Politique

La dictature du vote obligatoire

Rendre le vote obligatoire : voilà une idée qui est souvent remise sur le tapis. Plutôt que proposer une mesure qui risquerait d’affaiblir la démocratie, les politiques feraient mieux de la remiser au grenier et prendre le temps de se pencher sérieusement sur les maux dont souffre le système qu’ils représentent.

Claude BartoloneQue la démocratie aille mal semble être un constat largement partagé par la classe médiatico-politique. Le fort niveau d’abstention qui s’est installé depuis les années 1980, même s’il fluctue selon la nature des élections (49,83 % aux dernières départementales, 56,5 % pour les européennes de 2014, 39 % aux municipales de la même année, 44,59 % aux législatives de 2012), en témoigne. Pour faire face à cet enjeu, une proposition revient souvent : rendre le vote obligatoire. Le dernier tenant en date de cette grande idée est le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, dans un rapport remis à François Hollande le 15 avril et intitulé Libérer l’engagement des Français et refonder le lien civique. Peu de temps auparavant, le 18 mars, c’était Europe Écologie – Les Verts qui déposait un projet de loi allant en ce sens (le 53e depuis la IIIe République !). Outre son caractère liberticide, une telle mesure va à l’encontre même de la démocratie et est le symptôme de l’éloignement des politiques – le Parti solférinien (PS) en tête – des gens ordinaires, qui se détournent de plus en plus du vote.

L’abstention : un geste potentiellement politique

Emmanuel_Todd-retouchedVouloir obliger les abstentionnistes à voter reviendrait à dire qu’ils sont de mauvais citoyens. L’arme de la culpabilisation est d’ailleurs souvent utilisée : des gens se seraient battus, et seraient même morts (!) pour nous donner la chance d’exercer ce droit. S’abstenir reviendrait donc à cracher sur leur mémoire. C’est, dans un premier temps, ignorer la distinction entre le droit, qui relève de la possibilité, et le devoir, qui relève de l’obligation. Mais c’est surtout ne pas voir que l’abstention peut être un geste politique remettant en cause le bien-fondé d’un choix politique ou d’une institution. À titre d’exemple, l’an dernier, de nombreux intellectuels, comme Emmanuel Todd, et quelques partis souverainistes comme le MRC ou le M’Pep ont appelé à boycotter les élections européennes, afin de montrer l’illégitimité démocratique du Parlement européen. Une position qui n’est pas si nouvelle, puisqu’en 1976, quand fut décidé que le Parlement européen serait élu au suffrage universel, le Parti communiste français hésitait déjà à boycotter cette élection. Si l’efficacité d’une telle stratégie peut être mise en doute, il semble clair que, passé un certain niveau d’abstention, une élection maintient difficilement sa crédibilité. Dans les faits, différents mobiles motivent l’abstention (ras-le-bol, désintérêt, déception…). L’interdire – même en prenant enfin en compte le vote blanc, qui représente plutôt la contestation d’une offre politique que d’un système – reviendrait donc à appauvrir le choix démocratique.

« Vouloir obliger les abstentionnistes à voter reviendrait à dire qu’ils sont de mauvais citoyens. »

L’abstention comme maladie de notre système politique

Rousseau-J-JRendre le vote obligatoire ferait certainement baisser le taux d’abstention – puisque seuls les plus déterminés n’iraient pas aux urnes –, mais le « lien civique » ne serait pas refondé pour autant. Car la mesure s’attaquerait seulement aux effets, en ignorant complètement les causes. Comme l’a écrit Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat social publié en 1762, le vote et l’élection ne fondent pas à eux seuls une démocratie[i]. Cette dernière exige une participation active du citoyen, qui est « à son tour gouverné et gouvernant », selon la formule d’Aristote dans les Politiques.

Force est de constater qu’interdire l’abstention ne garantira pas un vrai civisme des citoyens, celui-ci étant empêché et découragé par la forme actuelle du système politique. Le système représentatif – qui était bien distinct de la démocratie chez ses premiers théoriciens[ii] –, a pour fonction d’empêcher la démocratie de devenir une « ochlocratie » (« pouvoir de la populace » ou « pouvoir de la foule »)[iii] en instaurant une fracture entre gouvernants – appartenant généralement aux classes sociales favorisées – et gouvernés – principalement membres de la plèbe.

Le système représentatif dans sa définition originelle s’est imposé dans un apparat démocratique : c’est ce qui explique le fait que l’abstention, dès le début de la IIIe République, touche d’abord les classes populaires, qui ne se reconnaissent pas dans ce régime. Néanmoins, la période allant de l’entre-deux-guerres à la fin des années 1970 correspond à une forte politisation des ouvriers et fait, à ce titre, office d’exception – ils continuent cependant de s’abstenir plus que la moyenne nationale. Ce résultat est principalement dû au travail du PCF et de la CGT, qui structuraient la vie sociale de la classe prolétaire[iv], et à la centralité électorale des ouvriers dans les autres formations de gauche (de l’extrême gauche au PS). Mais depuis les années 1980, les classes populaires ont peu à peu repris leurs distances avec le système politique au point de transformer l’abstention en « premier parti ouvrier » de France.

« Force est de constater qu’interdire l’abstention ne garantira pas un vrai civisme des citoyens, celui-ci étant empêché et découragé par la forme actuelle du système politique. »

L’accession au pouvoir du Parti solférinien, plus ou moins aidée par les communistes, a grandement participé au découragement des classes populaires. Le PS a finalement détruit le rêve d’un vrai changement social. Le bipartisme a peu à peu instauré une alternance sans alternative, néfaste à la démocratie. Les classes populaires sont prises en otage entre un parti, qui n’a de socialiste que le nom et qui a renoncé à lutter « contre les puissances de l’argent » et contre le capitalisme – même de manière réformiste –, et une droite post-gaulliste, qui a abandonné la nation et ses valeurs au profit du libéralisme économique. Cette logique d’ « alternance unique » trouve son aboutissement dans la construction européenne. À travers celle-ci, les partis de gouvernement ont ouvertement consenti à mener la même politique[v] et à affaiblir la démocratie[vi]. Dans ces conditions, le choix politique semble vide de sens et n’incite pas à la participation.

captureIl ne faut cependant pas en demander trop à un Parti solférinien dont la direction est devenue complètement technocratique et qui est, de fait, de plus en plus coupé des classes populaires. Pourtant, si la démocratie et le lien civique étaient ses vraies préoccupations, il commencerait à se poser les bonnes questions. Mais il semble plus facile intellectuellement pour lui, et pour les autres partis politiques du système, de croire que le problème de la démocratie, c’est le demos, qui ne veut jamais agir comme il le faut. Mais puisque le peuple s’abstient – quand il ne vote pas « mal » –, « ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre », comme le suggérait ironiquement le poète allemand Bertolt Brecht, plutôt que d’essayer de le forcer à bien se comporter ?

Nos Desserts :

Notes :
[i] Dans le chapitre III, le philosophe d’origine genevoise écrivait à propos de la monarchie constitutionnelle anglaise : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. » Ce raisonnement pourrait s’étendre au vote en général : avoir le choix de manière ponctuelle ne garantit pas de peser sur les décisions politiques au quotidien. Voir Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social ou Principes du droit politique, 1762 (téléchargeable ici)
[ii] Le révolutionnaire français Emmanuel-Joseph Sieyès, théoricien de la « souveraineté nationale », expliquait dans un discours à l’Assemblée constituante le 7 septembre 1789 : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; donc ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. Toute influence, tout pouvoir leur appartient sur la personne de leur mandataire, mais c’est tout. S’ils dictaient des volontés ce ne serait plus un État représentatif, ce serait un État démocratique. »
[iii] Une obsession très présente chez un Alexis de Tocqueville pour qui « la démocratie, à l’opposé de la monarchie, c’est la tyrannie de la majorité sur ses dirigeants« . Voir Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840 (téléchargeable ici)
[iv] De 1946 à 1978, le PCF compte entre 300 000 et 800 000 militants, dont près de la moitié sont des ouvriers (auxquels il faudrait ajouter les employés, les fonctionnaires et les paysans), présents jusque dans les sommets du parti. La CGT de son côté compte plus de 5 millions d’adhérents après la Seconde Guerre mondiale ! Tous deux permettent au prolétariat de s’organiser en véritable contre-société.
[v] Le gaulliste Philippe Séguin disait d’ailleurs à ce propos que « La droite et la gauche sont deux détaillants qui ont le même grossiste, l’Europe. »
[vi] Les propos du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en janvier 2015 après la victoire de Syriza en Grèce sont d’ailleurs très parlants : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités. »

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3 réponses »

  1. Il n’y a pas et il n’y a jamais eu de « démocratie ». C’est une idée qui sert le pouvoir, rien de plus. Le reste n’est qu’apparence et verbiage.

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