomie des établissements, qui porte directement atteinte au caractère national de l’enseignement. L’État s’en remet donc aux chefs d’établissement pour ce qui est de l’organisation de ces fameux modules interdisciplinaires que sont les EPI. Le renforcement du pouvoir des chefs d’établissement, tant vanté par les libéraux, vise clairement à reporter sur le local des choix et décisions qui devraient normalement relever de l’échelon national, dans une logique de désengagement de l’État. Cette stratégie ne fera que renforcer les inégalités entre les établissements sur l’ensemble du territoire. Concernant les langues anciennes, il y a fort à parier que seuls les collèges d’élites pourront continuer de proposer des options de grec et de latin dignes de ce nom. La logique de l’autonomie des établissements menace également la liberté pédagogique des enseignants. Ces derniers pourraient à terme se voir imposer, contre leur gré, des projets transversaux dont les heures seraient prises sur leurs horaires disciplinaires. Seuls des enseignements disciplinaires, avec des programmes et des horaires garantis par l’État, permettent d’assurer une certaine égalité sur l’ensemble du territoire.

À chaque changement de programmes, l’histoire s’accompagne de son lot de polémiques.

Concernant les nouveaux programmes d’histoire, certains ont déjà commencé à s’exciter en déplorant l’abandon de nos racines judéo-chrétiennes, alors que l’étude du judaïsme, du christianisme et de l’Église médiévale restent inscrits au programme. Les mêmes qui s’en prennent à l’étude de l’islam en 5e n’ont pas l’air de savoir qu’il est enseigné, à titre obligatoire, depuis une quinzaine d’années. Il est toutefois vrai que ces programmes font une distinction inquiétante entre des thèmes obligatoires et d’autres qui seraient facultatifs. Or, on trouve parmi ces thèmes facultatifs des aspects aussi essentiels que l’Église au Moyen Âge, l’humanisme, les guerres de religion ou encore les Lumières. Le risque est d’officialiser un enseignement à deux vitesses : une sorte de Smic culturel autour des thèmes obligatoires pour les collèges difficiles ; l’intégralité des thèmes dans les bons établissements. Mais, indépendamment de ce que disent les programmes, qui peut sérieusement croire qu’un enseignant se limitera aux seuls thèmes obligatoires ?

Si un certain nombre de critiques à l’égard de ces nouveaux programmes sont légitimes — thèmes facultatifs, compétences hasardeuses, accent mis sur la Préhistoire au détriment du Haut Moyen Âge, étude de la Grande Guerre en fin de 4e, déconnectée du reste du XXe siècle – ils présentent à mon sens le mérite de maintenir une approche chronologique et de laisser une grande liberté à l’enseignant avec la fin des études de cas imposées. La revalorisation de l’histoire romaine est également une bonne chose. Du moins, ces programmes sont loin d’être pires que ceux de 2008. La liberté pédagogique qui est laissée aux professeurs d’histoire-géographie leur permet justement de résister à ce que les ayatollah de l’approche par compétences sont parvenus à imposer à leurs collègues de français. La journaliste Sophie Coignard déclarait, à la fin de son livre consacré au système éducatif, que si l’école tenait encore debout, c’était avant tout grâce aux enseignants qui ne lâchent rien sur le terrain. Peut-être est-il temps de les soutenir et de leur faire confiance, une fois pour toutes ?

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4 réponses »

  1. Je partage volontiers ce qui est dit ici – à l’exception du moins du regard porté sur les programmes d’histoire : les Lumières en option sont une insulte à l’humanisme.

    L’improvisation théâtrale peut s’avérer un exercice tout à fait enrichissant, en plus d’être réellement ludique. Il apprend l’écoute, encourage l’imagination et la construction collective.
    Néanmoins, pour prétendre le pratiquer, encore faut-il d’abord maîtriser la langue et ensuite accepter les règles du jeu, c’est-à-dire se conformer à une certaine discipline.
    Comment peut-on imaginer entrer dans la patinoire (lieu où se déroulent les matches d’impro en hommage aux origines de l’exercice) en n’ayant que 400 mots de vocabulaires à son actif et sans avoir jamais appris à se taire pour écouter avant d’intervenir ? Comment peut-on imaginer que des gamins qui n’ont jamais dû se plier à la moindre règle et ne connaissent que la satisfaction immédiate de leurs désirs vont pouvoir créer ensemble une histoire ?

    Or tout le mouvement de la réforme des collèges va dans le sens inverse : celui d’une reddition totale devant la démagogie. La disparition des langues anciennes et des classes bilangues au profit des EPI, « projets transdisciplinaires », ne fait qu’accélérer le mouvement de transformation de l’école en garderie de bestiaux incultes.
    Le latin et le grec, outre leur immense richesse en soi, qui devrait suffire à les rendre obligatoires sans autre considération utilitariste, apprennent en outre les racines de notre langue et de notre civilisation – ils sont donc indispensable à la bonne maîtrise du français -, la logique et la méthode – ce en quoi ils sont une aide très précieuse pour les mathématiques et les sciences – et aussi la concentration et l’effort – c’est-à-dire le retard de la satisfaction du désir et sa transmutation en quelque chose de tellement plus précieux. Car le plaisir d’apprendre n’a rien à voir avec celui de la pulsion immédiatement accomplie.

    L’idée fondamentale qui sous-tend cette réforme et toutes les propositions adjacentes (impro comprise) demeure, hélas !, toujours la même : abandonner le projet, comme par hasard celui des Lumières, d’édification d’individus-citoyens au profit de la seule figure du consommateur.

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com

  2. Je partage entièrement votre point de vue sur la réforme du collège, notamment à propos de la logique consumériste et utilitariste qui sous-tend ce projet. Je tenais toutefois à clarifier ma position sur les programmes d’histoire. De mon point de vue, ce qui porte le plus atteinte à l’enseignement des thèmes fondamentaux comme l’Humanisme et les Lumières est l’introduction des EPI s’attaquant aux horaires disciplinaires des enseignants. Un professeur qui souhaiterait continuer à enseigner Condorcet se verra répondre qu’il ne s’agit plus d’un thème obligatoire. On l’incitera donc à consacrer ses heures à des EPI, comme « sciences et société » ou développement durable. Voilà où se situe le vrai danger, et non pas dans la liberté pédagogique laissée aux enseignants me semble-t-il.

    • Oui.
      Et en même temps, la « liberté pédagogique » ne doit-elle pas porter sur les méthodes plutôt que sur les enseignements ? C’est là aussi la perversion : les programmes à la carte qu’entraînent les pans facultatifs sont en contradiction profonde avec l’obligation d’instruction et la dimension nationale (au sens fort de l’épithète) des programmes. Comment mieux instaurer un enseignement à plusieurs vitesses ? Cela n’a rien à voir avec les options qui sont un choix dans les disciplines étudiées : là on dit clairement « en histoire, certains n’étudieront pas la même chose que d’autres ». Forfaiture.

      Cincinnatus
      https://cincivox.wordpress.com/

  3. Quoi qu’il en soit, si l’on ne restitue pas au plus vite les Humanités classiques gréco-latines jadis offertes à tous, et donnant accès à 85% de la littérature de nos bibliothèques d’Europe, nos pays continueront leur course effrénée vers le sous-développement. Mais des Barbares déjà installés sont-ils capables de comprendre cela?

    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://www.scholanova.be
    http://www.concertschola.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova
    http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052702303755504579207862529717146

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