Société

Crise de la presse : comment les actionnaires s’en mettent plein les poches

En octobre 2012, le journaliste Jean Stern signait une enquête aux éditions La Fabrique, passée relativement inaperçue. “Patrons de presse nationale : tous mauvais” s’inscrivait pourtant en faux de tout ce qui se lisait, et se lit encore, à propos de la crise de la presse. Entre les journaux à sec de liquidités, le personnel amoindri et les fermetures définitives de rédactions, le milieu journalistique est dans le rouge, et ce depuis bien plus longtemps que la crise financière de 2008. Les “Nouveaux chiens de garde” avaient déjà expliqué comment les grandes fortunes du luxe, des banques ou de l’armement s’étaient accaparé les titres de presse et comment le contenu éditorial en était affecté. Jean Stern va plus loin : il les accuse d’appauvrir à dessein les rédactions, via un habile système de holding d’entreprises et de déductions fiscales. Une affaire de gros sous qui n’a malheureusement pas fait les gros titres. Explications.

L’ouvrage de Jean Stern est, comme il le dit lui-même, une véritable enquête, qui ne se borne pas au simple exercice du commentaire. Sa thèse, novatrice, explore un pan de l’économie des médias continuellement passé sous silence : pourquoi la majorité des rédactions, pourtant détenues par des actionnaires richissimes, sont-elles autant à l’agonie ? Où est et où va l’argent ?

« Les patrons d’hier ont amassé de solides fortunes personnelles, mais ils ont laissé un champs de ruines derrière eux. Ceux d’aujourd’hui, s’ils ne peuvent pas faire de la marge positive avec des journaux au bord de la faillite feront de la marge négative. C’est différent mais cela rapporte aussi. » Jean Stern

Pour lui, la crise française de la presse ne s’explique donc pas uniquement par les facteurs qu’on a pris l’habitude d’énoncer, par simplicité ou par paresse intellectuelle, le premier étant, bien entendu, le tremblement de terre Internet qui aurait bousculé les habitudes des journalistes, des lecteurs, de leur “consommation des médias” (notons d’ailleurs que, là, aussi, le novlangue libéral a pris le dessus) et patin-couffin. Loin de cette malédiction des nouvelles technologies donc, Jean Stern développe une thèse on ne peut plus rationnelle où, encore une fois, il est surtout question de gros sous.

Le « hold-up des holdings »

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Bernard Arnault, première fortune de France.

En effet, selon le journaliste aidé dans ses recherches par quelques avocats fiscalistes, une tout autre logique dominerait. En incorporant, via le principe des holdings, une entreprise de presse au panel des sociétés qu’il détient déjà, l’actionnaire peut diminuer, grâce à certaines déductions fiscales, la somme payée lors du prélèvement de l’impôt sur les sociétés. On appelle ça une niche fiscale. Jean Stern appelle ça : le « hold-up des holdings ».

Si tout le monde comprend le terme “hold-up”, attardons-nous sur celui des “holdings”. Derrière l’anglicisme, il faut entendre une société qui regroupe des participations dans diverses autres sociétés et en assure l’unité de direction. Très vite, les sociétés se multiplient et s’imbriquent, comme les Lego de notre enfance. Une jolie pyramide à étages est née. Et avec elle, une niche fiscale : les bénéfices de certaines sociétés d’un grand groupe (coucou LVMH) sont alors compensés par les pertes d’autres sociétés (coucou Les Échos) du même groupe lors de l’application de l’impôt. De fait, les pertes que les entreprises de presse enregistrent vont venir en déduction des impôts de leurs propriétaires et, corollairement, leur permettre des allègements fiscaux. En voilà une idée qu’elle est bonne. Vous n’avez pas tout suivi ? Pas de panique, on va détailler.

Pour expliciter cette thèse, les experts avec lesquels Jean Stern s’est entretenu sont bien plus prolixes. L’avocat fiscaliste Éric Desmorieux, par exemple, assure : « C’est du béton armé. Quand on gagne énormément d’argent, et quand on a les moyens de s’offrir un spécialiste de l’optimisation, la France peut avoir des allures de paradis fiscal. » Pan dans les dents Atlantico ! Ainsi (et pour balancer des noms, sinon c’est pas drôle), Bernard Arnault, première fortune de France, à la tête de LVMH et propriétaire des Échos, s’est entouré de Renaud Dutreil. Oui, oui, l’ancien ministre. Celui qui a donné son nom à un dispositif super sympa en 2007, quand il était à la tête du ministère des PME, qui permet d’accorder un abattement de 75% sur les transmissions de société par donation ou succession et permet d’échelonner le paiement sur quinze ans des droits de donation ou de succession. Eh bien, ce fier énarque a pantouflé dès qu’il a pu (comprendre : il est parti gagner plus d’argent dans le privé), direction LVMH où il veille au bon grain des finances de Bernard. Qui lui a refilé aussi sec un poste de directeur. Les bons comptes font les bons amis.

Diminuer son impôt, pépouze

captureReprenons. Il existe deux types de holdings : les “actives” et les “passives”. Ce sont les premières qui nous intéressent ici. Stern les décrit de cette façon : « Les holdings actives sont devenues les centres de contrôle et de pouvoir des grands capitalistes français, et donc des patrons de journaux. Le principe est simple : une maison-mère possède des filiales et travaille pour elles. La holding n’est pas seulement financière mais opérationnelle. […] Avec les factures de ses prestations, la holding peut “fabriquer” du déficit dans ses filiales. En pompant leur chiffre d’affaires, elle peut ainsi consolider ses comptes en faisant remonter pertes et revenus. Des experts en flux financiers artificiels créent à l’intérieur des groupes français des holdings en chaîne, ce qui permet de faire apparaître des pertes tout aussi artificielles et de diminuer ainsi l’imposition globale. » Pour qu’une holding soit considérée comme active, elle doit donc être animatrice. Bon, faut qu’elle joue un petit rôle stratégique, quoi, histoire de. Membre de conseil d’administration ou de surveillance, c’est pas mal dans le genre. « Ça tombe bien, les journaux adorent les conseils de surveillance », nous confie Stern. Bingo !

Maintenant qu’on a défini la bête, voyons comment ces grippe-sous arrivent à s’en mettre plein les fouilles. L’auteur détaille deux méthodes : l’intégration fiscale et le mécanisme des 5 %. Accrochez-vous.

L’intégration fiscale

Alors, attention, c’est pas du tout le même genre d’intégration qu’on demande aux immigrés quand ils arrivent en France, déjà. Là, c’est de l’intégration pour les riches, pour qu’ils restent bien entre eux. Ça veut dire que les différentes sociétés filiales de la holding vont fusionner leurs résultats dans une “convention d’intégration fiscale” qui sera valable cinq ans. Une sorte de PACS incestueux où la maison-mère se charge de payer l’impôt pour ses filiales, qu’elles soient en profit ou en pertes. Comme une vraie maman, quoi.

captureIllustration avec des chiffres, des lettres et des équations différentielles (non, je plaisante). Une holding X a deux filiales : la société A et la société B. Elle se finance en leur facturant des prestations exorbitantes comme, par exemple, des contributions aux frais du siège (petit clin d’œil aux hôtels particuliers parisiens rue de Presbourg pour Lagardère, sur le rond-point des Champs-Élysées pour Dassault, et place François-1er pour Pinault. #OnSeMetBien)

Avec le système d’intégration fiscale, imaginons qu’à la fin de l’année : A soit bénéficiaire de 15 millions d’euros (les sacs en croco, ça rapporte) et B déficitaire de 12 millions (les éditos eurobéats, beaucoup moins). Selon la convention, A va verser 5 millions à la holding X (ce qui correspond à son imposition sur les sociétés à hauteur de 33 %), B ne versera rien car en pertes. La holding X, en rassemblant tout cela, va déduire des résultats de A, les pertes de B et obtenir le chiffre de 3 millions (15-12=3) et sera, par la suite, imposée sur ce chiffre à 33 % : elle sera donc imposée d’un million. De cette façon, comme A lui a versé cinq millions et que l’État lui en prend un, la maison-mère gagne quatre millions à la fin de l’opération ! C’est qui le patron ?

Cet exemple est applicable au groupe LVMH de Bernard Arnault (comme par hasard) : les pertes de sa filiale à 100 % Groupe Les Échos (entre 17 et 35 millions d’euros en 2010) permettent de baisser l’imposition globale de LVMH, qui affichait au total 3 milliards de bénéfices en 2011. C’est également valable pour le groupe industriel Marcel Dassault, actionnaire unique du Groupe Dassault Médias, et de ses différentes holdings qui affichent des pertes (comme Le Figaro) ou des bénéfices. Et devinez qui vient chouiner après pour des subventions de la part de l’État parce que la presse va mal, #JeSuisCharlie et la liberté d’expression c’est comme les chevals, c’est trop génial ?

« Les hyper-riches ont tout simplement couché la presse dans une niche fiscale », Jean Stern

Le mécanisme des 5 %

Dans ce système-là, la holding mère est censée veiller aux intérêts de ses sociétés filles : en cas de bénéfices ou de pertes, tout cela reste au niveau des filiales et seuls les dividendes (joli mot qui rime avec “lavande” pour dire restitutions à l’actionnaire d’une fraction du capital dont il est détenteur) montent au niveau de la holding et profitent d’une imposition à 5 % au lieu du taux de 33 %. Vous suivez ?

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En plus, ils sont moches, ces sacs.

Illustration : la holding X possède 50 % d’un groupe qui contrôle quatre filiales : A, B, C et D. Si les trois premières sont bénéficiaires de 110 millions d’euros et que la dernière est déficitaire de 10 millions d’euros, le régime fiscal des holdings permet de faire remonter dans la poche de X la part de résultat correspondant à sa participation (soit 50 % de 110 millions – 10 millions, soit 50% de 100 millions, c’est-à-dire 50 millions). Les pertes sont alors au niveau des filiales et les dividendes sont au niveau de la holding X. Ainsi, sous réserve d’un paiement forfaitaire de 5 %, les dividendes seront alors exonérés d’impôts. Cela signifie donc que les revenus de X seront de 50 millions – 5% = 47,5 millions. Ce qui reste plutôt convenable pour des sacs en croco, on l’a déjà dit.

Nos pauvres danseuses

Désormais, le Monde, Libé ou Les Échos sont donc devenus des “danseuses” qui, si elles ont considérablement perdu en influence, demeurent indispensables sur le plan fiscal. La presse française est abandonnée à ces trafiquants, qui s’en débarrasseront à coup sûr dès qu’elle ne leur sera plus rentable fiscalement. Peut-être est-il temps pour l’État, qui se répand en grasses subventions chaque année, de se pencher sur la supercherie et ses conséquences désastreuses ?

En attendant, pas besoin de se creuser mille heures la cervelle pour savoir pourquoi les contenus des journaux “de référence” sont si pauvres. Avec moins d’argent, on a moins de moyens. Et c’est pas avec trois CDD payés au lance-pierre et deux stagiaires à 550 balles le mois (merci l’État solférinien !) qu’on va changer le système. Surtout qu’en face, du côté des “installés” qui détiennent le saint Graal CDI et qui culminent pour certains à plusieurs milliers d’euros mensuels, hors avantages fiscaux de la carte de la presse (Pascale Clark, à jamais dans nos cœurs), c’est pas la révolution qui les bouscule. Bonjour l’uniformisation des lignes éditoriales, la propagation du libéralisme-libertaire, la défense des gluten-free et du progrès qui innove la nouveauté, comme dirait l’autre. Mais c’est une autre histoire…

 


 

Pour compléter votre lecture, un entretien avec Jean Stern est disponible ci-dessous. Seul bémol : il a été réalisé en 2013. Les noms des propriétaires des rédactions, des rédacteurs en chef et des directeurs de publication évoqués ont pu changer entre-temps. Hélas, pas la méthode.

Jean Stern : « On ne peut plus laisser faire le capitalisme déchaîné dans les médias »

Jean Stern est journaliste. Passé par “Libération”, “la Tribune” ou “le Nouvel Économiste”, il est actuellement rédacteur en chef de La Chronique”, le magazine d’Amnesty international. Son dernier livre est un pamphlet virulent, “Les patrons de la presse nationale : tous mauvais”, paru aux éditions La Fabrique. En plus d’un historique pertinent de la presse depuis la Libération, Jean Stern s’est fixé un but précis : démontrer que les patrons de presse actuels, qu’on retrouve également aux bonnes places du Cac 40 (comme l’ont si bien montré “Les Nouveaux Chiens de garde”), ont tout à gagner, financièrement parlant, à l’appauvrissement des rédactions. 

Le Comptoir : Votre ouvrage met directement en cause les patrons de presse dans la crise actuelle subie par la presse. Peut-on historiquement dater cette nuisance ?

captureJean Stern : Il faut distinguer les périodes. Mon livre raconte la perte d’indépendance de deux titres, Libération et Le Monde, qui étaient la propriété de leurs équipes, au profit de milliardaires, et la prise de contrôle d’autres titres par d’autres milliardaires. De ce point de vue, c’est un processus qui date des vingt dernières années. C’est donc assez récent. Mais, en même temps, c’est aussi le fruit d’erreurs plus anciennes qui, elles, remontent à l’absence de définition d’un cadre clair pour la presse française à la Libération. La sous-capitalisation des titres en 1944-1945 et l’endettement auprès des banques nationalisées à partir de l’expansion des années 1950, l’étroite imbrication de l’État dans les affaires de presse, à commencer par le contrôle de l’AFP et les innombrables aides, ont encore aggravé l’économie artificielle de ce secteur. La nuisance est en tout cas subtile, mais le contrôle est réel. Vu comme ça, le “conflit d’intérêts”, en vogue ces temps-ci, peut s’appliquer à la presse nationale depuis une bonne décennie.

Vous n’êtes pas tendre avec Jean-Marie Colombani et Serge July, que vous surnommez les « journalistes-managers » en raison des projets d’expansion pour leurs titres respectifs. Quels sont leurs torts ?

Tout cela a un double sens. Le fond, c’est que le projet de Serge July comme celui de Jean-Marie Colombani était autant idéologique qu’économique. Il fallait faire avaler le marché au lecteur et par conséquent, aux journalistes. Le Monde et Libération ont été, chacun à leur manière, de très grands et de très bons journaux. July et Colombani ont eu ce projet normatif, accompagné de folie des grandeurs, parce que le problème était moins les projets d’expansion que leur financement, peu ou mal assuré. Ils se sont trompés d’échelle : d’abord sur le plan industriel, avec Libé 3 pour Libé et l’imprimerie d’Ivry, puis la croissance externe à marche forcée pour Le Monde. Cela a fait couler l’indépendance des titres, et aussi tuer un rêve hélas mal construit : celui de journaux contrôlés par les journalistes. De ce point de vue, il y a quand même un point commun entre Serge July, Jean-Marie Colombani et leurs rédactions : leur incapacité à affronter correctement le pouvoir de l’argent. Maintenant, il n’y a pas que Libé et Le Monde. Je parle aussi de la fin de La Tribune ou de France Soir, de la ruine de l’ex-empire Hersant, des Échos, du Figaro, des errements du groupe Lagardère, etc. Les patrons propriétaires ont accumulé les erreurs ces vingt dernières années, mais le résultat est le même partout : des rédactions avec moins de moyens, soumises au conformisme, et un esprit moutonnier propre à la presse française.

« Il est tout de même étrange que la fiscalité profite davantage aux riches propriétaires qui sont des as de la défiscalisation et pas aux journaux. »

On accuse souvent Internet et la presse gratuite d’avoir amené la crise de la presse. Pour vous, ils en ont surtout pointé les faiblesses. C’est le travail journalistique qui est devenu mauvais ?

captureLe travail journalistique n’est pas toujours mauvais, loin s’en faut. Beaucoup travaillent dans des conditions très difficiles, doivent faire plusieurs papiers par jour, n’ont plus le temps d’enquêter sur le long terme et de se concentrer sur l’écriture. Une collègue de Libération me disait l’autre jour qu’il était difficile de travailler dans une rédaction que le propriétaire du journal [Édouard de Rothschild à l’époque, NDLR], ou plutôt le soi-disant propriétaire car il ne contrôle plus que 26% du capital, déteste. Et que déteste aussi le directeur de la rédaction [Nicolas Demorand en 2012, NDLR] : il a rassemblé sur une récente motion de défiance 94% des suffrages exprimés contre lui. D’autres que moi ont très bien traité le problème du formatage, de la pensée unique, probablement aggravée ces dernières années par la montée en puissance des chaînes d’infos, où l’on voit à longueur de soirée les perroquets du conformisme reprendre en boucle leurs niaiseries. Mais ces éditorialistes vedettes à la petite semaine ne représentent pas tous les journalistes. Les autres, beaucoup d’autres, aimeraient travailler mieux. Il leur faut donc réinventer des modèles. Les différents plans sociaux ont coûté leurs jobs à plusieurs milliers de salariés de la presse ces dernières années – rédacteurs mais également tous ceux, photographes, iconographes, graphistes, documentalistes etc. qui contribuaient à la qualité et souvent à la pertinence de l’info. Difficile de faire mieux à moins et avec moins.

Vous estimez que la presse quotidienne nationale de 1968 était « globalement réactionnaire – ce qui favorise une presse alternative nombreuse et souvent originale mais pauvre ». C’est toujours vrai ?

captureOui, tout à fait. La créativité est très forte dans les médias et se nourrit d’ailleurs souvent des plans sociaux qui ont mis plein de gens sur le carreau. On ne peut que se réjouir de nouveaux journaux comme So Foot, Causette, les revues Charles et XXI, de très nombreux pure-players, à Paris comme dans plusieurs grandes villes. Ces titres sont souvent pauvres et doivent se trouver un nouveau modèle économique. Il est urgent de se battre pour la création en France d’un statut pour les entreprises de presse, utilisant les principes de la société à but non lucratif imaginée par Hubert Beuve-Méry et des techniques modernes montant du Web de co-financement par les lecteurs. Il est tout de même étrange que la fiscalité profite davantage aux riches propriétaires qui sont des as de la défiscalisation et pas aux journaux, et encore moins aux lecteurs attachés à des titres indépendants et novateurs.

Nos voisins anglais enregistrent encore de bons chiffres (vous prenez pour exemple le Daily Telegraph) : la crise ne serait-elle donc que française ?

Non, c’est une crise mondiale du journal papier liée bien sûr à l’explosion et à la richesse du numérique, en termes d’information et de ses modes de traitement. Mais ce qui frappe, c’est la différence du niveau d’investissement des propriétaires dans de nombreux autres pays, surtout du côté des rédactions. Chez aucun de nos voisins, sauf l’Espagne, la presse nationale d’information générale n’a chuté autant qu’en France. Mais des centaines de quotidiens locaux ont disparu aux États-Unis, remplacés par des blogs d’ailleurs hyper efficaces. De nombreux titres sont en difficultés en Europe, affaiblis par la crise de la publicité encore plus générale que la baisse des diffusions, partout sensible mais moins forte qu’en France. La crise du capitalisme est mondiale, la chute des recettes publicitaires est sensible dans toute l’Europe.

« Il y a quand même un point commun entre Serge July, Jean-Marie Colombani et leurs rédactions : leur incapacité à affronter correctement le pouvoir de l’argent. »

Que répondez-vous à ceux qui estiment que votre thèse, reliant patrons de presse et volonté délibérée de mettre les rédactions dans le rouge afin de profiter de baisses d’impôts, relève du complot ?

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Que mon livre n’est pas un essai mais une enquête, qui n’a pas été démentie, notamment basée sur les explications de plusieurs avocats fiscalistes et experts comptables. C’est aussi un récit : celui d’une défaite d’une génération de journalistes à laquelle j’appartiens. Les faits sont là : il n’y a pas une semaine sans qu’éclatent un conflit, un plan social, un départ fracassant, un licenciement en douceur, une vente, un rachat dans la presse française, et cela va rarement dans le sens de l’amélioration… Et je ne parle pas de ce qui se passe en province, avec l’arrivée de Bernard Tapie dans le Sud-Est et dans le Grand Est, ou de Michel Lucas, le patron du Crédit mutuel-CIC qui prépare, selon le mot d’un syndicaliste d’une des rédactions qu’il contrôle, un « bain de sang ». Lui, comme Tapie d’ailleurs, n’a jamais caché son aversion pour les journalistes…

L’ex-ministre Aurélie Filippetti annonçait vouloir « rétablir l’indépendance des médias en cas de victoire de son candidat – sans dire ni comment ni à quelle échéance ». Pour vous, « les socialistes ont toujours aimé les paroles en l’air ». La présidence Hollande ne sera source d’aucune solution ?

Il faut bien constater qu’en un an, il ne s’est passé grand-chose, à part une ou deux vaines polémiques sur des programmes télé. Le titre de gloire de l’actuel gouvernement est l’accord avec Google, un véritable marché de dupes qui a fait hurler toute la presse européenne et une bonne partie des sites d’information français…

L’État subventionne aujourd’hui largement certaines rédactions de presse, une aide de plus en plus pointée du doigt. Quel rôle doit-il avoir ?

Dans un rapport récent, la Cour des comptes a jugé le système d’aide à la presse peu efficace et met spécialement en cause, comme je l’avais fait dans mon bouquin, l’aide au portage qui a particulièrement contribué à déstabiliser le système. L’État a aidé à la fois le portage et l’acheminement par La Poste. Les points de vente ont donc été les grandes victimes des mauvais choix de l’équipe Sarkozy au moment des états généraux de la presse. Nul doute en tout cas que le système est à bout de souffle.

« Il n’y a pas une semaine sans qu’éclatent un conflit, un plan social, un départ fracassant, un licenciement en douceur, une vente, un rachat dans la presse française. »

Si le manque d’enquêtes des journaux actuels est uniquement dû à un manque de moyens, comment se fait-il que Mediapart puisse pousser aussi loin ses recherches ? Où trouvent-ils l’argent ?

captureAuprès de leurs abonnés, c’est simple et assez sain. Après, c’est du travail. Du temps, des contacts, de l’instinct, de la curiosité. Ceux qui prétendent le contraire sont souvent les mêmes qui pensent que je suis une nouvelle victime de la théorie du complot, c’est-à-dire des journalistes bien installés dans le système. Et puis, qu’est-ce que cela va dire pousser « aussi loin » une enquête ? Cela veut dire qu’ailleurs, on ne la pousse pas toujours « assez loin ».

Si les patrons de presse actuels sont « tous mauvais », qui doit les remplacer ?

Je ne pense pas qu’il faille les remplacer. Je pense qu’il faut les renverser et changer la nature de la propriété des journaux, donc je ne vais pas distribuer des bons et des mauvais points de management. Je pense qu’on ne peut plus laisser faire le capitalisme déchaîné dans les médias et que les lecteurs et les journalistes doivent se réveiller. Un nouveau statut des entreprises est urgent, tout comme l’interdiction du contrôle d’un média par des hommes d’affaires ayant des intérêts croisés avec l’État. Et cela fait du monde…

Vous terminez votre livre ainsi : « Les journalistes sont condamnés à se trouver de nouveaux horizons s’ils ne veulent pas finir broyés à la ferme. Inventer de nouveaux médias, de nouveaux sites. Balayer les médiocres du paysage, oublier les patrons enfin. Retrouver la parole et la rage d’écrire. » Avez-vous des exemples de journaux en tête ?

Plein ! Certains que j’ai déjà cités et d’autres encore sûrement que je ne connais pas. Cela me rend assez optimiste, mais il ne va pas falloir lâcher prise. Et du côté des rédactions plus installées, du côté des syndicats aussi, la grogne monte. Je sens bien que le temps du fatalisme est derrière nous. Mon livre aura au moins, peut-être, contribué à cela.

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2 réponses »

    • Regardez l’évolution du chiffre d’affaire du secteur depuis 1985 (sur le site du Ministère de la Culture).
      Comparez-le à l’évolution des coûts d’achats de papier et de fabrication (toujours sur le même site).
      Vous constaterez que des marges de l’ordre de 5 Mds par an ont été dégagées par les principaux éditeurs.

      Au besoin, le SESSI fournissait les données concernant ces marges en dessinant la courbe EBE/CA.
      Ce ratio était de 12% (pas mal) et il n’est probablement plus qu’à 10% (pas mal non plus quand on sait que tous les sous-traitants disparaissent par manque de rentabilité).

      Regardez ensuite l’évolution du nombre de « partenaires » de ces éditeurs depuis 1970.
      Les « diffuseurs » sont tombés de 40.000 à 26.000 aujourd’hui (avec un objectif probable de 6.000 d’ici 5 ans).
      Les grossistes (dépositaires) sont passés de 4.500 à une dizaine.

      Et posez-vous les questions suivantes :
      1/ si l’investissement dans la presse n’est pas rentable (comme le clament ces éditeurs pour obtenir des aides de l’Etat), pourquoi persistent-ils au lieu d’investir dans autre chose ?
      2/ pourquoi y a t’il toujours immédiatement un repreneur ?

      Le modèle économique, abordé à la marge par la Loi SAPIN (séparant les régies publicitaires des maisons d’édition), n’est absolument pas ce que les éditeurs en disent. Il est extrêmement rentable.
      Les déclarations sur l’honneur qui servent de base à la fixation des aides de l’Etat ne sont pas contrôlées.
      La transformation de recettes publicitaires en abonnements semble pratique courante.
      La comptabilisation en charge des invendus sans prise en compte de leur recyclage ou de leur valorisation publicitaire est discutable.
      Le transfert de résultat est garanti par la consolidation fiscale.
      L’aspect trésorerie est nettement plus avantageux qu’à l’étranger.
      Etc.

      Il est temps que l’Etat intervienne. Mais en a t’il le courage et les moyens ?

      Association pour l’avenir des diffuseurs de presse (AADP)

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